Démystifions le jour du hijab

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Avril 2016

DEMYSTIFIONS LE JOUR DU HIJAB

Et voilà donc le féminisme en marche, une fois de plus, grâce à l’initiative d’un militantisme politico-religieux qui n’ose même pas dire son nom.

 

Et puisqu’à Science-Po, l’une de nos grandes écoles, il est possible de lancer un mouvement à l’origine aussi douteuse qu’opaque de type journée du hijab, il est un peu difficile, compte tenu du climat ambiant et des coups de boutoirs de plus en plus violents assénés aux droits des femmes, de faire comme si rien ne s’était passé.

Le site initiateur du Hijab Day

Tout d’abord, aucun journaliste (ou très peu, à l’instar d’Anne-Marie Rocco, grand reporter à Challenges) ne s’est préoccupé de savoir quelles sont les origines exactes et les revendications réelles d’un tel mouvement. Or, il se trouve que derrière le « Hijab Day », se trouve un mouvement extrêmement organisé, dont le site a été créé après le 11 septembre 2001 par une styliste newyorkaise, originaire du Bengladesh, Nazma Khan. Celle-ci explique que, se sentant stigmatisée parce qu’elle portait le voile, elle a monté une opération de communication sur ce fondement. Le site http://worldhijabday.com/ offre une démonstration de communication assez réussie, une véritable promotion du hijab et une absence totale de transparence puisqu’il est impossible de savoir qui est derrière cette organisation. Si vous cliquez sur le lien « sponsors », vous ne voyez que des marques de stylites, faisant la promotion pour leur marchandise : http://worldhijabday.com/our-sponsors/. Les renseignements qu’il est possible de trouver sur Nazma Khan sont par ailleurs indigents. Or il s’agit tout de même de la tête officielle de l’association.

 

Cependant, la page d’accueil, tranquillement observée, permet d’aller plus loin dans la lecture de ce mouvement et la capture d’écran ci-dessous vous donne un aperçu de sa véritable identité. En effet, au nombre des soutiens de celui-ci, on peut compter les personnalités suivantes :

site officiel Hijab Day : soutiens masculins
  • Le mufti Ismail Ibn Musa Menk. Il a fait ses études à l’université islamique de Médine, afin d’obtenir son diplôme en charia avant d’aller se spécialiser dans la jurisprudence à Gujarat en Inde. S’il est directeur de l’Daar ul Ilm (centre islamique pour l’éducation) de la Majlisu-l Ulama du Zimbabwe, il enseigne également à l’échelon international.

Le Huffington Post a cependant décrit Menk comme un prédicateur islamique ouvertement homophobe, au point que sa tournée de 2013 prévue dans six universités britanniques (Oxford, Leeds, Liverpool, Leicester, Cardiff et Glasgow) a été annulée, à l’initiative des syndicats étudiants et des responsables de ces universités.

 

  • Le Sheikh Omar Suleiman est membre du conseil de la charia. Il enseigne la finance islamique et si les sources sont à jour, il poursuit en ce moment son doctorat en études islamiques en Malaisie. Pays bien connu pour son islam immodéré. Mais il est très difficile de trouver des renseignements neutres sur lui.

 

  • Le Sheik Muiz Bukhary, enseignant au Sri Lanka, spécialisé dans les domaines de la jurisprudence islamique et les Hadîths, entre autres, est un grand diffuseur de l’islam que ce soit au niveau local ou au niveau mondial. Ses fils sont également très actifs. Il est un ardent défenseur de la technologie et des mediums en ligne et médias sociaux comme outils da’wah (privilégiés de diffusion de l’islam). Là encore les renseignements aussi neutres que possible ne me sont pas accessibles.
  • Quant à Yasir Qadih, d’origine pakistanaise, il est décrit par le New York Times Magazine comme l’un des religieux conservateurs les plus influents de l’islam américain. C’est un salafiste. Il a subi, à l’âge de dix-sept ans, l’influence du professeur Ali al-Tamini, ensuite condamné à vie pour incitation au terrorisme. Qadih lui-même dit que cet homme a joué un rôle important dans son évolution et dans son cheminement jusqu’à ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Qadih a suivi un enseignement à l’université islamique de Médine et c’est après neuf ans et l’obtention de ses diplômes, qu’il est retourné aux Etats-Unis.

Il est aussi enseignant pour l’institut Almaghrib, qui organise son enseignement sous forme de séminaires dans tel ou tel lieu, notamment en Malaisie.

S’il ne soutient pas la violence extrémiste, il y voit l’expression d’une colère due à la politique étrangère américaine et considère les origines de la violence d’une manière univoque, sans remise en cause de l’islam.

Une controverse a également eu lieu sur le fait qu’il avait affirmé en 2001 que l’holocauste était un canular et que jamais Hitler n’avait voulu exterminer les juifs. L’affaire est soulevée en 2010 par le Daily Telegraph. Après avoir nié dans un premier temps avoir tenu de tels propos, il a admis qu’il l’avait fait et affirmé qu’il trouvait désormais que l’holocauste était le pire crime du XXè siècle.

Il n’en a pas moins affirmé que la plupart des professeurs en études islamiques aux Etats-Unis sont « des Juifs qui veulent nous détruire ».

Voici donc quatre têtes d’affiches masculines soutenant le mouvement. Trois ont des responsabilités religieuses, tous ont des responsabilités d’enseignants. Tous soutiennent un islam au minimum traditionnel et l’on peut souligner que deux d’entre eux, au moins, ont suivi l’enseignement de l’université de Médine, qui diffuse le wahhabisme. Tous, d’une manière ou d’une autre, ont un rapport avec la Malaisie, que ce soit pour y avoir étudié ou pour y enseigner lors de séminaires.

 

Etudions maintenant les têtes d’affiche féminines :

Site officiel du Hijab Day : soutiens féminins
  • Mizz Nina, malaisienne, ne porte pas le voile avant son pèlerinage à la Mecque en 2013.

Femme d’affaire, après avoir assuré sa carrière de chanteuse, elle produit de jeunes talents.

Après son retour du pèlerinage, elle annonce qu’elle ne chantera désormais plus que pour des publics féminins. L’annonce officielle en est faite en janvier 2014

Depuis lors, c’est son rôle de créatrice de mode qui la propulse un peu partout, sous la marque Mizz Demeanor et Madeena Vêtements (label de mode musulman). En 2014, Mizz Nina organise une journée mondiale de l’atelier du Hijab avec Madeena.

Pour Mizz Nina, le port du hijab lui a fait prendre ses responsabilités en tant que femme musulmane, la fait se sentir libre, protégée, en sécurité et respectée, tout en étant en paix avec elle-même. Elle remercie Allah de l’avoir guidée vers l’islam et prie pour que plus de ses sœurs aient le courage de porter le hijab et de faire ce sacrifice pour l’amour d’Allah, afin que celui-ci puisse les conserver fermement dans cette voie.

Elle est la fille de Azman Hashim, l’un des plus riches hommes d’affaires malaisiens, membre du centre international pour l’éducation en finance islamique groupe consultatif international, du forum économique islamique mondial. Par le passé, cet homme était également membre du comité d’investissement du Lembaga Urusan Tabung Haji (conseil du fonds pèlerinage) 1976-1995.

  • Amber Chia de son côté, ne se satisfaisait plus de sa vie de mannequin, qui ne faisait d’elle qu’un corps. Ce qui l’intéresse après sa surexposition, c’est d’être protégée. Aussi présente-t-elle le hijab comme une protection. Elle est en pleine conversion à cette religion et chacun sait qu’il n’y a rien de pire que les nouveaux convertis, lesquels sont en général plus rigoristes et plus prosélytes que les autres. Elle aussi est malaisienne.

 

  • Felixia Yeap, malaisienne, s’est convertie à l’islam le 3 juillet 2014. Elle présente le même profil que la précédente.

 

  • Carole Lee, malaisienne également, est plus difficile à cerner et il est très difficile de trouver des renseignements plus éclairants sur elle.

Nous avons donc ici huit personnages, soit malaisiens, soit en relation étroite avec la Malaisie. Or cette dernière s’est très largement radicalisée après les années 1970 au point que l’Etat multiethnique de Selangor a publié en 1995 un décret interdisant aux femmes musulmanes de participer à des concours de beauté en vertu de la charia. Cette mesure a valu au mannequin Noni Mohamad, l’une des finalistes du concours de beauté de Miss Malaisie, de se faire arrêter, en août 1997, par la police religieuse, comme deux autres mannequins : Shalina Shaari et Fahyu Hanim Ahmad. Reconnues coupables d’indécence, elles ont alors été condamnées à une forte amende et ont été menacées d’une peine financière plus forte, ainsi que de prison en cas de récidive.

L’apostasie y est un crime et les autorités musulmanes, sunnites, souhaitent même son interdiction totale. Les conversions forcées n’y sont pas rares et le prosélytisme y est vivement recommandé et encouragé ; les musulmanes non voilées sont conspuées dans la rue et lorsque leurs moyens le leur permettent, ces dernières préfèrent quitter le pays.

 

Si l’on poursuit un peu plus avant les recherches sur le mouvement et ses implications, sans avoir à multiplier les exemples, il suffit de prendre celui d’un pays francophone qui nous est cousin, à savoir le Québec.

Dans ce pays, l’université de Calgary est partie-prenante de la journée du hijab et il suffit d’aller sur son site, pour découvrir qu’à la source des explications données par cette université sur le hijab, on trouve la chaîne de télévision Ahlul Bayt à titre de « lien ressource ». Or cette chaîne de télévision est dédiée au prosélytisme chiite et il suffit de naviguer un peu à partir de l’onglet « ressources » de ce site pour avoir accès à de violentes condamnations des femmes ne portant pas le hijab, lesquelles sont accusées de s’offrir littéralement à la convoitise et donc, à la consommation et d’attirer le démon. Une autre page fait la démonstration que toute musulmane refusant le hijab ne saurait revendiquer l’appartenance à la religion musulmane et être une bonne musulmane.

Capture d'écran chaîne de télévision Ahlul Bayt

Encore un effort et on pourrait lire en toutes lettres que le choix est simple : le viol ou le voile. Et bien évidemment, tout ceci prend une résonnance particulière dès lors que l’on veut bien se souvenir que la radicalité islamique a pris son essor à compter de la révolution théocratique iranienne en 1979.

