Scarifications et tatouages (partie 1)

Vénus Dolní Věstonice

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Femme du Congo

E. - MARQUAGE D'APPARTENANCE SUR LES CAPTIFS & LES ESCLAVES

* Technique de cautérisation par combustion organique. Le terme moxa est forgé par les voyageurs européens du XVIIè siècle, à partir du japonais mo-gouça, contraction de moé-kouça, « herbe qui brûle »

Il est possible de savoir avec certitude que l’usage du marquage des humains existait sous la XIIIè dynastie égyptienne (env. 1686-1650 AEC). Une stèle d’Abydos, remployée par Néferhotep, stipule que toute personne, quel que soit son rang ou sa fonction, n’est autorisée à pénétrer dans le « territoire sacré » réservé à la famille royale, sous peine d’être brûlée ou cautérisée (marquée).

 

Plus difficile à appréhender, les sources mésopotamiennes évoquent bien le marquage des esclaves ainsi que la punition, y compris intra-familiale, sans qu’il soit possible de dégager une certitude quant à la signification (incision, tatouage, coiffure particulière....) qu’il faut apporter à ce terme. Si dans la série dite ana ittisu (première moitié du IIè millénaire avant l’ère commune), quelques textes législatifs babyloniens (Lois d’Esnunna, de la première moitié du XVIIIè siècle AEC et code d’Hammurabi, daté d’environ 1750 AEC) il est question de l’abbuttum, la marque corporelle, il n’existe aucune précision quant à sa localisation ou sa nature. Le code d’Hammurabi peut laisser supposer qu’il s’agit d’une coiffure spécifique, puisqu’il y est fait mention de la possibilité de raser l’abbuttum, en revanche les listes lexicales mentionnent la pince ou la boucle en métal. La documentation de Nuzi (XVIè siècle AEC) fait écho à ces listes et amènent à pencher pour l’incision. Certains contrats d’adoption paléo-babyloniens (XVIIIè-XVIIè siècles AEC) menacent le fils qui renie ses parents de vente en tant qu’esclave après avoir reçu la marque de l’abbuttum. Cependant, la variante consistant à « délier l’abbuttu » introduit une difficulté supplémentaire à définir ce marquage (Démare-Lafont, 2002).

 

A compter du règne de Ramsès III (1185-1153 AEC), les mentions se font plus nombreuses et plus précises, le papyrus Harris (1153-1146) évoquant le marquage - selon toute probabilité, à l’aide d’aiguilles ou de lancettes - avant mise en esclavage, des prisonniers libyens, sur ordre de Ramsès III. Enfin, certains particuliers auraient également pu marquer leurs esclaves (L. Renaut, 2004).

En revanche, aucune mention d’un marquage à vocation religieuse en Egypte n’a pu être référencé à ce jour.

 

Enfin, la Bible elle-même se fait l’écho du marquage des esclaves, par les Hébreux, aux VIIè-VIè siècles avant l’ère commune, cette fois non plus du fait d’un commandement humain mais, de celui d’un commandement divin :

Mais ce marquage apparaît aussi comme une volonté divine, cette fois de punition par Yahvé de son peuple qui s’est éloigné de lui.

 

De manière générale, le marquage des captifs et des esclaves, que ce soit au fer, par tatouage, par scarification ou incision se retrouve sur les cinq continents. De même que le marquage punitif perdurera à travers les cultures et les siècles, jusqu’au XXè siècle même en Europe, avec le tatouage des Juifs internés dans les camps.

Si l’on excepte les tatouages, scarifications ou incisions des esclaves dévolus aux lieux de culte et le marquage par percement ordonné par YHWH, le dieu abrahamique, les relations entre ces marques et les religions semblent extrêmement lointaines. Pourtant, selon Maertens, celui-ci n’en renvoie pas moins à un ordre cosmogonique, lequel est renforcé par les religions dites du Livre. Au demeurant, si le judaïsme, contraint par son histoire, a rapidement abandonné la pratique de l’esclavage, en 1866 le Saint-Office le justifiait encore, en 1888 Léon XIII incitait les anciens esclaves à ne rien faire qui troublerait l’ordre divin et humain et sachent même conserver « un souvenir et un sentiment de reconnaissance filiaux envers ceux qui ont pris la décision et l’initiative de leur rendre la liberté », et les pays musulmans ne l’ont aboli, en tout cas officiellement, qu’en 1968 pour les derniers d’entre eux, avant que des mouvements radicaux ne le remettent en vigueur à compter des années 2013-2015.

 

Lorsque le marquage est tatoué ou scarifié, il fait intervenir soit un système alphabétique ou numérique, soit un système figuratif. La marque sur la peau renvoie alors aux registres que détiennent celui qui marque et/ou le maître. Par le système alpha-numérique, la marque de l’esclave n’a de signification qu’en référence à un livre, donc à une écriture qui se trouve ailleurs, et au propriétaire individuel, tandis que le système figuratif renvoie le plus souvent à l’Etat ou la collectivité.

Tatouages Pano - Oppenheim 1936, p. 144, in Deleage 2007

Bien évidemment le jugement moral, particulièrement en matière sexuelle (ici représentée par la danse) s’impose pour désigner une population considérée comme primitive et de toute façon païenne.

 

En 1802, Sylvain Meinrad Xavier Golberry décrit la scarification d’une jeune Sierra-Léonaise, scarification qu’il assimile à une démonstration de coquetterie et d’orgueil, évacuant ainsi d’un trait de plume toute autre dimension de la démarche, sinon celle qui consiste à effectuer la démarcation entre la scarification servile et la scarification des hommes libres. En effet, nul esclave n’oserait se faire scarifier ce qu’il convient bien d’appeler une véritable œuvre d’art :

Autel de champ Bambara

Incisé par le forgeron au huitième jour, le nourrisson endosse l’héritage cultuel et culturel des Bambara, sa généalogie, dans laquelle il prend place en recevant son nom, et les qualités que réunit le premier homme Bambara, le grand ancêtre. Ainsi se renouvelle, se revivifie et se transmet le mythe fondateur, se réincarne dans le nourrisson le « maître de la parole ». Ainsi le nourrisson entre-t-il indissolublement, charnellement, dans la communauté humaine qui l’accueille.

Il est au demeurant intéressant de lire dans ce mythe fondateur ce que l’on retrouve, par ailleurs, dans les religions dites monothéistes attribué à une divinité, à savoir le commencement par le Verbe, par la Parole, fondement de la tradition orale et des civilisations.

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Juin 2015

II. - SCARIFICATIONS & TATOUAGES

Plus lisible, dans les matériaux archéologiques, scarifications et tatouages font leur apparition au paléolithique supérieur, avec la civilisation aurignacienne.

Il convient de distinguer au préalable le tatouage permanent, du marquage superficiel temporaire, réalisé à l’aide de divers pigments utilisés comme peintures corporelles. Si la fonction de ces dernières peut être similaire, elles ne constituent cependant pas une mutilation, un marquage définitif dans la peau ou dans la chair. Par ailleurs, les tatouages, peuvent se diviser en trois groupes, dont deux se rejoignent dans leur caractère magico-religieux : les tatouages rituels, thérapeutiques ou utilitaires (marques d’appropriation).

 

Tatouage et scarification procèdent de la même démarche, la différence résidant essentiellement dans la couleur de la peau, la peau noire étant moins propice au développement du tatouage. Au demeurant, l’aire géographique privilégiée des scarifications se réduit rapidement, semble-t-il, à l’Afrique noire.

A. - SCARIFICATIONS

Ce marquage, inscrit dans la chair, est représenté sur plusieurs statuettes, comme l’Homme lion du Hohlenstein-Stadel (Bade-Wurtemberg, env. – 35 000/- 32 000 ans), la Vénus de Hôhle Fels (Allemagne, entre – 40 000 et – 35 000ans), la Vénus Avdeevo (Ukraine, entre – 40 000 et – 38 000 ans) ou encore, plus proche de nous, la Vénus de Brassempouy (env. – 20 000 ans). Cette liste n’étant pas exhaustive.

 

Ces statuettes comportent des incisions sur les bras (Homme lion) ou le corps qui représentent des scarifications et/ou des tatouages corporels.

