Mutilations distales

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Juin 2015

I. - LES MUTILATIONS DISTALES

L’hypothèse des amputations de phalanges à l’aurignacien (env. 39 à 28 000 ans avant le présent) est née de la constatation de l’existence de dessins de mains incomplètes dans les grottes ornées de peintures. Signalées dès la fin du XIXè siècle, ces mains, que l’on peut voir, par exemple, dans les grottes de Gargas ou de Tibiran suscitent plus de questions qu’elles n’apportent de réponse. La grotte de Maltraviezo (province de Caceres) livre également une trentaine d’empreintes de mains apparemment mutilées.

 

L’Australie offre aussi à la réflexion, de nombreux sites ornés de peintures rupestres offrant à la vue de nombreuses mains mutilées.

On remarque, dans toutes ces peintures, en positif ou négatif, que le pouce est quasi-systématiquement préservé. L’occurrence des mains gauches a semblé un temps plus importante, mais la discussion est loin d’être close.

Mains aux doigts amputés de la grotte de Gargas (Aurignacien)

La thèse de l’amputation rituelle fait également l’objet de débats non encore tranchés. Ainsi peut-on y opposer l’hypothèse de doigts volontairement repliés, de doigts accidentellement tranchés ou amputés pour des raisons médicales. Il existe aussi une possibilité de malformation, de déformation des articulations. Enfin on a pu évoquer la possibilité d’un langage des signes propre aux chasseurs.

Empreintes de boomerangs, de haches et de mains. Carnarvong Gorge, Queensland (Australie) - Le Courrier de l’Unesco, Avril 1998, p. 9
Mutilations distales

Aucune des hypothèses ne peut être définitivement exclue, aucune n’exclut l’autre. Les découvertes de la grotte Cosquer (1985) et de ses 66 mains négatives relance le débat. En effet, André Rouillon publie, en 2006, dans la revue Anthropology, l’hypothèse d’une signification arithmétique de ces mains. A l’appui de sa démonstration, il ne dispose que d’un ensemble de 49 mains lisibles, mais peut extrapoler en réunissant un certain nombre de données connues sur les autres représentations en négatif des mains dans d’autres lieux.

 

Une question reste en suspens : la sexuation de ces mains. Selon Xavier Delestre, conservateur régional de l’archéologie (drac-Paca), « Une étude informatique de ces dessins semble révéler que, pour l’essentiel, il s’agit d’empreintes féminines. On a proposé de nombreuses hypothèses quant à leur signification, comme celle d’un langage gestuel. Anciennement, des mains ont été volontairement "effacées" par incision, grattage ou raclage, peut-être dans le but de neutraliser ou détruire leur pouvoir magique ».

L’hypothèse d’un rituel chamanique, traduit par la représentation de mains posées sur les têtes d’animaux, visibles dans de nombreux sites, attesterait du caractère magique de la main dans l’imaginaire de ces populations.

Comment alors évaluer à la fois la fonction arithmétique de ces mains et la prégnance du féminin dans le cas précis de la grotte Cosquer ?

Par ailleurs, la découverte dans le gisement d’Oblazawa (Pologne), en 2003, par Pawel Valde-Novak, dans une grotte située près de Nowa Biala, de deux phalanges humaines d’adulte - la phalange distale du pouce de la main gauche et une phalangine - pourrait tout à fait corroborer l’hypothèse de l’amputation rituelle.

En effet, ces phalanges se trouvaient au centre d’une installation circulaire de blocs de granite et de quartzite et étaient associées à du mobilier.

Au centre de ce cercle, un boomerang taillé dans une défense de mammouth, près duquel se trouvait la phalangette de pouce. La phalangine se trouvait, elle, près du bloc de granite.

trouvé sur http://ma.prehistoire.free.fr/phalanges.jpg

Etaient associés à ces phalanges et objets, trois dents percées de renard, un coquillage Conus percé, un fragment de coquillage, un poinçon en os, un fragment d’andouiller de renne décoré, deux outils de mineur en forme de coin dont l’un décoré, des perles en os et des instruments en pierres de provenances lointaines. Certains objets, dont le boomerang, les coquillages, l’outil de mineur et le marteau de pierre, portaient des traces de pigment rouge. La datation de la phalangette, du poinçon en os, du bois de cervidé situe le dépôt aux alentours de 30 000 ans avant le présent, possiblement même de 31 000 ans avant le présent pour la phalange. Le boomerang lui même a été daté, sans certitude, de plus de 18 000 ans avant le présent.