Les précédents

Le jour du hijab de Sciences Po n’est pas non plus une première en France. Le journal franco-turc Zaman s’en est d’ailleurs fait l’écho le 29 janvier 2016, comme au demeurant le site yabiladi.com, portail du Maroc dans le monde. En fait il a déjà eu lieu en 2015 et l’édition 2016 aurait dû se tenir à Lyon, le 1er février, si la préfecture ne l’avait interdit pour raison de sécurité.

 

De fait, non seulement les étudiants qui sont à l’initiative de cette journée du voile à Sciences Po n’ont rien imaginé du tout, contrairement à ce qu’affirme Elvire Camus dans un article publié par Le Monde en ligne le 20 avril 2016, mais encore ont-ils simplement suivi un mouvement déjà existant dont la neutralité politico-confessionnelle est absolument contestable. De la même façon quoi qu’écrive cette journaliste, ce ne sont pas « les étudiants » qui sont convaincus qu’il faut mener une action mais « des étudiants », ce qui est une autre nuance et limite quand même le volume du groupe qui est à l’origine de cette journée.

 

Par ailleurs certains étudiants soulignent le caractère prosélyte d’une telle opération. Et ce à juste titre. Il semblerait, en outre, que des étudiants de cette école aient déjà voulu lancer le mouvement le 1er février, s’alignant ainsi sur ce mouvement qui se veut mondial, mais sans succès. Il n’y a donc pas d’autre originalité que le changement de date pour cette opération.

 

A contrario, un mouvement anti-journée du hijab existe, dont la couverture médiatique est évidemment moindre, qui est, notamment, le Muslim Reform Movement (http://muslimreformmovement.org/), regroupant des réformistes de divers pays. Un article du Washington Post, en date du 21 décembre 2015, co-rédigé par Asra Q. Nomani et Hala Arafa, intitulé : En tant que femmes musulmanes, nous vous demandons de ne pas porter le hijab, au nom de la solidarité interconfessionnelle, est un véritable appel au mouvement inverse de celui que prône le Hijab Day, par solidarité envers toutes les femmes qui luttent contre l’idéologie islamique tendant à faire du hijab, au travers d’une interprétation volontairement erronée et idéologique, le sixième pilier de l’islam. Elles accusent bien-pensants et médias de se faire les promoteurs de ce nouveau dogme et rejettent, au contraire, l’interprétation d’un hijab qui serait un symbole de pudeur et de dignité adopté par les musulmanes observantes mais qui n’est en réalité qu’un mouvement codifié par l’Iran, l’Arabie Saoudite, les talibans en Afghanistan et l’Etat islamique.

 

Outre ce mouvement basé outre-Atlantique, existe une journée des femmes sans voile, qui se déroule le 10 juillet, en réponse à l’oppression patriarcale des femmes. Le collectif d’Aubervilliers, dans un article qui lui est consacré sur le site de Marianne par Martine Gozlan, le 3 juillet 2015, affirme son ras-le-bol de l’indifférence et de la condescendance « avec lesquelles, en France, les « néocommunautaristes » traitent le combat des femmes de culture musulmane « qui se sont affranchies du voile au nom de la liberté, de l’égalité et de la dignité ». Près de chez elles, à Aubervilliers, les hommes osaient demander à l’une « de se couvrir pour être une bonne musulmane » : c’était l’été et elle sortait bras nus. Une lycéenne, sous influence salafiste, crachait à l’autre, son enseignante qui lui expliquait que le voile ne figurait nullement dans le Coran : « Je peux vous tuer pour ce que vous dites ! »

 

Encore les termes de néocommunautarisme ou communautarisme devraient-ils être précisés dans ce contexte pour ce qu’ils sont, à savoir ce que Chahdortt Djavann appelle très justement du confessionnalisme, c’est-à-dire une conception prosélyte, totalitaire et impérialiste de la religion. Le confessionnalisme ne se soucie ni des origines, ni des communautés ; sa seule approche consiste à évaluer dans quelle mesure elles peuvent constituer un vecteur positif de diffusion. Il ne s’agit en rien d’une stratégie de repli communautaire, mais bel et bien d’une stratégie de pénétration et de colonisation, au service de laquelle les objectifs intermédiaires que sont les médias les écoles et les universités, tiennent plus de place qu’un socle communautaire. Au coeur de cette stratégie, la démocratie et les libertés deviennent une arme redoutable (Djavann, 2004)

Ce qui est original, dans l’idée du collectif qui a organisé cette journée du hijab à Sciences Po, ce n’est donc pas le fait de suggérer aux étudiantes de se voiler, mais bel et bien celui qui consiste pour un tel mouvement à tenter de prendre possession d’un lieu aussi symbolique.

Quelle présentation est-elle faite de l'évènement ?

La presse a très largement relayé la démarche initiée par des étudiant-e-s de Sciences Po, ainsi que les propos qu’elles et ils ont tenus à ce sujet :

 

« Le fait qu’un établissement comme celui-là, qui forme les futurs dirigeants du pays, veuille démystifier cette histoire de hidjab me donne de l’espoir » (article du Monde cité plus haut)

 

Romain Herreros, dans son article publié sur le site du HuffPost le 20 avril 2016 rapporte les propos de Fatima El Ouasdi, une étudiante en quatrième année à Sciences Po et présidente de l’association féministe Politiqu’elles, [qui] a également partagé la photo d’un stand où des hijabs sont disponibles pour ceux qui souhaitent participer à l’événement. « Après les déclarations de Manuel Valls et Laurence Rossignol, l’idée était d’aborder la question du voile avec humour », a expliqué cette dernière sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin.

 

Tout aussi intéressante, cette phrase pêchée dans un article mis en ligne le 20 avril par L’Indépendant : Plusieurs membres du collectif se défendent de tout prosélytisme. « On ne force personne », s’exclame Imen, « c’est politique et social, pas religieux ».

 

Et pourtant, à contrario, dans un article publié sur le site de France 24 le 20 avril, Helena, elle, était parmi les étudiants de Sciences-Po désapprouvant le « Hijab Day », un événement qu’elle qualifie de « choquant » face aux journalistes. « C’est ridicule de les entendre dire que [le hijab] est juste un morceau de tissu, spécialement à notre époque ! ».

 

Dans un article de Paul Conge, daté également du 20 avril 2016, qu’il est possible de trouver sur le site de L’Express, on note les commentaires suivants de la part du syndicat étudiant Unef (gauche) qui y voit plutôt du bon : « Ce n’est pas du prosélytisme, il s’agit de désacraliser le voile ». Quant à Laura, trésorière du syndicat et étudiante en 2e année, elle tacle les propos du Premier ministre : « Le débat sur le voile à l’université est un cache-sexe de la question des vrais problèmes à l’université », juge-t-elle. Pour autant, elle ne se joint pas à l’exercice. « Je suis athée. Porter un signe religieux me dérange. »

 

Enfin, il faut également mentionner Maxime de Lucas, étudiant en master de management à Sciences Po, qui a créé le « Bikini/robe/whatever day » en réaction au « hijab day ». « Nous n’avons pas à subir d’incitations de groupes religieux sur notre lieu d’étude, nous explique-t-il. De plus, les termes utilisés par les organisateurs, notamment l’invitation à “s’essayer à la décence” est très dérangeante, et laisse sous-entendre que ceux qui ne portent pas de voile seraient indécents… ».

Cette information est reprise dans deux journaux : Les Inroks, dans un article du 20 avril 2016 et Causette, dans un article publié le 21 avril 2016 par Anna Cuxac avec Maëlys Peiteado.

Démystifions... démystifions...

Prenons les problèmes un par un. Tout d’abord, il convient de définir le mot démystifier : dépouiller (quelque chose) de son caractère mystérieux ou trompeur en le montrant tel qu’il est réellement.

 

Le hijab ne serait donc pas vu pour ce qu’il représente vraiment. Que représente le hijab ? On l’a vu plus haut, du côté des promoteurs de ce jour du hijab, il est question de politique, de culture, de social, de théologie, de simple bout de tissu, de se mettre à la place de l’autre, de foulard et de donner dans l’humour.

 

Il serait bon, puisqu’il s’agit d’exposer pédagogiquement les choses, de commencer par définir le mot hijab. Ainsi que l’indiquent de très nombreux auteurs, dont Abdelwahab Meddeb, ce mot, dont la racine trilitère (hjb) renvoie sémantiquement à hajaba : « cacher », « obstruer », « dissimuler au regard », « isoler », signifie « rideau », « voile », au sens de séparation spatiale entre espace privé et espace public, mais aussi utilisé par Abû Yazîd Bistami au VIIIè siècle, il peut signifier dérober au regard ou à la compréhension immédiate, sans pour autant avoir sens d’obscurité, la lumière pouvant aussi dissimuler ce qui se trouve derrière elle. Ce mot n’est cependant jamais utilisé pour désigner un foulard dans le Coran. Son synonyme, en arabe, est d’ailleurs satr, qui correspond à toute chose qui sépare comme un mur, un paravent ou une séparation virtuelle.

 

En arabe familier ou dialectal, le mot «foulard» se dit tarha. En arabe classique, «tête» est al-ra’as et «couvrir» est gheta’a. Peu importe la formule utilisée, «hijab» ne signifie pas foulard et une telle traduction est frauduleuse (Nomani et Arafa, 2015). N’importe qui tapant le mot tarha sur un moteur de recherche sera dirigé vers des images se rapportant au foulard, sur des sites de vente de foulards, sur des tutoriels, etc. voire même un site intitulé Pink Tarha, dont les auteures vantent le mode de vie des femmes de la bourgeoisie saoudienne et invitent à le suivre. Quant à la racine de ce mot, trh elle ramène à taraha, « jeter », qui a donné par extension matrah : « tapis », un lieu où l’on jette quelque chose pour établir sa couche (d’où provient notre moderne matelas). Il y a donc là l’idée d’isoler de, de couvrir. Mais la couvrure en question est tout à fait neutre.

 

Il suffit même de regarder de plus près les définitions données aux deux mots, tarha et hijâb, par la population arabophone d’un pays comme le Tchad pour avoir quelques surprises :

Tarha/tarhât n.m.,*trh : Petit voile, petit voile généralement porté par les fillettes ou par les femmes à l’intérieur de la maison et ne descendant que jusqu’à la taille.