 

Ainsi la Vénus de Hohle-Fels présente-t-elle des incisions sur les bras et l’abdomen. La joue droite de la Vénus Avdeevo comporte un crantage impressionnant. Le torse est ceinturé, dans la partie supérieure de la poitrine par une entaille en forme de coin avec intervalle en quinconce, qui peut représenter soit le haut d’un vêtement, soit un marquage. L’avant bras droit repose sur l’abdomen et est incisé de trois bandes (bracelets ?). Seuls quatre doigts sont apparents, sans qu’il soit possible de déterminer si l’absence d’un doigt relève de la mutilation volontaire ou du défaut de la sculpture.

Homme lion du Hohlenstein-Stadel Ph. J. Duckeck

l'Homme Lion

Vénus de Hohle Fels ou Vénus de Schelklingen, de – 40 000 à – 38 000 (Photo Ramessos wikipedia commons), découverte en septembre 2008

Vénus de Hohle-Fels

Vénus de Avdeevo - Photo. Professeur Mariana Gvozdover, « Art of the Mammoth Hunters : the finds from Avdeevo » Oxbow Monograph 49, 1995

Vénus Avdeevo

Vénus Dolní Věstonice Crédits Petr Novák, Wikipedia Commons

La Vénus Dolní Věstonice (Moravie, entre –29 000 et –25 000 ans), plus vieille céramique connue, présente de profondes incisions sur le dos.

 

La Vénus de Brassempouy présente une série de scarifications en ceinture sus-ombilicale. Et l’on peut citer également une tête humaine gravée sur une plaque calcaire, datée d’environ - 15 000, découverte dans la grotte de La Marche, dont la joue est incisée de profondes lignes parallèles.

Vénus de Brassempouy. Ph. Guilhem, étudiant à l’Ecole du Louvre, http://www.histoiredelantiquite.net/archeologie-nationale/autour-du-site-de-brassempouy-histoire-decouvertes-et-mise-en-valeur/

Vénus de Brassempouy

Il semble donc déjà exister une pratique du marquage corporel, marquage lui-même soumis à certains particularismes culturels se développant dès l’Aurignacien. En revanche il serait plus délicat d’affirmer que ces scarifications auraient été de surcroît tatouées. Tout au plus est-il possible de signaler que l’ocre rouge, à cette époque, revêt une grande valeur symbolique et que l’on a pu découvrir également un outillage lithique et des cupules de pierre contenant des colorants. L’application, en outre, de certains pigments sur les chairs encore non cicatrisées demeure possible.

 

Certaines représentations demeurent en revanche extrêmement difficiles à analyser, comme par exemple celle de Aouanrhet, la déesse cornue (7 000 à 6 000 avant l’ère commune), dite aussi « Dame blanche », qu’il est possible de distinguer parmi les autres peintures rupestres découvertes dans le Tassili-n-Ajjer.

 

Il est en effet impossible de dire si les points marqués sur le dos, les épaules et la jambe repliée de cette peinture sont des scarifications, des tatouages ou encore de simples peintures corporelles.

 

Les autres représentations que l’on trouve dans le Tassili ne sont pas plus explicites au demeurant.

Peintures rupestres de Tassili-n-Ajjer (7 000 à 6 000 avant l’ère commune

Peintures rupestres de Tassili-n-Ajjer (7 000 à 6 000 avant l’ère commune

Les pratiques de scarification se sont perpétuées, que ce soit en Egypte ou en Orient. Il n’est d’ailleurs pas anodin de trouver une interdiction de ce type de marquage dans le Deutéronome : « Vous êtes des fils pour Yahvé votre dieu. Vous ne vous ferez pas d’incision ni de tonsure sur le front pour un mort » (Dt. 14:1). Ce qui au demeurant nous laisse à penser que la mort d’un proche, par exemple, pouvait être l’occasion d’un marquage rituel, tout au moins entre la fin du VIIIè siècle et le début du VIIè siècle avant l’ère commune, en Palestine.

Le territoire de l’ancienne Nubie offre aussi ses découvertes en matière de représentation de scarifications : gravure trouvée à Meroë (Ier siècle AEC-IIIè EC), terre cuite de Faras (IIè-IIIè s. EC). Les sites archéologiques nigériens de Bura Asinda-Sikka découverts de façon fortuite en 1975, livrent, dix ans plus tard, un grand nombre de terres-cuites anthropomorphes, sur lesquelles figurent des scarifications linéaires dans les zones frontale et temporales. D’autres encore offrent à voir des scarifications en noisettes, regroupées sur trois lignes frontales se croisant en X au dessus du nez et deux ou trois lignes partant des tempes pour descendre sur les joues. Ces sites sont datés d’une période allant du IIIè au XIè siècle de l’ère commune.

 

Enfin, plusieurs textes, dès l’Antiquité gréco-romaine, se font l’écho de ces pratiques. Grecs et Romains, qui désignaient les populations Noires Africaines par l’appellation globale d’« Ethiopiennes », se font l’écho, parfois de manière extrêmement virulente dans leurs descriptions, des scarifications qu’ils peuvent observer. Dans le Satiricon, Pétronne n’hésite pas à décrire « l’Ethiopien » de la sorte :

« Dis-moi, pouvons-nous aussi épaissir nos lèvres d’une si affreuse bouffissure ? Nous transformer les cheveux avec un fer à friser ? Nous taillader le front de cicatrices ? » (L. Renaut, 2004)

Terre-cuite : tête d’homme découverte à Bura - Photo : Institut de Recherches en Sciences Humaines, Niamey, in Vallées du Niger, 1993.
Noisettes ou noix faciales - Statuettes pré-islamisques nigériennes - Photo : Institut de Recherches en Sciences Humaines, Niamey. (Bura)

Si la lecture du Coran n’est pas d’un grand secours pour suivre l’évolution des pratiques de scarification, quelques hadiths, en revanche, tendent à interdire – d’ailleurs en vain – la pratique des entailles rituelles et les silaya (palmiers stylisés tatoués, hadiths 1644 & 1645) chez les peuples nouvellement islamisés. Les évangiles demeurent silencieux sur le sujet mais les chrétiens préconisent le respect de la « création » et donc de l’intégrité du corps humain. Ce qui ne signifie pas que les chrétiens ne se scarifiaient pas ou ne se tatouaient pas.

Carte postale: Avant 1920 - Editeur: Nels: pour les Chanoinesses - Missionnaires de St Augustin - Kangu - Légende: Congo - Pays: R.D. du Congo

Le continent noir-africain présente deux types principaux de scarifications : chéloïdiennes (saillantes) en Afrique équatoriale et au Cameroun ou déprimées (en creux) au Nigéria, au Moyen Congo, en Afrique Occidentale, au Sénégal et au Niger. A ceux-ci s’ajoutent les crêtes frontales (chez les Sango, par exemple), les poix jugaux (Bangala) ou même noisettes ou noix faciales (Peuls du Niger). Dans ce dernier cas on parle également de cicatrices charnues (L. Pales, 1946).

 

En revanche, les scarifications frottées (tatouées) demeurent peu nombreuses, de même que le tatouage, sans doute du fait que les tons sombres ou bleus y prédominent, se distinguant fort mal sur les peaux noires.

Femme Mbororo, Cameroun

Scarifications frottées

Femme Yoruba, Bénin

Scarifications en creux

Au nombre des classifications signifiantes de ces scarifications, on peut retenir, des propositions de Pales, les scarifications familiales (sens étroit du terme), tribales, décoratives, rituelles et commémoratives. Mais déjà Pales signale une perte de sens profond de nombre d’entre elles, ainsi que leur extension, assez paradoxalement, à des ethnies non encore touchées par ces pratiques. Ce qui de fait, peut aussi ouvrir un champ significatif nouveau.

 

Des traces de scarification existent également en Australie et en Tasmanie, sur le continent américain, notamment en Amérique centrale, où les indiens précolombiens s’entaillent face et bras, mais en y associant des tatouages, tandis que la pratique inca, dans les Andes, tendrait à rejoindre les pratiques africaines (chéloïdiennes ou en creux).

Femme de la tribu Larrakia, Australie - Ph. Dr. Ramsay Smith & P. Foelsche. — Women of All Nations, 1911, Wikipedia

Femme de la tribu Larrakia, Australie

Les céramiques maya de l’époque classique (IIIè-Xè siècle de l’ère commune) présentent des décors anthropomorphes dont les visages portent des motifs sur le front et les joues, bien qu’il soit pour certains cas assez délicat de trancher entre la possibilité qu’il s’agisse de simples rides d’expression, de tatouages ou de scarifications.