Selon Pawel Valde-Novak, ces restes seraient ceux d’un lieu cérémoniel si l’on considère la concentration d’objets rares et précieux. L’ocre rouge dénote également une intention particulière, dans la mesure où il est en général associé à une activité symbolique et/ou rituelle. Enfin la présence de deux phalanges, sans la moindre autre trace de squelette incite l’archéologue à associer cette trouvaille à des pratiques telles que celles des Bushmen du Kalahari, des Aborigènes d’Australie (voir illustration plus haut), des Indiens des Plaines et les Hottentots (Khai) d’Afrique du Sud.

Ce à quoi peuvent être en outre associés les squelettes du Paléolithique supérieur ou du Mésolithique de Murzak-Koba (Crimée), à l’un desquels il manque des morceaux de doigts. En effet, le squelette de femme a révélé que la phalangette du petit doigt des deux mains avait été amputée à un très jeune âge (Valde-Nowak, 2003).

 

Or, au nombre des exemples plus récents - cités par Claude Chippaux - des amputations rituelles, à connotation magico-religieuse et touchant les femmes, citons celui de ces mères, en Inde, qui offrent un doigt à la déesse Kãli afin de détourner sa colère et préserver la vie de leurs enfants.

Les filles de la tribu australienne Warramunca amputent l’extrémité de leur index, ce qui leur confère l’énergie et le pouvoir particuliers de trouver plus aisément et plus rapidement les ignames. Chez les indiens Barula Kodo, couper le deuxième ou troisième doigt d’une femme de la tribu symbolise la perpétuation d’un ancien sacrifice humain. En Nouvelle-Guinée, les femmes Mafulu sacrifient une phalange distale à la perte de chaque enfant, afin que l’enfant à venir puisse vivre.

Il y a donc une relation directe entre l’amputation d’une phalange ou d’un doigt chez les femmes, et la préservation de la vie ou de ce qui alimente la vie. Comme il y a un lien entre cette amputation et l’énergie du monde.

Plus généralement, l’amputation d’un doigt peut signifier le deuil.

L’amputation de la dernière phalange de l’auriculaire gauche des enfants, destinée à conjurer le mauvais sort se pratiquait à Madagascar chez les Merina et les Tsimihety. En effet, tout enfant né un jour « fady » y était mis à mort immédiatement ou, au mieux, pouvait vivre s’il échappait au piétinement des zébus devant lesquels on le plaçait. La substitution de l’amputation à ces pratiques était, de ce fait, un moindre mal. La coutume disparut définitivement lorsqu’elle fut interdite par Galliéni alors qu’il occupait le gouvernorat général de Madagascar (1896-1905).

 

Les amputations rituelles sont également pratiquées par les hommes. Ainsi cela constitue-t-il un rite de passage des futurs chasseurs chez les Hereros (Namibie) comme chez les Sioux.

 

Il y a donc trace de telles mutilations sur tous les continents, sans qu’il soit possible d’affirmer définitivement que les mains représentées sur les parois rocheuses constituent toutes la trace de ces premières mutilations, qu’elles soient volontaires ou infligées. La relation entre le sacrifice d’une partie de la main et la métaphysique pourrait trouver son explication dans l’intimité évidente qu’elle entretient avec la pensée. Elle exécute, formalise ce que la pensée lui ordonne et représente le premier contact entre soi et autrui, entre soi et l’environnement.

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE :

 

Chippaux, Claude - Des mutilations, déformations, tatouages rituels et intentionnels chez l’homme, in Histoire des mœurs, sous la direction de Jean Poirier, vol. 1, Gallimard, 1990, coll. folio histoire, p. 483-600

 

Rouillon, André - Au Gravettien, dans la grotte Cosquer (Marseille, Bouches-du-Rhône), l’Homme a-t-il compté sur ses doigts, 2006

http://www.researchgate.net/publication/248556645_Au_Gravettien_dans_la_grotte_Cosquer_(Marseille_Bouches-du-Rhne)_l'Homme_a-t-il_compt_sur_ses_doigts_

 

Valde-Nowak, Pawel - Grottes d’Oblazowa : nouvel éclairage pour les mains de Gargas ? in International Newsletter on rock art (INORA), n° 35, 2003, p. 7-10