Hû cara tarha lê axtha. Il a acheté un petit voile pour sa sœur.

Al mara wâjib mâ tixalli râsha bala tarha. La femme ne doit pas laisser sa tête sans voile.

Fî l îd râjili jâb lêi tarha hadiye. Lors de la fête mon mari m’a apporté un petit voile en cadeau

 

Hijâb/hijâbât n.m.*hjb : Protection, port d’amulettes, voile protecteur. Sawwêt hijâb lê iyâli min al waba’ al katîr : j’ai protégé mes enfants avec des amulettes contre de nombreux fléaux.

Al-rujâl induhum hijâbât min al bundug wa l-sakkîn : les hommes se protègent avec des amulettes contre les coups de fusil ou de couteau.

Marti indaha farde taxîne hijâb min al barday : ma femme a un pagne épais pour se protéger du froid.

 

Source : Patrice Jullien Pommerol - Dictionnaire arabe tchadien-français, suivi d’un index français-arabe et d’un index des racines arabes ; Karthala, 1999

Mais poussons plus loin la recherche. La référence des musulmans étant le Coran, il suffit donc de s’y référer pour savoir quand intervient la notion de hijab et ce qu’il signifie.

 

La sourate de référence est la 24, verset 31 :

« Et dis aux croyantes de baisser leur regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile [khoumourihina] sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et repentez-vous tous devant Allah, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès. » (traduction la plus courante).

La traduction de Sami Aldeeb est la suivante :

« Dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur sexe, de ne faire apparaître de leur ornement que ce qui est apparent et de rabattre leurs voiles sur leurs fentes. [Dis-leur] de ne faire apparaître leur ornement qu’à leurs maris, leurs pères, aux pères de leurs maris, à leurs fils, aux fils de leurs maris, à leurs frères, aux fils de leurs frères, aux fils de leurs sœurs, à leurs femmes de suite, à ceux que la main droite possède, à ceux sans besoin [sexuel] faisant partie de la suite, ou aux enfants qui ne sont pas informés des intimités des femmes. »

Sami Aldeeb explique ainsi le choix du mot « fente » :

 

Le terme arabe juyub, traduit par poitrine, échancrures, gorges, seins, suivant les traducteurs, est utilisé par le Coran au singulier (jayb) à propos de Moïse (27:12; 28:32) dans le sens de la fente de la chemise et dans une variante du verset 66:12 dans le sens de la fente du corps de la femme, comme synonyme de sexe. Dans l’histoire de Joseph, il est dit que ses frères l’ont jeté dans un puits (jub, terme désignant une fente dans le rocher) (12:10). Le verset 24:31 est à rattacher probablement à une pratique arabe préislamique de tourner nu autour de la Pierre noire, voire de frotter les organes génitaux contre cette pierre ; il demande aux femmes qui participaient au pèlerinage de couvrir le sexe, et non pas la tête, le visage ou la poitrine. Le mot « fente », signifie donc « sexe féminin » Pour Aldeeb.

Cela étant, le mot khoumourihina est le pluriel de khimar, sorte de foulard, d’écharpe ou de mante, vêtement que l’on retrouve traditionnellement dans la péninsule arabique et au-delà à l’époque. Des commentaires classiques rapportent que cette pièce de vêtement se portait pans rabattus derrière le cou ce qui laissait gorge et poitrine découvertes. Ainsi, ce qui est demandé ici aux femmes, c’est d’utiliser leur khimar pour dissimuler les échancrures que peuvent présenter leurs vêtements et dissimuler leurs seins et leur bas ventre.

Ce que confirme Meddeb, considérant qu’ il est simplement recommandé aux femmes de rabattre leur fichu sur leur poitrine : « li-yuz’ribna bi-khumurihinna ‛alâ juyûbihinna ».

 

Les défenseurs du voile intégral citent également la sourate 33, verset 59 :

« Ô prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs mantes (jalâbî-bihinna). Cela est le moindre pour qu’elles soient reconnues et ainsi elles ne subiront pas de mal ».

A quoi Sami Aldeeb oppose que le commentaire de Tabari (historien et exégète du Coran, 839-923) précise que ce verset concerne des femmes qui sortent la nuit pour faire leurs besoins naturels. On peut rappeler à ce sujet le problème que cela pose actuellement encore aux femmes en Inde…

Abdelwahab Meddeb propose comme traduction « Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de ramener vers elles un bout de leurs tuniques », traduisant à la lettre yudnîna min jalâbî-bihinna. C’est donc non pas d’un hijab qu’il s’agit (le mot n’est d’ailleurs pas employé), mais du port d’une tunique ou robe de dessus, comme la jallabah, mot qui dérive, au demeurant de jilbâb, singulier de jalâbîb.

Et l’on voit bien qu’il n’est nulle part fait mention du fameux hijab, non plus que d’un voile qui couvre la tête et les cheveux et encore moins d’un voile au sens où il est revendiqué aujourd’hui.

Christian Jambet voit même, dans le verset 59 de la sourate 13 un vêtement qui relève du mode d’identification formant un mode d’apparition en société, réglé par une norme vestimentaire ; ce que Meddeb précise en considérant qu’il s’agirait uniquement d’un costume, qui n’impliquerait pas plus que la tunique romaine, laquelle était signe de distinction nobiliaire et aristocratique (Meddeb, 2009, p. 192-184).

 

Restent les versets 32 et 33 de la sourate 33 :

« Ô femmes du Prophète ! Vous n’êtes comparables à aucune autre femme. Si vous êtes pieuses, ne soyez pas trop complaisante dans votre langage, afin que celui dont le cœur est malade (l’hypocrite) ne vous convoite pas. Et tenez un langage décent.

Restez dans vos foyers ; et ne vous exhibez pas à la manière des femmes avant l’Islam (Jahiliyah). Accomplissez le Salat, acquittez la Zakat et obéissez à Allah et à Son messager. Allah ne veut que vous débarrasser de toute souillure, ô gens de la maison (du prophète), et vous purifier pleinement. »

La société pré-islamique étant majoritairement constituée de petites royautés ou de tribus polythéistes, l’exhibition en question peut concerner bien des façons d’être (cela peut aller du vêtement échancré, à la liberté de déambuler, en passant par les scarifications, les tatouages, etc.) sans qu’on en déduise qu’il s’agit d’un voile à porter sur la tête. Par ailleurs, l’Encyclopédie de l’Islam (éd. Leyde) apporte comme explication le fait que «Dans l’Arabie préislamique, une coutume tribale voulait que durant les batailles, les femmes montent en haut des dunes et montrent leurs poitrines à leurs époux guerriers pour exciter leur ardeur au combat et les inciter à revenir vivants afin de profiter de ces charmes.» L’injonction du prophète consiste alors en l’instauration d’un nouvel ordre moral au sein des tribus. Mais dans aucun des textes pré-cités, le mot hijab n’apparaît.

 

Les occurrences coraniques de hijab pour voile sont extrêmement spécifiques :

« Entre les deux [croyants et ceux qui les dissuadent] il y aura un voile, et sur les redans seront des hommes qui reconnaîtront chacun à sa marque. Ils interpelleront les gens du jardin : “Paix sur vous !” […] Ils n’y entreront pas bien qu’ils le convoitent » (Coran, 7:46).

 

« Quand tu récites le Coran, Nous plaçons un rideau invisible entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future » (Coran 17:45).

 

« Rappelle Marie dans le livre, lorsqu’elle s’isola de ses gens dans un endroit oriental. Elle a pris hors d’eux un voile. Nous lui avons envoyé notre esprit qui ressemblait pour elle à un humain redressé » (Coran 19:16-17).

 

« Si vous demandez à [ses femmes] quelque bien, demandez-leur de derrière un voile. Il ne vous appartient pas de faire du mal à l’envoyé de Dieu, ni d’épouser jamais ses épouses après lui. Voilà ce qui serait, auprès de Dieu, un très grand [péché] » (Coran 33:53).

 

« Il dit : “j’ai aimé [d’un grand] amour les biens de préférence au rappel de mon Seigneur jusqu’à ce que [le soleil] se cacher derrière le voile” » (Coran 38:32).

 

« Ils dirent : nos cœurs sont voilés au sujet de ce vers quoi tu nous appelles, et il y a une lourdeur dans nos oreilles. Parmi nous et toi il y a un voile. Fais. Nous aussi nous faisons» (Coran 41:5).

 

« Il n’est pas donné à un homme, que Dieu lui parle directement, si ce n’est pas inspiration ou derrière un voile, ou par l’envoi d’un messager qui lui révèle, par Sa permission, ce qu’il veut.» (Coran 42:51).

Si l’on reprend l’occurrence du voile dans le verset 53 de la sourate 33, il s’agit bien là d’un écran de civilité, qui est une séparation spatiale dans la demeure du Prophète et la graphie du mot warâ’i, « derrière » est tout à fait courante. Au demeurant, la tradition rapporte que ce verset aurait été révélé au prophète lors de son mariage avec Zeynab Bint Jahch, du fait qu’à l’issue du repas, trois hommes seraient demeurés sur place pour discuter entre eux, alors qu’il ne restait plus dans la pièce, que le prophète et son épouse. La courtoisie empêchant le prophète de se retirer ou de renvoyer ces hommes, le verset lui aurait été inspiré afin d’éduquer les croyants au respect de son intimité et de leur permettre de comprendre qu’il faut savoir se retirer au moment opportun.

En outre, à aucun moment le hijab n’est évoqué comme une forme de réclusion et d’isolement.

 

L’interprétation diffère dès lors qu’on s’attache aux autres versets. Par exemple, au verset 51 de la sourate 42, la graphie coranique place le i final au dessous du corps de la lettre ya, et nous sommes là dans la dimension métaphysique, que l’on retrouve d’ailleurs dans les autres religions et qui marque la séparation qui existe entre l’humain et le divin. Il s’agit donc d’un voile symbolique, non visible. De la même façon que ce voile invisible existe entre croyants et non croyants, entre ce que l’on ignore et ce qui peut être révélé.