Bas relief du sarcophage du roi Pakal Ier (fin VIIè siècle), Palenque/B’aakal (Mexico) : bas-relief de la reine Sak K’uk’, sur le côté nord du sarcophage de son fils (à gauche). Image en miroir (à droite), dessinée par Merle Greene Robertson.

Un trait part de la commissure des lèvres pour se prolonger jusqu’aux joues, que l’on retrouve également sur une sculpture maya de la période Classique (ci-contre)

Sculpture maya. Période classique récente, 600-900 ap. J.C. Ile de Jaïna, Campeche, Mexique. Femme de haut rang. Terre cuite, hauteur 20 cm au Louvre

Deux lignes de scarifications partent des commissures des lèvres et se prolongent jusqu’aux joues.

Enfin, en Océanie comme en Asie, on peut trouver des tatouages obtenus par scarification.

 

Les estafilades sont une forme plus atténuée des scarifications et on les trouve chez les Indiens d’Amérique du Nord, au demeurant au terme de pratiques particulières, notamment de combats singuliers.

Papouasie-Nouvelle-Guinée : homme crocodile (Iatmul) © Marc Dozier - http://www.parismatch.com/Animal-Story/Articles/Papous-Et-l-homme-devint-crocodile-531446

Papouasie-Nouvelle-Guinée : homme crocodile (Iatmul)

B. - TATOUAGES

Le tatouage en tant que tel, est présent dès le Néolithique (momie Ötzi, env. 3 500 AEC), et attesté en Egypte, dès la XIè dynastie (Moyen empire, momie d’une prêtresse d’Hathor, env. 2137 à env. 1994 AEC), ainsi qu’au Proche Orient. Les momies du bassin de Tarim Xinjiang (2150-1800 AEC), de Pazyryk en Syrie (500-300 AEC), de Juanita-Pérou (Vè-VIIIè siècle), ou encore de Kabayan, aux Philippines (Xè-XVIè siècles) ou Moko, permettent de confirmer non seulement une tradition du tatouage, mais encore sa répartition à la fois pré, proto et historique sur les cinq continents.

Tatouages retrouvés sur le corps de la momie. (©Archaeological Museum Bolzano)

Tatouages retrouvés sur le corps de la momie. (©Archaeological Museum Bolzano).

Bâtonnets de 1 à 3 mm. d’épaisseur sur 4 à 7 cm. de long

Source : Science & Avenir, en ligne, 31 janvier 2015. Art. Bernadette Arnaud

Reconstitution des tatouages d’Amonet par Luc Renaut, 2004, vol. II, pl. XXIV, p. 110

Reconstitution des tatouages d’Amonet par Luc Renaut, 2004, vol. II, pl. XXIV, p. 110

Reconstitution de l'une des deux momies par Luc Renaut, 2004, vol. II, pl. XXV, p. 111

Reconstitution de l'une des deux momies par Luc Renaut, 2004, vol. II, pl. XXV, p. 111

Tombe 9. Fragment de peau tatouée préservé. Cf. http://www.hierakonpolis-online.org/index.php/explore-the-nubian-cemeteries/hk27c-c-group

Ludwig Keimer, qui le premier a photographié et étudié ces momies, remarque aussi une cicatrice linéaire rejoignant les deux pointes iliaques au dessus de la ceinture losangée, qui pourrait être une profonde scarification. Sur l’une des momies, la cicatrice se prolonge

jusqu’au dessus des fesses et la fesse droite présente en outre des scarifications.

 

Ces marques corporelles, à commencer par la scarification du bas-ventre, ont été rapprochées de marques soudanaises et nubiennes traditionnelles, observables notamment, sur des figurines de la deuxième période intermédiaire.

 

La découverte, en 2004, par l’équipe de fouille dirigée par Renée Friedman, à Hierakonpolis, des vestiges d’une momie de femme nubienne du Moyen Empire, tatouée de losanges constitués de lignes de quatre points, à l’abdomen, autour des hanches, dans le dos, sur le bassin, la cage thoracique et sur les bras, tend à confirmer cette filiation.

Fragment de peau tatouée - Tombe 9 - Hierakonpolis

Si l’on fait le détail des types de tatouages que présentent ces momies, on s’aperçoit qu’ils sont à la fois très divers dans leur représentation, mais aussi dans leur possible interprétation. Ainsi, la découverte de la momie Ötzi, en 1991, livre à l’investigation des chercheurs, le corps d’un homme de 46 ans, vivant aux environs de 3 500 avant l’ère commune. L’ensemble des observations, ainsi que l’utilisation de techniques d’imageries sophistiquées, permet de dénombrer 61 tatouages répartis sur 19 régions du corps de cet homme.

Hormis une croix dans le creux du genou droit et sur la cheville gauche, ces marques sont constituées de lignes parallèles par groupe de trois ou quatre.

 

La technique utilisée consistait en incisions de l’épiderme, ensuite frotté de charbon végétal et d’herbes, ce qui lui assurait sa permanence.

 

Ce sont aussi des tatouages constitués de traits et de points, que l’on retrouve, en 1923, lors des fouilles du complexe funéraire de Montouhotep II à Deri el-Bahari, sur les corps momifiés de femmes, datés de la XIè dynastie. La momie d’Amonet, prêtresse d’Hathor, est tatouée de points sur une épaule et sur les avant-bras, de lignes horizontales et de petits trais sur le ventre et le pubis. Les deux momies qui l’accompagnent portent également ce type de tatouages sur les bras, les jambes, le cou-de-pied, la poitrine et le pubis.

Contemporaines, les momies naturelles découvertes dans le bassin de Tarim Xinjiang présentent des tatouages très différents. Le « groupe » Wupu, daté par la nécropole de Kezierquia (Qizilchoqa) des environs de 1 350 à 1 000 AEC (une datation plus récente établie par Mallory et Mair in The Tarim Mummies, 2000, donne 800-550 AEC), est ainsi décrit par Corinne Debaine-Francfort (1988) :

« L’examen des corps révèle un type europoïde à cheveux clairs et grand nez. Un petit nombre d’entre eux étaient tatoués sur le dessus des mains, les bras et le haut du dos, de motifs végétaux assez simples qui préfigurent peut-être ceux, beaucoup plus complexes, de Pazyryk ou ceux, plus tardifs également, qui décorent le visage et les mains de la vieille femme exhumée à Zaghunluk dans le district de Qiemo ( = Charchan) et exposée au musée d’Urumqi dans le cadre de l’exposition sur les « momies » naturelles du Xinjiang. »

La nécropole de Zaghunluq, située au sud du bassin de Tarim, datée de 1500 à 850 AEC, a également livré des momies tatouées, dont celle de la « dame de Zaghunluq ».

« Deux tatouages en demi-lune ornent ses paupières supérieures. Son front est tatoué de deux ovales au tracé grossier. Elle porte enfin, tatouée sur le plat supérieur du poignet et de la main gauche, une composition serrée de motifs en S qui s’étend jusqu’au bout de l’index, du majeur et de l’annulaire. C’est lui qui nous permet de reconnaître dans la tradition de tatouage du Tarim un style curviligne que nous retrouverons à Pazyryk. Le style curviligne est un trait « asiatique » indéniable. On ne peut manquer de le rapprocher de certains décors de céramique de la Chine néolithique, en particulier ceux de Xiabaogou (Mandchourie, 4è millénaire) et de Miaodigou (Henan, 4è millénaire), peints en noir sur fond clair, où se rencontrent fréquemment arabesques, spirales et arcs, dont l’agencement tête-bêche rappelle celui qui structure la composition en S de la dame de Zaghunluq » (L. Renaut, 2004, p. 45-46)

Luc Renaut propose un lien entre ces tatouages et ceux des Mossynèques, peuple de la région de Trézibonde, mentionnés par Xénophon au printemps 400 AEC :

Quand on fut arrivé à la partie habitée par les alliés des Grecs, ils firent remarquer que les enfants des gens riches nourris de châtaignes bouillie, étaient gras, avaient la peau très délicate et très blanche, et qu’à mesurer leur grosseur, et ensuite leur grandeur, il y avait peu de différence ; leur dos était peint de plusieurs couleurs, et, sur le devant de leur corps, on avait dessiné partout et pointillé des fleurs. Ce peuple ne se cachait de rien, et tâchait aux yeux de toute l’armée, d’obtenir les dernières faveurs des filles qui la suivaient. Tel était l’usage du pays : tous les hommes y étaient blancs et les femmes aussi. (Xénophon, Anabase, Livre V, Traduction Eugène Talbot, 1859 en ligne sur remacle.org)

la dame de Zaghunluq, ©Photo Wang Da-Gang

la dame de Zaghunluq, ©Photo Wang Da-Gang

la dame de Zaghunluq, ©Photo Wang Da-Gang

Les traductions proposées sont cependant divergentes quant au marquage, que la traduction de 1859 évoque comme peinte et que celle citée par Luc Renaut présente comme tatoué.

