Vous prendrez bien un p'tit canon...

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Février 2015

VOUS PRENDREZ BIEN UN P'TIT CANON...

Il existe dans notre beau pays, des détails architecturaux qui laissent parfois pantois. Promenons-nous, par exemple, dans le fier pays Glazik et, faisons une petite halte à Plogonnec. Un premier élément, mais incontournable et sans appel s’impose : le clocher de l’église, placée sous le patronage de saint Thurien, ancien évêque de Dol, invoqué pour guérir les maux de fièvre et fêté le 13 juillet. Déjà, dès qu’on parle fièvre, on se dit que la tête est forcément atteinte. En plus le 13 juillet, la veille du 14 avec tout ce que cela implique, l’agitation est obligatoirement au rendez-vous. On les voit bien, tous ces péquenots avec leur faux bien aiguisée, hurlant et réclamant des subventions à l’Etat pour cause de crise porcine, de mévente de lait et de restriction de possibilité de polluer le pays en toute sérénité, quitte à crever du cancer soi-même.

Mais bon... le mieux est quand même à venir. Cette superbe église à vocation catholique originellement, voit s’inscrire en toute lettre, sur le tympan ouest, sous la statue de saint Thurien, une invocation à ce personnage, pour qu’il protège la tour et l’église des dommages que pourrait causer le trident de Jupiter (la foudre à trois pointes) sur le bâtiment (tu turiane tuam turrim templum tuere ne noceant ilis tela trisulca iovis. Amen). Ce mélange païen des genres n’étonne, il est vrai, personne en Bretagne.

Mais le Plogonnecois a un petit quelque chose en plus...

Plantons le décor. Nous sommes en Bretagne, au XVIè siècle. La concurrence entre les Fabriques fait rage. Partout on construit, on bâtit, on élève des églises et des chapelles. Le pays est enfin sorti du marasme.

Le commerce est prospère et l’argent afflue dans les caisses de l’Eglise. A Roscoff, on érige l’église de Croaz-Batz et, parce que l’histoire de Roscoff est intimement liée aux relations de la Bretagne avec l’Angleterre, que l’on sait aussi que le péril vient de la mer, on dote le clocher de deux canons pointés vers le large.

Jusque là, rien que de très normal. La symbolique a une forme certaine de pertinence.

Tympan ouest de l'église Saint-Thurien à Plogonnec
Eglise Saint-Thurien à Plogonnec

C’est pourquoi depuis lors, quatre canons pointés sur le bourg de Plogonnec, ornent la tour de l’église Saint-Thurien. On sent bien toute l’inanité d’un tel symbole ainsi utilisé. Eventuellement les prémices de la lutte fratricide entre les rouges et les noirs… Bien qu’on se demande où ont pu se terrer les rouges à Plogonnec. A l’heure actuelle, l’un des canons pointe son fût menaçant sur la mairie, l’autre sur le bar et les deux derniers sur les maisons. On attend toujours un dom Camillo et un Peponne qui permettraient de donner toute sa saveur à cette incongruité architecturale.

Ces canons vont devenir un élément d’architecture assez rapidement et… et la fabrique de Plogonnec va se l’approprier en décorer la tour de son église. Deux canons, ça faisait probablement trop mesquin en pleine période de compétition inter-fabrique, qu’à cela ne tienne, on en mit quatre.

Plus fort encore, car le Plogonnecois ne saurait s’arrêter là, il renouvelle sa prouesse quadri-canonnière sur la chapelle Saint-Pierre, en pleine campagne. On mésestime sans doute aujourd’hui, la puissance dévastatrice de la vache ruminant sous le soleil (ou la pluie d’ailleurs), le mal qui couve obligatoirement dans la ferme voisine et l’ennemi en puissance dissimulé sournoisement dans les bois du Névet…

Chapelle Saint-Pierre en Plogonnec
Les canons de la chapelle Saint-Pierre en Plogonnec