 

Et c’est ainsi qu’il apparaît également chez un maître du soufisme, Abû Yazîd Bistami (777-848), qui fait dire à Allah : « Si mon serviteur fait de moi son occupation dominante, je mettrai son appétit et sa délectation dans mon invocation. Je lèverai le voile [hijab] entre lui et moi et serai l’image qui ne quitte plus ses yeux ».

 

On peut alors évoquer la décence, le respect de la vie privée, la pudeur, l’humilité, mais dans l’ensemble des rapports sociaux ou dans le rapport au divin, sans qu’il y soit particulièrement question d’une sexuation de l’individu auquel s’applique la prescription ou décrit dans la narration.

 

Partant, et pour nous en tenir simplement au Coran, source des sources pour un musulman, je pose la question : auprès de quelle population faut-il démystifier le hijab ? Sauf à envisager que pour les étudiant-e-s de Sciences Po concerné-e-s par la journée du hijab, la tête d’une femme doive être recouverte d’un voile invisible et mystique, voire d’un voile d’ameublement ou encore que sa tête soit son sexe. En ce cas, la parole attribuée à Mahomet, selon laquelle « le cerveau des femmes est dans leur vagin », trouverait une forme de sens ici.

 

Et nous atteignons là au problème soulevé par Delphine Horvilleur, notamment, qui consiste à hypergénitaliser les femmes.

L'hypergénitalisation des femmes

L’hypergénitalisation des femmes, manifeste dans la société laïque, est encore plus évidente dans les sociétés religieuses ; les textes - et surtout leurs interprètes - rendent les femmes responsables du désir irrépressible qu’elles suciteraient. Sinon pourquoi, en effet, ne pas inciter les hommes au port du voile et à la pudeur. Seraient-ils moins désirables ?

Delphine Horvilleur, rabbin, rappelle, à l’appui de cette hypergénitalisation, le tableau de Magritte intitulé Le viol, représentant un visage féminin dans lequel les yeux sont remplacés par des seins et la bouche par un pubis, suggérant que les violences faites aux femmes commencent par la transformation de leur visage en zone génitale, en objet de désir. Ainsi s’exprimerait l’inégalité flagrante entre les deux sexes : la voix de l’homme est un outil d’expression publique, celle de la femme un outil d’expression « pubique ».

 

« Howard Eildeberg-Schwartz et Wendy Doniger, dans leur livre “Off with her head ! The denial women’s identity in myth, religion and culture”, affirment que la volonté de voiler les femmes dans de nombreuses cultures naît précisément de l’érotisation de leur visage et de leur tête. Se débarrasser de la tête en la couvrant constitue une décapitation symbolique, par laquelle on escamote le marqueur principal de l’autonomie personnelle, de la différenciation individuelle» (Horvilleur, 2013)

Magritte : Le Viol, 25 × 18 cm, Galerie Isy Brachot, Bruxelles, 1934

On a tendance à l’oublier aujourd’hui, mais le mot « nubile », qui marque l’accès à la puberté des filles, l’âge au mariage, vient du latin nubere, qui signifie littéralement voiler. En Grèce antique, la tête des femmes est voilée lors de leur mariage. On retrouve la même chose dans le judaïsme et le christianisme (Paul, épitre aux Corinthiens), Paul rappelant au demeurant que la femme a été créée pour l’homme et de ce fait, doit porter un signe de sa soumission à celui-ci. Chahdort Djavann rappelle, pour sa part, que voiler les filles consiste ni plus ni moins à en faire des objets sexuels. Objets puisque le voile leur est imposé et que sa matérialité fait partie de leur être, de leur apparence, de leur être social ; objets également parce que leur chevelure dissimulée est un symbole sexuel ambivalent puisque ce que l’on cache est en fait encore plus symboliquement visible, l’interdit suscitant l’imagination et le désir. Objets encore parce que le port du voile met l’enfant ou l’adolescente sur le marché du sexe et du mariage. Objet enfin parce qu’alors les fillettes, jeunes filles ou femmes sont définies « par et pour le regard des hommes, par et pour le sexe et le mariage » (Djavann, 2003). On peut rappeler à cet égard le sort subi par les écolières tchadiennes dont l’enlèvement avait suscité l’émoi mondial. Le premier geste de leurs ravisseurs avait été de les voiler, avant soit de les destiner au mariage, soit à l’esclavage sexuel.

« La construction de l’identité féminine et de l’identité masculine dans l’islam repose sur le Hojb et Hayâ de la femme et Nâmous et Qeyrat de l’homme. Ces mots chargés de sens véhiculent des poids traditionnels lourds, des qualificatifs qui son propres à chaque sexe et qui ont été transmis de génération en génération à travers les siècles. Ils n’ont pas d’équivalent exact dans la langue française, mais leur traduction approximative serait la pudeur et la honte de la femme et l’honneur et le zèle de l’homme. Nâmous est l’honneur sexuel de l’homme. Impur, sacré, il est tabou. C’est un tabou refoulé du fin fond de l’homme musulman. Propre à chaque musulman, Nâmous doit rester à l’abri du regard des autres hommes, des regards illicites. Nâmous de l’homme doit être protégé, dissimulé. Il symbolise le dedans et ne peut être dehors. Il a pour garant la mère, la sœur, la femme, la fille, le corps féminin. Le voile est un abri pour Nâmous, pour l’honneur de l’homme musulman, et il crée chez ce dernier une dépendance psychique ; car l’essence de l’identité de l’homme musulman s’enracine sous le voile féminin.

Qeyrat, le zèle, symbolise la virilité et la capacité de l’homme musulman à préserver son Nâmous, son honneur sexuel qui a comme objet le corps féminin. Le corps de la femme, garant de l’honneur sexuel, ce tabou non avoué, ne peut être dehors, libre sous les regards illicites des autres hommes. C’est l’identité de l’homme musulman, l’honneur d’être un homme qui en dépend. La femme non voilée peut ébranler l’édifice de l’identité masculine dans l’islam. La littérature et le cinéma subversifs nous ont montré parfois ces hommes musulmans perdus à jamais car la fille, la femme, la sœur ou la mère a transgressé les dogmes de la pudeur.

Hojb et Hayâ de la femme, la pudeur et la honte de la femme, sont les garants et l’expression de l’honneur et du zèle de l’homme musulman. Plus une femme est honteuse et pudique, plus son père, ses frères, son mari ont de l’honneur et du zèle. Autrement dit, la construction de l’identité masculine chez les musulmans est tributaire de la pudeur et de la honte de la femme. L’honneur et le zèle de l’homme musulman, sans lesquels il n’est rien, sont à la merci du voile de la femme. Tout contact, toute tentative de rapprochement entre les deux sexes déshonore l’homme musulman. Ce n’est pas la relation sexuelle qui est un tabou ; l’autre sexe, le corps féminin, est en soi un tabou.

Le voile condamne le corps féminin à l’enfermement car le corps est l’objet sur lequel l’honneur de l’homme musulman s’inscrit, et il doit, à ce titre, être protégé. Le voile ne traduit-il pas avant tout l’aliénation psychique de l’homme musulman qui construit son être et son identité dans la crainte permanente de la transgression féminine, d’un dépassement inquiétant : une mèche ou un bout de peau qui se laisse voir. »

Chahdortt Djavann - Bas les voiles ! ; Gallimard, 2003, p.12-15

Chahdort Djavann pousse plus loin l’analyse du rapport homme/femme induit par le hijab en posant la question de ce qu’il dissimule vraiment, de ce qu’il protège véritablement, pour en venir à la conclusion que le corps féminin est avant tout l’objet sur lequel s’inscrit l’honneur de l’homme. De ce fait, le hijab représente une aliénation psychique pour l’homme, dont l’identité et l’être se construisent dans la crainte de la transgression féminine. Une transgression bien évidemment bornée par l’imaginaire masculin et sa vision de l’organisation du monde. A quoi on pourrait ajouter que l’interdit et le tabou peuvent aussi, inversement, attiser le fantasme de la transgression par ceux-là même qui la redoutent tant.

 

Asra Q. Nomani et Hala Arafa, dans l’article cité plus haut (Washington Post, 2015) renforcent par leurs propos ceux que tient Chahdort Djavann :

Pour nous, le « hijab » est le symbole d’une interprétation de l’islam que nous rejetons, et qui voit les femmes comme une distraction sexuelle pour les hommes, lesquels sont faibles et doivent, par conséquent, être protégés contre la tentation à la vue de nos cheveux.

Nous n’en croyons rien. Cette idéologie favorise une attitude sociale qui absout les hommes du harcèlement sexuel des femmes et reporte sur la victime le fardeau de se protéger en se couvrant.

Concluant par un vibrant appel :

S’il vous plaît, faites plutôt ceci à la place : Ne portez pas un hijab en « solidarité » avec l’idéologie qui nous réduit le plus au silence, et qui assimile notre corps à «l’honneur». Tenez-vous plutôt à nos côtés avec courage moral contre l’idéologie de l’islamisme qui nous demande de couvrir nos cheveux.

Ces deux visions complémentaires se retrouvent développées, quelques années plus tard, en 2016, à la suite des agressions sexuelles qui se sont produites contre des dizaines de femmes lors du nouvel an allemand à Cologne, dans l’une au moins des conclusions de l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, lorsqu’il pointe comme ressort principal de ces agressions, le tabou du rapport à la femme dans les sociétés arabes, tabou lié à la montée de la radicalisation et de l’extrémisme religieux. A cet égard, il n’hésite pas d’ailleurs à parler de misère sexuelle du monde arabe.

 

Le voile a donc pour vocation de domestiquer la femme et le désir qu’elle suscite, au nom de l’ordre social. La traduction donnée au voile par l’islam, comme par les religions juive et chrétienne est une manière de maintien de la femme à l’écart de la sphère publique, son corps - pire encore : quelle que soit la partie de son corps - en venant à être considéré comme une nudité exposée, suscitant le désir des hommes. De ce fait les femmes ne représentent plus qu’une forme de catalyseur des obsessions masculines que le discours religieux hypersexualise qui plus est.

Ainsi, au nom de la pudeur toute surface visible ou même audible devient potentiellement obscène. Je rappelle que les femmes n’ont pas le droit de chanter dans plusieurs pays musulmans et que Mizz Nina, par exemple, a arrêté de se produire à compter de janvier 2014, peu de temps après son retour de la Mecque. Le corps entier de la femme est considéré comme une offense à la pudeur, jusques à ses cordes vocales.