 

C’est avec les momies de Pazyryk (Sibérie), datées de 400 à 200 AEC qu’apparaît le tatouage zoomorphe. La vallée de Pazyryk, fouillée à de nombreuses reprises, livre, en 1948, à l’équipe de l’archéologue russe Sergeï Ivanovitch Rudenko, deux dépouilles extrêmement représentatives de ce style. Celle d’une femme de type européen d’une quarantaine d’années et celle d’un homme de type mongoloïde, d’une soixantaine d’années, dit aussi « Homme de Pazyryk ». Sur le bras droit de celui-ci, un animal à cornes de mouflon recourbées est la proie d’un carnassier. Des ongulés se livrent à un galop effréné et des tourbillons sur eux-mêmes.

Dame d’Ukok (t.d.r.)
Dame d’Ukok (t.d.r.)

Dame d’Ukok (t.d.r.)

Homme d’Ukok (t.d.r.)

Homme d’Ukok (t.d.r.)

En 1995, c’est un homme qui, cette fois est découvert (l’ « homme d’Ukok »), dont l’épaule droite, de l’omoplate à la poitrine, est intégralement tatouée de ce qui semble être un cervidé.

Si les représentations animalières existent dans les productions en jade de la culture de Hongshan (Liaoning et Mongolie : dragon enroulé sur lui-même), ou les céramiques de Xiabaogou (Mandchourie) depuis le IVè millénaire AEC en Chine, sur les pétroglyphes d’Asie centrale (IVè-IIIè millénaires AEC) ou encore les bronzes du Luristan, à l’ouest de l’Iran (IXè-VIIè siècles AEC), il paraît cependant hasardeux d’établir une filiation directe entre celles-ci et les motifs tatoués sur ces momies. Ceci d’autant plus que le grand écart temporel est considérable. Sauf à considérer la permanence d’un animisme animalier latent, le style animalier étant alors transmis, par contamination au moyen, notamment, de l’art pétroglyphe.

 

Que ce soit dans l’Altaï, le Caucase, la région de l’Ob (oiseaux tatoués des ougriens), la Sibérie, le tatouage est présent et cohabite avec la peinture corporelle, que l’on retrouve chez les populations d’Europe de l’Ouest, ainsi que nous le révèlent les corps trouvés dans les tourbières.

En effet, l’Europe de l’Ouest ne semble pas pratiquer le tatouage définitif, à de rares exceptions près, comme les Sarmates, les Agathyrses (actuelle Transylvanie), les Iapodes (actuels Bosniaques) ou les Thraces et, dans ces deux dernier cas, le tatouage était de surcroît plus spécifiquement féminin. A contrario, ni les Slaves, ni les Nordiques n’ont la réputation d’avoir été tatoués.

Zhulong, néphrite verte, IVe millénaire AEC, Liaoning, 15,3 cm, musée Guimet (t.d.r.)
Fleuron en bronze de tige de char du Luristan - 1931 : légué au Walters Art Museum par Henry Walters - Acquis par Henry Walters, 1928

Zhulong

En 1993, l’équipe de Natalie V. Polosmak met au jour un kourgane abritant la chambre funéraire d’une femme de type mongoloïde âgée de 20 à 30 ans, dite « dame d’Ukok », du nom du lieu de sa découverte, dont les bras présentent des compositions animalières tatouées. Si la peau du bras droit est fortement lacunaire, il est possible de voir sur ce qu’il en reste, ainsi que sur le pouce des traces de tatouage, dont un animal à cornes de mouflon. Le bras gauche, mieux conservé, présente une riche composition : un ongulé à cornes de mouflon est attaqué par un félin tacheté. En dessous, un animal à ramures est représenté avec des pattes griffues. Le poignet comporte un tatouage qui pourrait dessiner une ramure.

Fleuron en bronze de tige de char du Luristan - Anonyme (Perse)

L’Amérique n’est pas exempte de cette pratique. On en retrouve des traces anciennes sur les corps momifiés de l’Amérique précolombienne. Le cas le plus remarquable et le plus connu est sans doute celui de « la dame de Cao », souveraine mochica (début du IVè siècle de l’ère commune), découverte en 2004, sur le site de la Huaca El Brujo dans la vallée de Chicama (côte nord du Pérou), par l’équipe de Régulo Franco Jordán.

La dame de Cao - Photo Arte TV

La dame de Cao

Photo Arte TV

Femme Tchouktche (1880), par Anton Stuxberg (1849-1902)

Comme on trouve également trace de tatouages sur les momies de Kabayan, dans les Philippines (Xè-XVIè siècles), le tatouage cousu dans les populations Inuits, les tatouages polynésiens, des Marquises, maoris de Nouvelle-Zélande, au moyen d’entailles profondes sur lesquelles on appliquait un pigment, les tatouages du bassin et des cuisses au Cambodge, au Laos ou à Bornéo, le tatouage des samouraïs japonais ou celui des femmes Aïnou, qui forme une moustache au dessus de leur lèvre supérieure.

Momies de Kabayan, datant du XIIè siècle - http://www.alexisduclos.com/reportage_momie.php

Momies de Kabayan

Momies de Kabayan, datant du XIIè siècle - http://www.alexisduclos.com/reportage_momie.php

Ainsi, au sujet du tatouage pratiqué au Laos, Marco-Polo écrit-il :

En parlant de Cangigu (probablement l’actuelle Kassay), au Laos :

Cy devisé de la province de Cangigu

« Cangigu est une province vers le soleil levant. Il ont roy. Les gens sont ydolatres et ont langaige par eulx et sont au grant kaan ; et lui font tribu chascun an. Et vous dy que leur roy est su vigoureux que il a bien trois cens femmes ; car quant il a aucune, telle femme en la contrée, il la prent et l’espouse. L’en trouve en ceste province or assez. Et si ont aussy espiceries à grant foison. Mais il sont trop loings de mer, pour quelle cause ne valent guères leurs marchandises, des quelles il y a très grant marchié. Il ont oliphens assez et autres bestes de plusieurs manières et de plusieurs façons. Il ont venoison assez et vivent de char et de lait et de ris. Et leur vin si est de ris et d’espice, lequel est moult bon et moult savoureux à boire. Toutes les gens communément font euvre de l’aguille, à lions et à dragons et à oiseaux, et à maintes autres choses diverses. Et ce est fait en tel manière que jamais ne deffera. Et si ont ceste œuvre sur la chière, et par le col et par le pis et par les bras et par les mains, et par le ventre, et par tout le corps. Et ce font il par grant gentillesse [noblesse]. Et ceulx qui plus ont de ceste labour si sont tenus à plus beaux. » (Livre des merveilles du monde, v. 1298-1299, traduction Jean Le Long, éd. 1400-1420)

 

Et, parlant des Dents d’Or au Yunnan : «Ils ont cinq aiguilles attachées ensemble, avec lesquelles ils se piquent tant la chair que le sang coule, et puis ils mettent dessus une encre noire, qui ne peut plus s’effacer.» (édition de Ramusio, 1559)

« Livre des merveilles du monde », v. 1298-1299, traduction Jean Le Long, éd. 1400-1420 - Source : Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 2810 (galliga.bnf.fr)

Le tatouage se pratique donc sur les cinq continents, depuis des périodes plus ou moins reculées, avec des variantes tant dans la forme que dans la technique employée, partant du simple assemblage de points ou de traits, pour parvenir à des figures extrêmement complexes.