Aussi, quand bien même afin de ne pas risquer l’anachronisme on ne saurait considérer les versets du Coran cités plus haut comme misogynes, puisqu’il faut les replacer dans le contexte d’une époque et d’une culture extrêmement patriarcale, indéniablement, leurs exégètes l’ont été et le sont encore.

 

Un texte d’Abdelwahab Meddeb, intitulé La burqa et le cercle des idiots, publié par Le Monde en ligne le 26 décembre 2009, abonde ces exposés, qui rappelle l’atteinte à l’égalité manifeste dans les versets coraniques scripturaires à l’origine du voile (cités plus haut). Il relève que la lecture faite de ces textes révèle avant tout un état anthropologique patriarcal tendant à attribuer aux femmes l’origine de la séduction, laquelle est intimement liée à la sédition. Aussi considère-t-il que cette attribution dépréciative d’un caractère particulièrement négativement discriminatoire à l’égard des femmes est une vision phallocratique dépassée par l’évolution des sociétés modernes, particulièrement lorsque celles-ci sont encadrées par un droit prescrivant l’égalité et la dignité de chacun, sans discrimination de sexe.

Meddeb précise bien, en outre, les origines de la prescription du voile et inscrit hijab et burqa dans une seule et même signifiance, le degré de radicalisation étant seul susceptible de les différencier, comme si la radicalité de la seconde, rendait plus digne et plus acceptable le premier. Cette contextualisation non seulement renforce le propos de Chahdort Djavann - et de bien d’autres - sur le voile mais, encore, précise-t-il celui-ci en y apportant le renfort du texte coranique lui-même qui délimite bien ce qui est véritablement en jeu, à savoir la fécondité des femmes et la maîtrise de celle-ci par les hommes.

Avant d’en venir à la burqa, il convient de situer la prescription du voile dans une société misogyne, construite sur la séparation des sexes, sur une hiérarchie des genres, estimant que les femmes excitent plus le désir que les hommes. Il faut constater au commencement que la prescription qui impose le voile aux femmes émane de la société en laquelle est né l’islam il y a quinze siècles, une société endogame - qui encourage le mariage entre cousins -, où prévaut l’obsession de la généalogie, où la sexualité est indissociable de la filiation.

La preuve en est que les femmes dites “qwâ’id”, ménopausées, sont dispensées de se soumettre aux prescriptions de la seconde séquence coranique qui est utilisée par les docteurs pour fonder l’impératif du voile (Coran, XXIV, 60).

On ne saurait voir là, de fait, le moindre signe de liberté, de dignité et d’égalité. En outre, rappelle Meddeb, cette stratégie de voilement est un acte d’agression envers notre dispositif juridique séculier, en faveur de la mise en œuvre de la loi islamique.

[…] « La question de la burqa mérite en outre d’être envisagée sur deux autres aspects. Le premier voit se confronter une société restée rivée sur le culte et une société qui est passée du culte à la culture. Notre société approche même le culte comme fait de culture. Et lorsqu’elle sent que l’esprit en elle se réifie, elle peut recourir au culte dans ses marges, dans l’espace circonscrit à la demeure ou au temple ; et si jamais elle place le culte au centre, elle le met en scène dans la pluralité de ses formes, prévenant tout penchant exclusiviste.

En plus, avec la burqa, nous sommes confrontés à une stratégie du grignotage. Au-delà des rares cas d’adhésion religieuse authentique, il ne faut jamais perdre de vue que des islamistes mais aussi de pieux salafistes appliquent les recommandations du Conseil européen de la fatwa. Dans cette instance, les militants sont exhortés à agir dans la légalité afin de gagner, en Europe, des parcelles de visibilité en faveur de la loi islamique.

C’est donc le dispositif juridique séculier qui est sourdement visé par la burqa. Comme si sa radicalité rendait plus digne, plus acceptable, le hidjab. Ne tombons pas dans ce piège. A nous de voir s’il faut répondre par une loi ou s’il suffit de mobiliser les ressources déjà existantes du droit pour faire face à ces assauts répétés.

Avec ce débat, on nous impose une régression par rapport aux acquis humains. La controverse sur le même sujet, telle qu’elle a lieu en Egypte, se réduit à un débat d’idiots. Pourquoi ? Parce qu’elle reprend les matériaux d’une casuistique d’un autre temps qui, au Moyen Age, était en droit islamique (fiqh) tout aussi pertinente qu’en droit canon, et qui, aujourd’hui, paraît serve d’une tradition figée paralysant l’invention intellectuelle et entravant l’adaptation à l’évolution des mœurs. N’élargissons pas, avec complaisance, le cercle des idiots. »

 

Abdelwahab Meddeb - La burqa et le cercle des idiots ; Le Monde, 26 décembre 2009

Et pour rebondir sur le sujet de l’Egypte, Nomani et Arafa rappellent que les femmes égyptiennes, en 1919, manifestaient pour obtenir le droit de vote et ôtaient leur voile, comme une relique du passé. En revanche, en 1960, Gamal Abdel-Nasser, alors qu’il négocie la paix sociale avec les Frères Musulmans, reçoit de leur part une liste de revendications, au nombre desquelles figure l’obligation pour les femmes de porter le hijab. Les personnes assistant à l’audience n’ont pas compris de quoi il était question, non plus que ce que voulait dire, dans ce contexte, le mot hijab. Et lorsque le président égyptien présenta cette exigence consistant à voiler les femmes à l’Assemblée, l’éclat de rire fut général (Washington Post, 2015). Il convient donc de rappeler que l’idéologie des Frères Musulmans est à l’origine du dévoiement de ce mot et de l’exigence de voilement des femmes.

 

Nous somme, ceci exposé, bien loin des affirmations de certaines militantes, visant à réduire le hijab à un « simple bout de tissu ». Nous ne parlons pas d’une mini-jupe ou d’un tablier de cuisine. Nous ne parlons pas d’un fichu ni d’une mante. Nous parlons du hijab politico-théocratique, entendu au demeurant comme tel par celles qui revendiquent le porter et ceux qui sont à la manœuvre derrière ce jour mondial du hijab. Il s’agit là d’une tentative de faire croire à toute une société qu’un voile aussi signifiant n’est jamais qu’un simple accessoire de mode, ce qui n’est pas le cas, quand bien même le milieu de la mode s’en est emparé pour étendre son marché et ses profits. Alors pourquoi se préoccuper de ce que signifie réellement le voile d’un point de vue idéologique, tant que ça rapporte ? Et l’on voit que désormais les deux sont inextricablement liés, ce qui complexifie encore la situation.

 

C’est justement cette prise en main de la promotion du hijab par le volet économique qu’est la mode vestimentaire, qui devrait attirer l’attention. En effet, jusqu’à présent, des intellectuels comme Abdelwahab Meddeb dénonçaient - en plus de tout le reste - l’uniformité du voile et sa couleur sombre, qui tranchait avec les habitudes vestimentaires colorées qu’il avait connues pendant son enfance. Effectivement, ce noir, qui représente le deuil en Occident, cette uniformité qui est celle de l’habit religieux dont les plus vieux d’entre nous se souviennent, qu’il s’agisse de soutane ou de vêture des religieuses, renvoyait inexorablement à ce joug dont nous étions parvenu-e-s à nous libérer. Qu’à cela ne tienne, les coloris et la fantaisie de la mode interviennent et sont fort habilement utilisés afin de tenter de déminer le terrain. Mais quelle que soit sa couleur, un hijab demeure un hijab et sa signification ne change pas. Ce qui change c’est qu’il semble moins agressif, moins revendicatif, moins visiblement invasif. La mode islamique remplit donc ici parfaitement sa fonction. Pire encore, le prosélytisme en faveur du hijab en est d’autant plus favorisé.

 

Aussi, la réflexion de la trésorière de l’Unef, jugeant que « Le débat sur le voile à l’université est un cache-sexe de la question des vrais problèmes à l’université », aurait été plus juste si elle avait été formulée de la manière suivante : « Le cache sexe, au sens propre, que constitue le voile, devrait être dissocié des questions concernant les réels problèmes que connaît l’université ». Ce que Chahdortt Djavann résume fort bien par cette formule :

« Le voile peut signifier selon les cas qu’elle est déjà appropriée (propriété privée ou interdite) ou, quand il s’agit d’une jeune fille ou d’une fillette, qu’elle est mise sur le marché du sexe. Le voile réduit la relation homme/femme à une sexualité fruste, bestiale, à la fornication, il est une sorte de “cache-sexe” provocateur. La société islamiste est une société pornographique au sens symbolique du terme. Le voile sur la tête des femmes au XXIè siècle, symbolise la pornographie car il réduit la femme à un “organe génital”. » (Djavann, 2004)

Un salmigondis verbeux et la guerre de la communication

Cet appel d’Abdelwahab Meddeb, à ne pas élargir le cercle des idiots amène à considérer avec un autre regard les déclarations des un-e-s et des autres rapportées par la presse écrite et détaillées plus haut.

Au premier abord, il est frappant de constater qu’il existe une forme d’ignorance complète de la part des un-e-s, mais aussi, à l’évidence, des éléments de langage bien rodés, utilisés par les autres.

On ne peut, dans ce dernier cas, que songer à ce qu’écrivait Chahdort Djavann en 2003 déjà, sans que ça alerte le moins du monde qui que se soit dans les sphères qui se disent intellectuelles :

« Par parenthèse, l’emploi des mots “foulard” ou “bandeau” islamique, qui vise à ranger sans problème le voile dans les tiroirs rassurants des armoires à vêtements les plus traditionnelles, procède d’une lâcheté sémantique, d’une misérable ruse rhétorique qui en dit long sur l’état délabré de la pensée critique actuelle ».

On ne peut que s’inquiéter du fait que les étudiants de l’une des grandes écoles de notre pays puissent à ce point ignorer et/ou galvauder la valeur des mots et l’importance que peut avoir un glissement sémantique quand on en mesure les répercussions. Difficile donc de ne pas s’inscrire en faux lorsque Rachid, nanterrien de cinquante ans, déclare que le fait que l’un des établissements qui forme les futurs dirigeants du pays en organisant cette journée du hijab soit un espoir (Le Monde, 20 avril 2016).