Tatouage du Laos occidental. Marcelle Bouteiller, Le tatouage : technique et valeur sociale ou magico-religieuse dans quelques sociétés d’Indochine (Laos, Siam, Birmanie et Cambodge) in Bulletins et Mémoires de la société d’anthropologie de Paris, Xè série, tome 4, fascicule 5-6, 1953, p. 518
Princesse Pittenee, Harper’s New Monthly Magazine, août 1859, tiré de la collection « Galapagos », université du Wisconsin, Musée zoologique Madison
prince des Marquises, Harper’s New Monthly Magazine, août 1859, tiré de la collection « Galapagos », université du Wisconsin, Musée zoologique Madison

Princesse Pittenee et prince des Marquises

Tatouage du Laos occidental

Ceci considéré, et si l’on veut bien exclure le marquage sanction ou le marquage de la servilité, donc de l’appropriation d’un être humain par un autre être humain, tout comme on marque les animaux dont on est propriétaire, il reste à déterminer quelle peut être la motivation de l’humain à se marquer volontairement de la sorte.

 

Si l’on peut postuler que les scarifications sont antérieures au tatouage, il n’en demeure pas moins que l’origine exacte de ces pratiques nous est absolument inconnue.

 

En effet, les scarifications et tatouages les plus anciens qu’il nous soit possible de connaître, évoluent assez sensiblement au fil du temps pour que la question d’une modification de signification se pose.

 

Lacassagne et Magitot (Tatouage, anthropologie, ethnographie, 1886), s’ils emploient une terminologie aujourd’hui dépassée et proposent des significations depuis lors débattues et modifiées, n’en proposent pas moins une classification intéressante des tatouages en quatre groupes :

 

- Tatouage individuel, ornementation, vêtement, marques distinctives, emblèmes mystiques, vaccination

- Tatouage différentiel, métiers, tribus, sacerdoce, esclaves, vaincus, associations religieuses

- Tatouage social ou domestique, appliqué aux serviteurs, aux veuves, aux enfants

- Emploi chirurgical

 

Luc Renaut, réduit cette proposition à trois groupes :

 

- Tatouage ornemental

- Mutilations thérapeutiques et prophylactiques

- Marquage d’appartenance et stigmatisation

 

Une classification qu’il est possible d’appliquer aux scarifications et qui a l’avantage de recouvrir l’ensemble des périodes pour chacune de ces expressions.

C. - MARQUAGES THERAPEUTIQUES

Certaines scarifications sont, ainsi que permettent de l’établir des témoignages, des pratiques coutumières et des études récentes, à visées thérapeutiques et pratiquées paritairement sur les hommes et les femmes. Ce sont, par exemple, des estafilades aux tempes, au coin des yeux, aux articulations, ou sur toute autre partie du corps que ces marques doivent protéger de la maladie ou de la douleur : marquages aux tempes pour les maux de tête, incisions aux encoignures des yeux contre les maladies oculaires, au bras contre l’hépatite, sur le dos conter les douleurs dorsales et lombaires, etc.

Les cautérisations, encore en vigueur dans le sultanat d’Oman, largement pratiquées à la fois à titres curatif, palliatif et préventif, étaient déjà décrites par Soranos d’Ephèse au IIè siècle de l’ère commune dans son Tardae passiones.

En Afrique Noire, les scarifications autour de l’ombilic et du sexe de la femme sont destinées à les préserver de la stérilité et de la mortinatalité. Y compris dans des territoires soumis à l’interdiction du tatouage, ces scarifications étaient encore, au début du XXè siècle, autorisées afin de faciliter l’accouchement.

De la même façon, les tatouages peuvent avoir des visées thérapeutiques ou prophylactiques.

Le cas le plus exemplaire est sans doute celui d’Ötzi (cité plus haut et détaillé par Luc Renaut).

 

Les premières hypothèses, émises par l’équipe autrichienne, ont proposé une relation entre un certain nombre de ces tatouages et des lésions arthrosiques : lombaires, genoux, cheville droite. Les groupes de traits du mollet auraient été destinés à traiter une douleur musculaire.

L’hypothèse était d’autant plus séduisante que l’homme de Pazyryk présentait les mêmes groupes de traits au dos, à la cheville droite, ainsi qu’une ligne de sept points sur le côté gauche, au long des vertèbres lombaires.

A quoi s’ajoutait la citation faite par Sergei Ivanovith Rudenko, inventeur de l’homme de Pazyryk, d’un extrait tiré de la Collection hippocratique, relatif aux cautérisations thérapeutiques pratiquées par les Nomades scythes (L. Renaut, 2004).

 

En 1998, l’hypothèse de points d’acupuncture, dont les tatouages représenteraient des points de repère est avancée. Mais les références à ces points proviennent du standard établi diffusé en Occident à compter de 1978, comptant 670 points répartis sur le corps. Statistiquement, il était donc pratiquement inévitable que quelques tatouages correspondent à l’un ou l’autre de ces points.

 

C’est la rhumatologue Pascale Hégy qui, la première, remarque la coïncidence entre les tatouages et le trajet du nerf sciatique. Si l’on excepte le tatouage du genou, qui demeure cohérent avec une douleur arthritique, les autres tatouages évoquent un trajet sciatique, la possibilité d’une hernie discale, les douleurs en bracelet qu’une sciatique peut provoquer aux chevilles (lesquelles présentent, en outre, à la radiographie, des signes d’arthrose).

Répartition des tatouages sur le corps momifié d’Otzi. (©Archaeological Museum Bolzano)

Répartition des tatouages sur le corps momifié d’Otzi. (©Archaeological Museum Bolzano)

Source : Science & Avenir, en ligne, 31 janvier 2015. Art. Bernadette Arnaud

Les autres tatouages retrouvés sur le corps de la momie. (©Marco Samadelli / Eurac / Archaeological Museum Bolzano)

Les autres tatouages retrouvés sur le corps de la momie. (©Marco Samadelli / Eurac / Archaeological Museum Bolzano)

Source : Science & Avenir, en ligne, 31 janvier 2015. Art. Bernadette Arnaud

Si l’hypothèse autrichienne n’est pas à rejeter en totalité, elle doit cependant être très largement amandée à la lumière des découvertes effectuées en Chine en matière de pratiques médicales. En effet les manuscrits médicaux de Mawangdui (Hunan, 168 AEC) découverts en 1973, de Zhangjiashan (Hubei, IIè siècle AEC), découverts en 1983 et la figurine anatomique de Yongxing (Sichuan, IIè siècle AEC), découverte en 1993, permettent de revisiter amplement les connaissances sur la pensée médicale à l’époque des Han.

Ainsi, le réseau des douze canaux (mai) bilatéraux dans lesquels circule le qi (souffle) irriguant le corps humain, n’est-il pas encore défini à cette époque, non plus d’ailleurs que l’emplacement des points d’acupuncture et les manuscrits, ainsi que les prescriptions qui y figurent, demeurent le plus souvent très vagues sur les points de moxibustion* et d’acupuncture. Il n’existe alors aucun standard et les trajets tracés sur la figurine ne sont pas toujours comparables à ceux des classiques médicaux ultérieurs. Enfin, cautérisation, acupuncture, moxibustion, ne sont qu’une partie des thérapies à disposition.

Aussi peut-on tout à fait envisager que saignée, cautérisation, tatouage et puncture aient pu avoir cours et être pratiquées au temps d’Ötzi, et sur ce dernier, mais superposer les points des canons actuels aux pratiques ayant cours en 3 500 avant l’ère commune est totalement anachronique.

 

En revanche, une autre piste est ouverte si l’on considère les pratiques thérapeutiques inuits, décrites par le Père Veniaminov (1797-1879) : les médecins aléoutes puncturent les malades avec l’aide de lancettes de pierre, afin d’évacuer le mauvais sang, par perforation en soulevant un pli de la peau. Pratique déjà décrite en 1740 par l’explorateur du Kamtchatka, Wilhelm Steller. Les Inuits de l’île de Nunivak et de Nuamiut remplacent parfois la perforation par une incision simple. Enfin, une variante consiste à faire passer sous la peau un fil teinté au noir de fumée, ce qui laisse sur la peau deux points noirs ou des petits traits. C’est en outre ainsi que se pratique le tatouage cousu des populations arctiques et sibériennes. Enfin les Lapons recourent également à la moxibustion et la cautérisation, principalement contre les douleurs articulaires.

 

Les scarifications et tatouages thérapeutiques sont donc une pratique extrêmement ancienne, qui a survécu dans plusieurs cultures jusqu’à nos jours. Leurs liens avec la pratique religieuse, sans doute distendus aujourd’hui, n’en sont pas moins existants, tout au moins en Chine.

 

Donald Harper, Etsuo Shirasugi, Catherine Despeux, dans un article de 2001, intitulé Science en Chine : du Qin-Han Tang, Médecine, soulignent les pratiques magico-religieuses à l’origine des arts médicaux. «On a notamment retrouvé des inscriptions sur os et sur écaille datant du XIVè au XIIè siècle avant notre ère et comportant des questions oraculaires sur la maladie attribuée à des forces maléfiques» (Despeux, citée par Marielle Mayo 2011). Ce qui suggère une médecine apparentée à une forme d’exorcisme. Si «docteurs» et «chamanes» commencent à être différenciés au IVè siècle avant l’ère commune, l’ensemble de leurs connaissances semble être basée sur une religion populaire de laquelle il reste très peu de trace, la transmission étant orale. Il n’en demeure pas moins que « divers documents montrent ensuite l’importance des pratiques divinatoires, jusqu’aux alentours des IIIè-IIè siècles avant notre ère » (Despeux, citée par Marielle Mayo 2011) et les cas de possession sont décrits, dans les manuels de médecine de l’époque, comme une maladie à part entière. La distinction entre pratique médicale et pratique religieuse au moyen de l’abandon de l’enseignement des soins à apporter aux cas supposés de possession sera d’ailleurs bien plus tardive et difficile.

Dans ce contexte, « L’aiguille est comme l’arbalète tendue qui monte et qui vise à cibler » (Suwen, VIII, p. 144). L’aiguille était une arme pour attaquer et détruire le mal, comparable aux doigts de l’officiant taoïste, émettant une énergie lors de rituels visant à combattre et décapiter les démons. C’est sans doute le reflet de l’une des plus anciennes stratégies thérapeutiques consistant à attaquer le mal comme on attaquait un ennemi. A cette fin, en plus de l’aiguille, on pouvait utiliser le feu, avec la moxibustion, le « mouvement de gymnastique » (daoyin), les rituels, les remèdes médicamenteux ou les toxiques pour rééquilibrer le corps et lui rendre son fonctionnement normal.

« Ainsi, des poinçons destinés à « extirper le mal » seraient les ancêtres des aiguilles d’acupuncture, la moxibustion étant quant à elle dérivée de l’usage du feu « démonifuge ». On peut imaginer que leurs applications thérapeutiques - percer les abcès à l’aide des poinçons, par exemple - remontent à des temps très anciens De la même manière, l’usage des métaux et des plantes dans des rituels chamaniques a sans doute favorisé la découverte de leurs propriétés thérapeutiques Quant aux mouvements gymniques ils pourraient avoir été inspirés par les danses rituelles D’après les Mémoires historiques de Sima Qian, auteur entre -109 et -91 - de la première histoire systématique de la Chine, les aiguilles de pierre, les emplâtres, la gymnastique et les remèdes toxiques sont si anciens qu’ils auraient déjà été employés sous le mythique Empereur Jaune ! » (Marielle Mayo, 2011)

L’Empereur Jaune, 2697 à 2597 AEC. ou de 2698 à 2598 AEC (Wikimedia commons).

L'Empereur Jaune

D. - MARQUAGE DOMESTIQUE

Lacassagne et Magitot classent, sous cette rubrique, des marques réalisées par un parent sur un enfant pour le distinguer, le tatouage domestique pratiqué aux Marquises, notamment par les descendants d’esclaves, les marques laissées sur les enfants abandonnés. A cet effet, on peut rappeler le « Figaro » de Beaumarchais, reconnu par sa mère Marceline au moyen de la marque qu’elle lui avait fait au bras.

« Lorsque tu acquerras un esclave hébreu, son service durera six ans, la septième année il s’en ira, libre, sans rien payer. S’il est venu seul, il s’en ira seul, et s’il était marié, sa femme s’en ira avec lui. Si son maître le marie et que sa femme lui donne des fils ou des filles, la femme et ses enfants resteront la propriété du maître et lui s’en ira seul. Mais si l’esclave dit : «J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas être libéré», son maître le fera s’approcher de Dieu, il le fera s’approcher du vantail ou du montant de la porte ; il lui percera l’oreille avec un poinçon et l’esclave sera pour toujours à son service. » (Ex. 21 : 2-6)

La question demeurant posée du réel attachement et de la liberté de choix de l’esclave désormais libre quand un maître garde en sa possession toute sa famille.

« Si ton frère hébreu, homme ou femme, se vend à toi, il te servira six ans. La septième année tu le renverras libre et, le renvoyant libre, tu ne le renverras pas les mains vides. Tu chargeras sur ses épaules, à titre de cadeau, quelque produit de ton petit bétail, de ton aire et de ton pressoir ; selon ce dont t’aura béni Yahvé ton Dieu, tu lui donneras. Tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d’Égypte et que Yahvé ton Dieu t’a racheté : voilà pourquoi je te donne aujourd’hui cet ordre. Mais s’il te dit : "Je ne veux pas te quitter", s’il t’aime, toi et ta maison, s’il est heureux avec toi, tu prendras un poinçon, tu lui en perceras l’oreille contre la porte et il sera ton serviteur pour toujours. Envers ta servante tu feras de même. » (Dt. 15 : 12-17)

Ce rituel symbolique d’appropriation n’est pas sans connotation sexuelle puisque le percement de l’oreille, comme le percement de la lèvre des fillettes après présentation à leurs futurs époux chez les Sara-Djingé du Tchad (rite hyménéal), comme la déchirure de l’hymen, vaut contrat et la symbolique d’un percement, ou d’une pénétration, n’est pas sans rappeler le viol rituel des vaincus par les vainqueurs, à quoi ramène d’ailleurs le récit de la fin de Sodome.

Plus tardivement (Vè siècle AEC), les Juifs d’Eléphantine et de Samarie, utilisent le tatouage pour marquer leurs esclaves.

 

Les juifs eux-mêmes reçoivent la marque des esclaves, ce qui semble exprimé par Jérémie, après la chute de Moab :

« Oui, toute tête est rasée, toute barbe coupée, à toutes les mains il y a des incisions, sur tous les reins un sac ! » (Jr, 48:37)

Dans le premier cas, on peut trouver le K des captifs envoyés aux mines par les Grecs. Le T libératoire mentionné par Ezéchiel (Ez. 9: 4-6), pour symbolique qu’il soit, car non tégumentaire, est selon toute probabilité une réplique à un autre marquage alphabétique des captifs envoyés en exil. Il n’est pas anodin que la marque soit réalisée par un scribe portant l’écritoire à sa ceinture, réplique terrestre du livre de la vie céleste. Dans le second, c’est la fleur de lys des fugitifs, tel que préconisé par le Code noir, le hibou marqué sur les Athéniens captifs par les Samiens, par mesure de rétorsion et en réponse au marquage dont leurs propres captifs avaient fait l’objet au préalable (440-439 AEC)

 

Ce qui distingue particulièrement le marquage des esclaves du marquage des autres scarifiés ou tatoués, réside dans le fait qu’il n’y a aucune initiation et que le tatoueur, ou scarificateur, n’est pas lui-même marqué, il n’y a aucune connivence, aucune transmission de vécu, aucune altérité quand bien même un esclave serait utilisé pour marquer d’autres esclaves.

Au delà même du rapport de force, Maertens relève, dans cette forme de marquage corporel, l’expression des prétentions métaphysiques d’une écriture aux mains d’un pouvoir acquis par violence et contrainte, s’appuyant sur une vision hiérarchique d’une humanité conçue comme une unité plus vaste que le clan ou le lignage. L’écriture, en tant qu’elle peut organiser un réseau de signifiants faisant découler l’humanité de la volonté d’un créateur divin et organisant sa destinée autour d’un discours métaphysique et historique, produits d’une écriture sainte, divine ou inspirée, est l’outil par lequel les scribes organisent le monde de manière à placer les despotes immédiatement en dessous des dieux, avant d’organiser la hiérarchie qui en découle.

« La marque apposée sur la peau de l’esclave est le reflet de cette vision du monde ; elle ne lie pas seulement l’esclave à son maître, elle le rattache à un ordre cosmique : c’est bien au nom de ce dernier que l’Etat se préoccupe de renvoyer les esclaves fugitifs à leur maître, que saint Paul en fait autant de l’esclave Onésime et que l’Eglise a proposé un saint Théodore pour aider les maîtres à retrouver leurs esclaves un siècle ou deux avant qu’elle ne pense à offrir à ces derniers un saint protecteur » (Maertens, 1978).