La question se pose également de savoir où se situe l’humour souligné par Fatima El Ouasdi, présidente de l’association féministe Politiqu’elles, dans cette initiative. Sauf à considérer évidemment, l’incohérence initiale entre le féminisme et un symbole d’une sexualité contrôlée et contrainte par les hommes.

Incohérence encore dans la revendication du collectif de Sciences Po de non prosélytisme, quand cette affirmation se heurte à la réalité que nous offre à voir le site officiel du Hijab Day ainsi qu’à l’appel lancé par ce même collectif, à essayer la décence.

 

Imen, membre du collectif à l’initiative de cette journée du hijab lorsqu’elle déclare : « c’est politique et social, pas religieux » (L’Indépendant, 20 avril 2016), n’offre qu’une vision partielle et partiale de ce qu’elle initie.

Effectivement, le voile est un marqueur de revendications politiques et idéologiques depuis plusieurs années. Si l’on accepte au moins le principe selon lequel les citoyen-ne-s de ce pays sont égales/égaux en droit aux yeux de la loi et disposent des mêmes prérogatives et droits politiques - à défaut, et c’est valable pour bien des strates de la population quelles que soient leurs origines, de pouvoir en bénéficier concrètement - faut-il voir là l’expression de revendications particulières ? En tout état de cause, il s’agit d’un mouvement destiné à promouvoir le port d’un voile à la signifiance extrêmement lourde, à en faire accepter le principe religieux dévoyé à la société, par le biais d’un volet social certes plus que négligé par la France, mais qui ne saurait justifier l’abdication des principes fondateurs de notre société. Oui, il faut donner leurs places à tous ces jeunes issu-e-s de l’immigration, leur permettre un accès normal aux emplois, déghettoïser les banlieues, afin que ressentiments et frustrations ne puissent être aussi aisément convertis en valeurs religieuses de plus en plus radicales, etc. Mais le hijab est bel et bien, dans sa forme actuelle, un uniforme idéologique, dans lequel Meddeb n’hésite pas à voir le symbole de « la métaphore de l’inégalité sexuelle et le symptôme de la maladie qui ronge le corps islamique, celle qu’instille l’intégrisme sinon militant, du moins diffus ». Un uniforme qui « porte aussi la bannière véhémente d’une polémique anti-occidentale ». (Meddeb, 2004)

 

Enfin, que dire de cette réflexion d’un étudiant de l’Unef qui considère qu’il faut désacraliser le voile, quand précisément les tenants du voile affirment que son port est une prescription religieuse ? Cet étudiant énonce exactement l’inverse de ce que revendiquent ceux-ci, ce qui est la manifestation d’un esprit confus pour le moins. La question se pose donc de savoir s’il n’a absolument rien compris au sujet, ou s’il a décidé d’attaquer de front les préceptes de la religion de celles qu’il prétend soutenir en les tournant en dérision. Or, le propre d’une religion, c’est le caractère sacré que revêtent ses textes, ses objets, ses dogmes, ses injonctions et ses préceptes divers au nombre desquels, ici, quand bien même c’est à tort, le voile.

La lecture, comme l’audition des diverses interventions des étudiants, qu’ils soient à l’initiative de, ou participent à, cette journée à Sciences Po est une véritable cacophonie, qui ne fait que brouiller un peu plus les repères et accroître la confusion. C’est d’autant plus grave qu’il s’agit de l’une de nos écoles qui se revendique de l’excellence intellectuelle… De ce point de vue, cette opération, si elle ressemble à un fiasco pour les médias, n’en représente pas moins un coin supplémentaire enfoncé dans nos valeurs séculières et démocratiques, ainsi qu’une source de division de plus en plus croissante. Et sur ces plans là, l’opération est incontestablement une réussite.

 

L’ignorance feinte ou réelle des étudiants de Sciences Po amène à considérer pour ce qu’elle est l’offensive langagière qui se complaît dans le clair obscur des non-dits, des sous-entendus, mais se fait entendre de celles et ceux à qui elle est destinée. Ainsi voudrait-on, par la magie du simple emploi d’éléments de langage tendant à faire passer le hijab pour un simple bout de tissu, un simple foulard, un nouvel objet, un objet décontextualisé, faire disparaître plus d’un millier d’années d’histoire et les millions de femmes assujetties au voile dans le monde musulman, au profit de quelques lycéennes ou étudiantes transformées en minorité opprimée et stigmatisée. Que dire alors de ces jeunes Malaisiennes qui sont huées dans la rue lorsqu’elles ne sont pas voilées ou de ces femmes qui ont constitué le collectif d’Aubervilliers ? Comment, tout simplement, faire disparaître cette réalité incontournable qui est que dans le monde musulman, à des exceptions de plus en plus rares, le choix se situe uniquement entre le voile et la mort ? Comment expliquer que l’une des premières mesures prise en Iran après la révolution islamique a consisté à re-voiler les femmes par la force et y compris sous la menace des armes, tandis que des milices chargées de surveiller l’application des règles de vertu existent dans à peu près tous les pays musulmans ?

 

Nous sommes donc bel et bien entrés dans une guerre des mots, une lutte contre le sophisme et un bras de fer casuistique, que cet épisode consternant offert par les étudiants de Sciences Po souligne d’autant plus dramatiquement qu’il s’agit de l’une de nos filières d’excellence.

 

Ce qui amène à lire avec attention l’appel à participer à cette manifestation en faveur du port du hijab, lancé par le truchement de facebook :

« Si toi aussi tu penses que toutes les femmes devraient avoir le droit de se vêtir comme elles le souhaitent et d’être respectées dans leur choix,

Si toi aussi, tu trouves que Maurice pousse le bouchon carrément loin quand un voile nous est présenté comme “le combat de la République”,

Si toi aussi tu es pour le moins perturbé.e par les réflexions de tes ministres a l’égard de meufs dont -au mieux- tu te préoccupes vraiment et dont tu respectes les choix, au pire n’en as pas grand chose a cirer,

Si toi aussi tu trouves que ce serait sympa d’essayer la décence, le respect de l’autre, l’échange et la compréhension mutuelle, tout ca, tout ca… dans notre société tristounette,

Enfin bref, si toi aussi tu es humaniste, féministe, anti-raciste, antipaternaliste, sciences piste, ou tout ce que tu veux :

REJOINS NOUUUUUUS :) »

 

« Ce mercredi nous - femmes musulmanes et non musulmanes, voilées et non voilées (quelques hommes aussi ♥) - vous enjoignons a participer à une journée de sensibilisation sur la question du foulard en France. »

Site facebook de l'évènement de Sciences Po https://www.facebook.com/events/1603650056628501/

A la lecture de ce seul passage, on peut déjà remarquer que la première des tolérances consiste à ne pas employer l’injonction. Etre étudiant à Sciences Po et ne pas savoir que le verbe enjoindre signifie « ordonner expressément », notamment dans les vocabulaires religieux et juridique, est une véritable lacune culturelle. La tolérance supposerait l’invitation à. Pas l’ordre de.

 

Surtout, la phrase « Si toi aussi tu trouves que ce serait sympa d’essayer la décence » n’a rien d’une manifestation d’ouverture à l’autre. Cela relève du jugement moral dépréciatif envers l’autre, accusé de ce fait d’être indécent-e, promoteur d’une société triste et en plus antipathique en cas de refus, ainsi que de l’absence totale de compréhension. Il y a donc soit d’extraordinaires lacunes linguistiques soit une extraordinaire volonté de duper l’interlocuteur dans l’usage des mots et des notions, qu’il s’agisse de la désignation du voile ou de l’usage du langage - ici faussement badin - utilisé pour en faire la promotion.

Aussi le fait que celles et ceux qui lancent un tel appel à promouvoir le hijab considèrent qu’il y a humanisme, féminisme, antiracisme et anti-paternalisme à soutenir leur mouvement, s’inscrivent de plein pied dans l’attitude inverse de celle qu’elles et ils enjoignent à les rejoindre. Non seulement le jugement moral sur la décence de la tenue n’a rien de féministe, n’a rien à voir avec l’humanisme, mais encore est-il paternaliste et discriminatoire à quoi s’ajoute la critique de la société occidentale clairement formulée.

 

Parce qu’en somme, qu’est le racisme ainsi défini par les initiatrices et initiateurs de ce mouvement ? La critique d’une idéologie (et les religions sont des idéologies) est-elle raciste ? La critique d’un uniforme idéologique est-elle raciste et paternaliste ? A cette aune il va falloir véritablement faire des efforts de détournements linguistiques pour qualifier ainsi les femmes et même les hommes qui se battent dans les pays de tradition arabo-musulmane, contre le hijab et l’idéologie qu’il sous-tend. Ne serait-ce que cela. Et le même travail devra être fait pour qualifier les collectifs de femmes issu-e-s de la culture musulmane qui, dans les banlieues, luttent pied à pied pour que ne leur soit pas imposée cette marque idéologique, cette régression de la condition féminine que ne dissimule pas même le ton pseudo d’jeunz et l’emploi du mot meuf plutôt que femme. La question de savoir d’où vient le diktat brandi en accusation par les étudiantes voilées de Sciences Po, dans leur injonction au jour du hijab, doit se poser vraiment, effectivement. Et pour l’instant, le diktat vient de pays théocratiques et intégristes.

 

La confusion volontaire opérée sur certains mots, leur manipulation afin de les retourner contre celles et ceux qui ont pu en assurer la promotion - je parle là du féminisme, de l’humanisme, de la démocratie, de la laïcité, de la critique de la religion et des idéologies, par exemple - finit par rendre aujourd’hui toute discussion absolument impossible, tout refus d’entrer dans cette rhétorique bien huilée, dans ces éléments de langage édulcorants, étant considéré comme une marque d’agression raciste et une expression de fascisme, ce qui est proprement insupportable et intellectuellement indéfendable. Et sans doute le terme très en vogue d’islamophobie, lancé par les islamistes au demeurant, ne peut-il s’expliquer si au préalable on ne définit pas l’islam tel que se le représentent les mouvements radicaux à la manœuvre dans la coulisse.

« Au-delà des divergences entre l’islam chiite et sunnite, ou des divergences qui existent entre les différents ulémas ou mollahs sur la conception de l’islam et l’interprétation du coran, il existe un autre islam, l’islam qui constitue un corps total, un corps monolithique, le sacré absolu qui fait appel à tout musulman, qui habite chaque pratiquant. Il se réfère à la communauté charnelle, au corps collectif que constitue l’ensemble des musulmans. Il est présent en chaque musulman et chaque musulman est présent en lui. Il est englobant et global. » (Djavann, 2004)

Ce « corps sacré de l’islam », qui ne laisse aucune place à la liberté du sujet, est tellement symbolique qu’employer le terme d’islamophobie dès lors qu’on commence à discuter du voilement des femmes et de ce que signifient le hijab ou la burqa, n’est ni plus ni moins qu’un rappel de ce que ces femmes appartiennent, avant toute autre considération communautaire ou nationale, à l’islam.

 

Par ailleurs évoquer la décence ou d’humilité au moyen du port du hijab dans une société qui vit à visage découvert et tête nue, au terme d’un long combat féministe et de sécularisation au demeurant, relève de la plus parfaite hypocrisie puisqu’au contraire, le port du hijab est devenu une forme d’exhibitionnisme revendicatif. La décence, l’humilité et même la démocratie n’ont rien à voir là dedans.

Contrairement aux affirmations verbales, en France notamment, et plus largement en Occident, il n’y a aucune volonté de se fondre dans la foule, anonyme parmi les anonymes. Au contraire : il est quasiment impossible de ne pas se faire remarquer en tant que femme objet sexuel avec autant, sinon plus, d’efficacité que celles qui sont accusées d’impudeur parce qu’elles portent une mini-jupe. Il n’y a donc là rien de la pudeur revendiquée, bien au contraire. Il y a l’affirmation d’une pudibonderie et d’une tartufferie prosélyte confinant au narcissisme.

 

Enfin utiliser un hijab ou une burqa ou tout autre accessoire vestimentaire aussi signifiant pour marquer la haute idée que l’on se fait de sa propre décence, rejetant par le fait même les autres dans le registre et le monde de ce qui n’est pas décent, de ce qui est impur, n’est jamais qu’une matérialisation d’une barrière morale, d’un obstacle, d’une séparation matérielle entre soi et l’autre. C’est dire que ces deux mondes sont strictement séparés et c’est créer au moyen d’une pièce de toile dont la signification est extraordinairement lourde, une véritable frontière dont chacun doit mesurer de son côté du voile, qu’elle est infranchissable.

Les islamistes ne s’y trompent d’ailleurs pas qui savent que la prolifération du voile ne fait que souligner la non-intégration. Le hijab est donc au premier chef une marque d’appropriation.

 

Considérer que seule la femme qui porte le hijab est légitime à définir le vêtement qu’elle porte est de surcroît assez ironique quand toute la rhétorique dogmatique qui le concerne est élaborée par des hommes, par les tenants de la théocratie islamique et qu’a contrario elle définit par le seul port de celui-ci le monde qui l’entoure sans que quiconque lui oppose la considération selon laquelle elle ne dispose d’aucune légitimité à ce faire.

Cette définition ne s’arrête pas à l’indécence. La charge symbolique idéologique du hijab, qui définit celle qui le porte comme un objet sexuel et le bien des hommes musulmans définit, par extension négative, celles qui ne le portent pas, les femmes occidentales, comme étant impudiques, libertaires, objets sexuels et décadentes, au point pour certaines, de sombrer dans le lesbianisme à force d’humiliations (Djavann, 2004).

C’est oublier un peu vite les dispositions du droit islamique permettant le mariage temporaire, le « sighe » ou « mutah », sorte de prostitution institutionnelle islamique consistant en un contrat à durée déterminée, permettant à l’homme de consommer sexuellement une femme contre une somme d’argent proportionnelle à la durée de consommation, qui peut varier de dix minutes à plusieurs jours, voire une semaine ou une année. Ces femmes ne sont-elles pas pourtant recouvertes d’un voile ? Des sites internet comme Mutah.com ou encore le documentaire de Sudabeh Mortezai, intitulé Le bazar des sexes (2013) sont un rappel de cette réalité dont l’hypocrisie est quand même remarquable. Sans parler de la misère affective et sexuelle que cela traduit. Les agressions subies quotidiennement par les femmes égyptiennes rappellent aussi que le voile n’est en aucun cas une protection contre la convoitise masculine. Et il est plus que temps de réfuter l’argument selon lequel on ne peut pas comparer le mouvement tendant à promouvoir le port du hijab en France, dans une démocratie, et le voilement des femmes dans des sociétés tel que l’Iran, l’Afghanistan, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, le Yémen car ils procèdent d’un continuum idéologique, que le fait que nous vivions en démocratie et en Occident ne saurait dissimuler.

« Je me réjouis de la loi qui est en cours d’élaboration interdisant le port des signes voyants à l’école. J’ai été auditionné en novembre dernier [2004] par la commission parlementaire présidée par Jean-Louis Debré. Face aux députés j’ai soutenu que le voile tel qu’il apparaît de nos jours n’est ni un fait de culture ni un signe religieux mais un uniforme idéologique.

En tant que fait de culture, le voile était très varié, il appartenait à l’islam vernaculaire, très souvent allié aux coutumes locales ; aussi le voile de l’Indienne est-il assimilable au sari et à ses vifs coloris ; celui de l’Africaine à la légère étoffe de coton qui moule les formes […]. Le voile peut n’être pas assimilable à un signe religieux si l’on prend la décision de ne pas suivre l’unanimité des docteurs et de lire uniquement pour eux-mêmes les verses coraniques invoqués pour légitimer sa prescription (voir notamment XXIC, 31 et XXXIII, 53 et 59). En effet, il n’y est nulle part dit de se couvrir les cheveux ou le visage ; ce qui est recommandé, c’est un appel à la pudeur, à la maîtrise de l’instinct sexuel, dont la parade est l’habit décent ainsi que le partage entre espace public et espace privé. La tradition cléricale a très vite maximalisé ces dispositions minimales (fondées néanmoins sur l’inégalité et la dissymétrie sexuelles) en imposant le voilement complet des femmes et leur réclusion, mettant en place les conditions d’une société fondée sur la séparation des sexes, excluant des affaires de la cité la moitié du genre humain. Ces dispositions ont été très explicitement critiquées par Averroès dans la paraphrase de La République de Platon ; il y percevait la raison principale de la misère des cités d’al-Andalous. Elles ont aussi été critiquées dans le milieu théologique réformiste occidentaliste du XIXè siècle. Les conditions de notre temps et la situation de la question dans un pays comme la France nous donnent encore plus de légitimité pour nous saisir de ces critiques, les approfondir, les confronter à la mutation qu’a connue la condition des femmes pour finir par les disqualifier sans remords ni états d’âme.

En revanche, le voile, dans sa forme actuelle, la même de Djakarta à Los Angeles en passant par Paris et le Caire, est bel et bien un uniforme idéologique où nous reconnaissons la métaphore de l’inégalité sexuelle et le symptôme de la maladie qui ronge le corps islamique, celle qu’instille l’intégrisme sinon militant, du moins diffus. Cet uniforme porte aussi la bannière véhémente d’une polémique anti-occidentale ; il renvoie plus que jamais à l’attribut de séduction ramenée exclusivement à l’éthos féminin, selon une distribution dissymétrique des droits et des devoirs, au désavantage des femmes chargées d’un supplément prescriptif disqualifiant pour prévenir la sédition que pourrait provoquer la séduction. Pour toutes ces considérations, le voile tel qu’il se porte aujourd’hui est tout à fait dans l’esprit d’une lettre coranique marquée par le contexte patriarcal et phallocratique qui la vit naître et qui se trouve totalement dépassée par l’évolution des mœurs et l’émancipation des femmes, affranchies de multiples formes d’inégalité, de dissymétrie ou de supplément (dans le devoir) inspirés par l’appartenance sexuelle. Aussi convient-il de situer le devoir du voile dans la part obsolète des prescriptions coraniques, tout autant que l’illégitimité de l’adoption ou la légitimité de l’esclavage, de la polygamie, de la répudiation, de la loi du talion, des châtiments corporels variant entre la lapidation de l’adultère, flagellation du faux témoin, main coupée du ladre, décollation de l’homicide ».

(Abdelwahab Meddeb - Face à l’islam ; Textuel, 2004, p. 197-200)

Ainsi que le soulignent de nombreuses femmes immigrées ou encore dans des pays d’obédience musulmane, qui luttent aujourd’hui vent-debout contre ce retour du voile, si celui-ci avait été une simple manifestation culturelle, voire éventuellement religieuse, la logique aurait voulu que ce soit non pas des jeunes filles, mais leurs mères ou grand-mères, qui revendiquent le port du voile. Le droit revendiqué par les défenseur du port du hijab n’est jamais que le droit de cité des dogmes islamiques et la liberté absolue d’obéissance aux devoirs islamiques, en toute circonstance et en tout lieu. Chahdortt Djavann rappelle à juste titre à quel point le discours islamiste sait manier avec perversité les termes de droit, de liberté et de démocratie.

 

 

 

Sans doute faudrait-il enseigner à celles qui répètent à l’envi qu’on ne leur laisse pas la parole tout en revêtant un emblème qui est censé imposer le silence respectueux aux autres, rappeler aux femmes qui portent le hijab, que la démystification de celui-ci doit avoir lieu auprès d’elles avant toute autre, car ce voile même les prive de parole qui leur soit propre et leur sert en revanche d’étendard et de banderole, quand on a de plus en plus de mal à entendre les femmes qui réfutent le voilement et refusent l’idéologie qu’il représente.

 

Faut-il rappeler qu’en Iran, il aura fallu la création de milices armées pour contraindre les femmes au port du voile, et que dans l’ensemble du monde musulman il existe des milices chargées de veiller à cela ? Faut-il rappeler la parole des femmes africaines lorsqu’elles revendiquent de circuler nu-tête, s’opposant en cela au diktat de voiler les femmes, qu’émettent tous les mouvements armés islamistes dès lors qu’ils prennent possession d’un secteur géographique ? Pourquoi ne pas poser alors la vraie question qui est de savoir pourquoi le voilement des femmes représente un tel enjeu pour les régimes dictatoriaux comme pour les terroristes ?

 

C’est cette nébuleuse notion d’un féminisme islamique, qu’il faut aujourd’hui discuter et une fois encore recontextualiser, puisqu’il naît dans des sociétés au préalable soumises à une reprise en main islamiste et patriarcale et véhicule un tout autre discours que le féminisme occidental de plus en plus battu en brèche au demeurant.