 

Dans cette vision verticale du monde, le marquage religieux - tel celui des pèlerins, ou bien encore d’un Henri Suso qui se fait tatouer le monogramme IHS à hauteur du cœur sur la poitrine (XIVè siècle) - relève de la même démarche métaphysique.

Il existe cependant de notables exceptions à la signification qu’il peut convenir d’attribuer au marquage des prisonniers et c’est le cas, notamment, en Amazonie, chez le peuple Pano, dont la vision de l’altérité, comme de l’identité, s’affirme également - mais non uniquement - par le tatouage (Erikson, 1986).

La gloire de l’Elohîms d’Israël monte au-dessus du keroub sur lequel elle était, vers le palier de la maison.

Il crie vers l’homme vêtu de lin qui a l’écritoire de l’actuaire sur ses hanches.

IHVH-Adonaï lui dit : « Passe au milieu de la ville, au milieu de Ieroushalaîm ; trace une trace sur le front des hommes qui gémissent et geignent contre toutes les abominations qui se font en son sein. »

À ceux-là, il dit à mes oreilles : « Passez dans la ville après lui et frappez !

Votre œil ne sera pas exorable ; ne compatissez pas !

Ancien, adolescent, vierge, petits et femmes, tuez-les pour les détruire. Mais n’avancez pas contre tout homme qui aura sur lui la trace. Et vous commencerez par mon sanctuaire. »

Ils commencent par les hommes, les anciens, qui sont face à la maison.

(Ezéchiel, 9 :3-6, trad. Chouraqui)

Les Samiens rendirent aux prisonniers athéniens le même outrage qu’ils en avaient reçu : ils imprimèrent, sur le front de chacun d’eux, la figure d’une chouette, comme les Athéniens avaient imprimé, sur le front des leurs, la figure d’une samine. La samine était un navire dont la proue n’était point saillante, et dont les flancs étaient larges et renflés ; ce qui le rendait très-facile à la manœuvre, et en même temps très-léger. Cette espèce de navire était appelé samine, parce que le premier avait été construit à Samos, sous la direction du tyran Polycrate . C’est à ces stigmates des captifs que fait allusion, dit-on, le vers d’Aristophane :

Comme le peuple de Samos est fort sur les lettres !

Source : Plutarque - Vies des hommes illustres, traduction nouvelle par Alexis Pierron, précédée d’une notice sur Plutarque par le traducteur, Paris, Charpentier, 1853, T. I

La requête est pour mon enfant, que j’ai engendré dans les chaînes, cet Onésime, qui jadis ne te fut guère utile, mais qui désormais te sera bien utile, comme il l’est devenu pour moi. Je te le renvoie, et lui, c’est comme mon propre cœur. Je désirais le retenir près de moi, pour qu’il me servît en ton nom dans ces chaînes que me vaut l’Évangile ; cependant je n’ai rien voulu faire sans ton assentiment, pour que ce bienfait ne parût pas t’être imposé, mais qu’il vînt de ton bon gré. Peut-être aussi Onésime ne t’a-t-il été retiré pour un temps qu’afin de t’être rendu pour l’éternité, non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère très cher : il l’est grandement pour moi, combien plus va-t-il l’être pour toi, et selon le monde et selon le Seigneur !

(Philémon, 10-16)

 

L’esclave qui se fait moine pour échapper à son maître doit lui être rendu, si celui-ci le réclame, mais seulement si la preuve de la faute a été faite pendant les trois ans de vie monastique de l’esclave. (traité de la vie monastique, de Léon VI le sage)

Les tatouages faciaux sont un marqueur indubitable et ancien d’identité, au point que tous les tatoués sont qualifiés de mushabo (musha signifiant à la fois épine et tatouage), chaque groupe se définissant par les variantes des dessins, mais un seul groupe pouvant offrir une très grande variété de motifs. Erikson y voit le souci des Pano d’assimiler le plus lointain, tout en se différenciant au maximum du prochain (ego).

Le tatouage pano est une épreuve extrêmement douloureuse et il n’est pas anodin que les Amahuaca lui donnent le nom de muka, qui signifie amer, douloureux. L’utilisation d’une épine rappelle la transmission d’énergie d’aîné à cadet chez les Matses, mais encore les techniques chamaniques agressives de ce secteur amazonien.

 

Ce tatouage a ceci de particulier qu’il est imposé systématiquement aux captifs, souvent contre leur gré. Erikson rapporte le témoignage d’un jeune péruvien, enlevé par les Marses, vivant en 1985-1986 chez les Marubo de l’Itui, narrant qu’il s’était « débattu pendant toute la durée de la cérémonie ». Cette opération marque le nouveau statut des captifs et leur inclusion dans le groupe.

Tastevin, cité par Erikson, décrit, en 1926, la scène suivante :

51) du sort advenu à un petit groupe originaire du rio Libertade, « battus et conquis par les Catuquina du Haut Gregorio, qui les ont tous marqués de leurs tatouages [...]. Pendant qu’ils les soumettaient à cette opération, ils leurs répétaient en conquérants : maintenant vous ne serez plus Jaminawas, misérables vauriens, vous serez désormais des Catuquina ».

Le sort réservé à ces prisonniers n’est cependant pas foncièrement différent de celui des membres du groupe, lesquels sont tatoués par le parent le plus « lointain ». Ce peut être le conjoint, lequel, conformément aux règles de l’exogamie qui régit le groupe est un « autre » et donc mis sur le même plan que les ennemis ou tout étranger. C’est, chez les Matis, le kuku ou koka (oncle maternel ou beau-père) qui est à la fois le plus différent (autre moitié et autre génération), et le pôle par rapport auquel il est possible de se définir. Et c’est précisément cette différence, cet apport de l’identité par l’extérieur, qui permet à ces populations d’être inclusives.

En effet, c’est ce koka, qui à la fois donne les femmes (assurant l’exogamie), mais encore transmet l’identité, par le tatouage, ne faisant dans ce derniers cas, que transmettre ce qu’il a lui-même reçu d’un alter-ego du futur tatoué, en théorie le père du père du tatoué.

Le tatouage que pratique le koka n’est donc qu’une restitution, qui peut relever soit de la vengeance (l’acte est alors violent), soit de l’acte de réciprocité. Dans ce dernier cas, il s’agit d’un don d’identité dont le tatoué est redevable. Les deux aspects étant complémentaires chez les Pano. Ainsi circulent l’énergie, l’identité et la fertilité « biens limités qui circulent et sont l’enjeu des relations avec l’extérieur » (Erikson, 1986 ; p. 194).

Par le tatouage, les captifs sont donc assimilés, inclus et l’acte même de tatouer relève d’une transmission et d’un don d’identité.

F. - MARQUAGE D'APPARTENANCE SUR LES MILITAIRES - MARQUAGES GUERRIERS

Le marquage des militaires, à distinguer de celui des guerriers, apparaît tardivement, tout au moins en Occident, où il n’est mentionné explicitement dans les sources qu’à compter de la fin du IVè siècle, sans préjuger d’une pratique possible déjà dès le milieu du siècle, si l’on prend en considération son évocation, en termes ambigus (le sceau), par Cyrille de Jérusalem vers 350, dans ses Catéchèses. Ainsi Ambroise de Milan quelques années plus tard, se fait l’écho de ce marquage d’appartenance : « Les jeunes serviteurs sont inscrits avec la marque de leur seigneur, et les soldats sont marqués au nom de l’empereur » (De obitu Valentiniani consolatio). Ambroise de Milan, par cet éloge funèbre à la manière d’un panégyrique tout à fait emprunté au style païen, destiné à exalter la chrétienté, en assimilant la figure impériale à la figure christique, par l’emprunt à la bible de références multiples, y compris au cantique des cantiques, opère le glissement symbolique de la marque impériale sur les soldats, à la marque du Christ sur les chrétiens. Chrétiens qui deviennent ainsi soldats du Christ.

A la même époque, l’Homélie 2 sur le baptême de Théodore de Mopsueste nous renseigne sur le fait que le marquage est subordonné à la manifestation d’un réel engagement du volontaire. Ce que confirme le témoignage de Végèce sans son Epitoma rei millitaris, livre I : « Mais on ne doit pas marquer immédiatement la nouvelle recrue qu’on a choisie en lui piquant des signes, tant qu’elle n’a pas été vraiment éprouvée par l’exercice » (L. Renaut, 2004).