C’est d’ailleurs probablement une réaction féministe que manifeste Anne-Marie Rocco, lorsqu’elle écrit :

« Si l’opération ne semble pas avoir recueilli un immense succès, elle a tout de même atteint son objectif : amener des jeunes filles à entrer voilées à Sciences Po, école cartésienne, républicaine et égalitaire s’il en est, puisqu’elle n’a jamais été réservée aux garçons, contrairement à Polytechnique ou HEC. Et c’est à pleurer »

D’autant que Sciences Po, en effet, est l’une des rares universités françaises à accueillir un enseignement et une recherche de haut niveau sur le genre et que son directeur, Frédéric Mion, s’est engagé aux côtés d’ONU Femmes.

 

Avec Chadhortt Djavann, Abdelwahab Meddeb et tant d’autres encore qui sont à peine audibles en France même, il est temps de marteler que la culture n’a pas à être l’alibi de la religion, non plus que la religion l’alibi de la discrimination sexiste. Accepter, en France, que la domination des femmes par les hommes soit une donnée voulue par un créateur suprême au nom du respect qui serait dû à une idéologie religieuse qu’elle quelle soit, revient à différencier, dans un pays laïque pourtant, ces femmes devant la loi commune. Pire que cela, c’est oublier même que dans la mesure où on reconnaît la validité d’une théorie religieuse selon laquelle les femmes ont une valeur moindre, sont considérées comme une espèce de puits insondable de tous les vices, on entre dans le jeu de la sacralisation d’une conduite pour l’abolition de laquelle les femmes occidentales se sont battues et, pouvait-on l’espérer jusqu’à ces dernières années, se battent encore. Le tort des féministes collaborationnistes, c’est de toujours oublier la dimension sacralisante d’une religion y compris et même malheureusement le plus souvent, dans ce que nos sociétés ont pu générer de pire en matière de discrimination négative. On ne peut que mesurer également à quel point les écrits ici cités, qui datent de treize ans aujourd’hui, sont d’une acuité et d’une actualité redoutable. Aucune leçon n’en a été tirée, que ce soit par les pouvoirs politiques ou par l’intelligentsia occidentale, qui préfère assigner toute une population, sur la base d’une minorité prosélyte habile à manier la dialectique et les images, à une appartenance religieuse plutôt que lui accorder la diversité qui est la sienne et surtout, son désintérêt progressif pour la religion au nom d’une pseudo culpabilité post-coloniale et en considérant qu’une religion englobe les damnés de la terre. Des pouvoirs politiques et une intelligentsia que la peur, pour ne pas dire la terreur, de la menace terroriste amène à la reddition et à l’abandon de principes et de valeurs qui sont le socle de nos sociétés et de notre démocratie pour éviter tout risque de confrontation idéologique. Ce qui s’appelle négocier une mauvaise paix et reculer pour mieux sauter. Pourtant, des intellectuels dont le sentiment religieux ne peut être mis en doute n’hésitent pas à prendre position très clairement sur le sujet :

« Aussi convient-il de situer le devoir du voile dans la part obsolète des prescriptions coraniques, tout autant que l’illégitimité de l’adoption ou la légitimité de l’esclavage, de la polygamie, de la répudiation, de la loi du talion, des châtiments corporels variant entre la lapidation de l’adultère, flagellation du faux témoin, main coupée du ladre, décollation de l’homicide » (Meddeb, 2004)

Au lieu de cela, malheureusement, on en vient à se demander quelle sera la prochaine étape dans les opérations « je me mets dans la peau de l’autre » à Sciences Po ou dans nos autres grandes écoles. Si l’on prend en considération, une fois encore, l’absence de précepte coranique en la matière, son extension dans des pays qui ne la pratiquaient pas jusqu’à ces dernières décennies du fait de la poussée islamiste, pourquoi ne pas s’emparer , afin de désacraliser le geste, en faire ressortir l’aspect social et politique, le tout avec humour, de l’excision sunna conseillée - donc imposée - aux femmes ? Hardi Sciences pistes : organisez donc une journée mondiale de l’expérience de l’excision ! il ne s’agit jamais que d’un simple bout de tissu féminin après tout...

Bibliographie succincte

Chahdortt Djavann - Bas les voiles ; Gallimard, 2003

 

Chahdortt Djavann - Que pense Allah de l’Europe ; Gallimard, 2004

 

Delphine Horvilleur - En tenue d’Eve. Féminin, pudeur et judaïsme ; Grasset, 2013

 

Abdelwahab Meddeb - La maladie de l’islam ; Seuil, 2002

 

Abdelwahab Meddeb - Face à l’islam ; Textuel, 2004

 

Abdelwahab Meddeb - Pari de Civilisation, Seuil, 2009

 

Le Coran ; version bilingue arabe-française par Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh. Ordre chronologique selon l’Azhaar, renvois aux variantes, abrogations et aux écrits juifs et chrétiens. Ed. de L’Aire, 2008.

 

Le Coran ; essai de traduction par Jacques Berque ; Albin Michel, 2002.

 

Articles de presse publiés à l'occasion du jour du hijab :

 

1 - Fatma Pia Hotait - La journée mondiale du hijab interdite en France ; in Zaman France, vendredi 29 janvier 2016 - 10:25. (https://www.zamanfrance.fr/article/journee-mondiale-hijab-interdite-en-france-19752.html)

World Hijab Day 2016 : La préfecture de Lyon interdit l’événement à la dernière minute ; Article en ligne sur http://www.yabiladi.com, 28 janvier 2016, 19h11

(http://www.yabiladi.com/articles/details/41965/world-hijab-2016-prefecture-lyon.html)

 

2 - Elvire Camus - Hijab Day à Sciences Po : « Je ne pensais pas que c’était à ce point électrique » ; in Le Monde, 20 avril 2016 à 12h04, mis à jour le 21 avril 2016 14h.07

( http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/04/20/le-hijab-day-organise-a-sciences-po-pour-sensibiliser-sur-le-voile-divise_4905430_3224.html)

 

3 - Asra Q. Nomani and Hala Arafa - As Muslim women, we actually ask you not to wear the hijab in the name of interfaith solidarity ; in The Washington Post, December 21, 2015

(https://www.washingtonpost.com/news/acts-of-faith/wp/2015/12/21/as-muslim-women-we-actually-ask-you-not-to-wear-the-hijab-in-the-name-of-interfaith-solidarity/)

 

4 -https://www.facebook.com/Femmes-sans-voile-268816239962819/

 

5 - Martine Gozlan - Les femmes sans voile accusent ; in Marianne, vendredi 3 juillet 2015 à 14:00

( http://www.marianne.net/les-femmes-voile-accusent-100235239.html)

 

6 - Romain Herreros - « Hijab Day », l’initiative d’étudiants de Sciences Po qui fait polémique ; in Le HuffPost, 20 avril 2015 à 11h47 ; mis à jour le 20 avril 2016 à 15h15

(http://www.huffingtonpost.fr/2016/04/20/hijab-day-sciences-po-polemique_n_9735842.html)

 

7 - Le Hijab Day à Sciences-Po provoque la polémique ; in L’Indépendant, le 20 avril 2016 à 17h20

( http://www.lindependant.fr/2016/04/20/le-hijab-day-a-sciences-po-provoque-la-polemique,2187733.php)

 

8 - Un « Hijab Day à Sciences Po Paris fait polémique ; in France 24, le 20 avril 2016, mis à jour le 21 avril 2016

(http://www.france24.com/fr/20160420-hijab-day-etudiantes-science-po-paris-fait-polemique-voile-islamique-france)

 

9 - Paul Conge - Au « Hijab Day » à Sciences Po Paris, plus de journalistes que de voiles, in L’Express, publié le 20 avril 2016 à 17:26, mis à jour à 17:58

(http://www.lexpress.fr/actualite/societe/au-hijabday-a-sciences-po-paris-plus-de-journalistes-que-de-voiles_1784635.html)

 

10 - « Hijab Day » à Sciences Po : le non évènement qui fait parler ; in Les Inrocks, 20 avril 2016, 17h42

(http://www.lesinrocks.com/2016/04/20/actualite/hijab-day-a-sciences-po-non-evenement-parler-11821179/)

 

11 - Anna Cuxac et Maëlys Peiteado - « Voile-gate » médiatique et maladresse à Sciences Po ; in Causette, publié le 20 avril 2016

(https://www.causette.fr/le-mag/lire-article/article-1474/a-voile-gate-a-ma-diatique-et-maladresses-a-sciences-po.html)

 

Egalement, mais non exclusivement :

 

Anne-Marie Rocco - « Hijab Day » : quand Sciences Po se fait prendre au piège du voile ; in Femmes, blogs Challenges, publié le 20 avril 2016 à 19h38 - http://femmes.blogs.challenges.fr/archive/2016/04/20/hijab-day-quand-sciences-po-se-fait-prendre-au-piege-du-voi-110091.html

 

Un « Hijab Day » à Sciences Po pour « sensibiliser sur la question du foulard » ; in Les Echos, le 20 avril 2016 à 15:54, mis à jour à 16:08

http://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/021856892121-un-hijab-day-a-sciences-po-pour-sensibiliser-sur-la-question-du-foulard-1215209.php

 

#HijabDay : à Sciences Po, un « jour du voile » contre la stigmatisation ; in L’Obs, publié le 20 avril 2016 à 12h57

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160420.OBS8866/hijabday-a-sciences-po-un-jour-du-voile-contre-la-stigmatisation.html

 

Polémique autour du «Hijab day», la journée du voile organisée par des étudiants de Sciences Po ; in La Dépêche, publié le 20 avril 2016 à 11:25, mis à jour le 20 avril 2016 à 11:28

http://www.ladepeche.fr/article/2016/04/20/2329236-polemique-autour-hijab-day-journee-voile-organisee-etudiants-sciences-po.html

 

Gérard Biard - Les Exhibitionnistes du voile; in Charlie-Hebdo, n° 1240, 27 avril 2016, p. 5

 

Chahdortt Djavann - Quand les intellectuels français se voilent les yeux ; in Charlie-Hebdo, n° 1240, 27 avril 2016, p 13