 

Ce marquage d’appartenance est étendu aux agents chargés d’une mission d’intérêt public (militia), tels que les ouvriers des arsenaux et gardiens des aqueducs, par les décrets des empereurs Arcadius et Honorius (15 décembre 398) et Zénon (474-494), manière de lutte contre le détournement de ce que l’on peut appeler un personnel d’Etat.

 

C’est métaphoriquement que ce type de marquage devient « marque » d’appartenance religieuse, ainsi qu’il est possible de le retrouver sous la plume de Jean Chrysostome, qui l’assimile à l’empreinte de l’esprit saint :

« quand vous apprenez à connaître l’avenir, quand vous recevez l’inspiration divine, et que vous êtes marqués. du sceau de Dieu. L’Esprit-Saint imprime aux fidèles un caractère analogue à cette marque qui fait reconnaître les soldats; et si vous quittez les rangs, vous êtes aussitôt découverts. Les Juifs avaient la circoncision, comme marque distinctive des Chrétiens, il est le gage de l’Esprit- Saint. » (Sur la deuxième épître aux Corinthiens, Homélie III, chap. I, 12 à 22)

Cette même symbolique du marquage conféré par le baptême sera également reprise par Jérôme et Augustin d’Hippone.

 

Le marquage militaire se retrouve également chez les samouraï, lesquels impriment ainsi sur leur corps, une marque qui permettra sinon leur identification, au moins leur attachement à tel ou tel seigneur de guerre, pour le cas où il serait tué, dépouillé de son armure et parfois même décapité, sur le champ de bataille.

 

Ce marquage d’appartenance en revanche est distinct du marquage guerrier qui, s’il permet d’identifier des populations particulières appartenant à une même nation, n’en est pas moins propre à chaque individu, l’évolution de celui-ci dépendant soit du nombre de combats, soit du nombre de blessures reçues, soit du nombre d’ennemis tués, ainsi qu'on le pratique chez les indiens des Plaines en Amérique du Nord.

Chez les Iroquois, par exemple, le tatouage corporel et facial se dédouble dans celui de la représentation qui est faite du guerrier sur sa massue ou crosse de combat.

Le guerrier iroquois, au terme d’un « rêve » reçu au cours de son initiation, rencontre l’esprit qui veille sur lui particulièrement et se le fait tatouer, généralement sur le visage, près de la bouche, considérée comme le passage de l’âme. Lars Krutak rapporte le témoignage d’un voyageur allemand, Johann Kohl, auquel un guerrier Ojibway, rencontré dans le Wisconsin dans les années 1850, expliqua la signification des ornements gravés dans sa crosse, au nombre desquels l’esprit de l’aigle, qui lui était apparu en vision après dix jours de jeûne dans le désert.

Le portrait du guerrier mohawk Onigoheriago, peint en 1710 alors qu’il visite l’Angleterre en compagnie de trois autres grands chefs indiens représentant les cinq grandes nations des Iroquois), affiche, le long de deux lignes, des marques en forme de V indiquant probablement le nombre de blessures reçues au combat, tandis que la ligne traversant le visage dénombre les scalps prélevés sur les hommes qu’il a tués.

 

Un jésuite, en 1653, rapporte qu’un chef de guerre iroquois portait soixante marques de tatouage sur une seule cuisse.

 

Ce marquage existe dans d’autres cultures également puisque pour avoir tué un ennemi ou un homme au combat, l’Inuit du Groenland reçoit deux lignes horizontales en travers du visage (De Mello, 2007 ; p. 162-163). Les Inuits du Tchoukotka en revanche, inscrivent ce tatouage sur leurs épaules, dans l’espoir d’y transférer l’esprit de leur victime et d’en faire un assistant ou même une partie d’eux-mêmes (Krutak, 2000).

 

Les marquages des victoires tant à la chasse qu’à la guerre ont cependant ceci de particulier qu’ils ne sont pas figuratifs mais abstraits, géométriques. On peut également rapprocher la marque tribale bédouine que porte Caïn après qu’il eut tué son frère, de ce type de tatouage, mais aussi de l’aura qu’il confère au guerrier et de son entrée dans le cercle des hommes ayant accès aux femmes, donc reconnu apte à fonder et entretenir une famille. Et l’on voit ici l’acte fondateur d’un chef de tribu, sorti du monde fusionnel antérieur. Acte qui n’est pas sans rappeler nombre d’autres mythes fondateurs, y compris celui de la fondation de Rome. Acte qui nous ramène également à l’inceste primordial puisqu’obligatoirement, dans la cosmogonie biblique, son épouse est aussi sa sœur.

Tatouages sur le visage et le corps du chef Yuchi Senkaitschi (Géorgie) en 1736 et tatouage sur le visage d’un chef de guerre Cherokee, 1762 - Lars Krutak, 2010

Tatouages sur le visage et le corps du chef Yuchi Senkaitschi (Géorgie) en 1736 et tatouage sur le visage d’un chef de guerre Cherokee, 1762 (Lars Krutak, 2010)

Tatouage du guerrier mohawk Onigoheriago, composé du manitou « Sunbird » au coin de la bouche, de la marque des scalps prélevés et blessures reçues au cours des combats - Lars Krutak, 2006

Tatouage du guerrier mohawk Onigoheriago, composé du manitou « Sunbird » au coin de la bouche, de la marque des scalps prélevés et blessures reçues au cours des combats ( Lars Krutak, 2006)

IHVH-Adonaï lui dit: « Ainsi, tout tueur de Caïn subira sept fois vengeance. » IHVH-Adonaï met un signe à Caïn, pour que tous ceux qui le trouvent ne le frappent pas.

Caïn sort face à IHVH-Adonaï et demeure en terre de Nod au levant de l’Édèn.

Caïn pénètre sa femme.

Enceinte, elle enfante Hanokh. Il bâtit une ville et crie le nom de la ville, comme le nom de son fils : Hanokh.

(Gn, 4:15-17, trad. Chouraqui)

G. - MARQUAGES RITUELS & ORNEMENTAUX

1. - Scarifications

Il paraît donc extrêmement difficile de relier très directement les marquages corporels que constituent les scarifications et tatouages, à une démarche initiale proprement religieuse dans les cas précédents.

 

Si, ainsi qu’il l’a été écrit plus haut, les scarifications forment l’une des plus anciennes manière de marquage de l’humanité n’en demeure pas moins la question du pourquoi d’une telle pratique et de leurs significations.

Des statuettes féminines du Moyen Empire (- 2065 à - 1785) trouvées dans les tombes, présentent pour certaines des marques de losanges constitués de points, tandis que d’autres sont marquées de croix. Les marques se situent autour de la taille, sur le côté, sur le dos, sur les cuisses.

Les travaux de l’égyptologue Christiane Desroches-Noblecourt, l’ont amenée à rapprocher ces statuettes, de représentations de défunts recevant l’hommage d’une figure féminine ainsi que de textes du IIIè millénaires avant l’ère commune, décrivant une opération de revirilisation effectuée par Isis et Nephthys sur le pharaon, alors identifié à Osiris, préalable indispensable à sa résurrection. Ce rituel bénéficie également aux proches parents du défunt.

Une peinture de la tombe d’Imennakht (Nouvel Empire, env. 1500-1090 AEC), représente les soins successifs apportés au défunt, les pleureuses et six femmes, costumées comme Isis et Nephthys, sœurs ou filles de celui-ci. Les deux premières portent quatre petites croix alignées en collier des épaules à la clavicule et les quatre autres une croix sur chaque épaule ce qui, pour Christiane Desroches Noblecourt, correspondrait à la fonction remplies par les statuettes.

Ces croix pourraient être des marques de deuil auto-infligées consistant en des incisions encore fraîches au moment du deuil, mais destinées à se cicatriser par la suite.

 

Cette pratique de l’incision pour maquer le deuil est tout à fait courante au Proche-Orient. Condamnée par le Deutéronome, puis le Lévitique, elle n’en demeure pas moins pratiquée, durant la même période, que ce soit à l’occasion de funérailles ou à l’occasion de grandes défaites.

« Vous êtes des fils pour Yahvé votre Dieu. Vous ne vous ferez pas d’incision ni de tonsure sur le front pour un mort. » (Dt, 14:1)

« Vous ne vous ferez pas d’incisions dans le corps pour un mort et vous ne vous ferez pas de tatouage. Je suis Yahvé » (Lv, 19:28)

« Ils ne se feront pas de tonsure sur la tête, ils ne se raseront pas le bord de la barbe et ne se feront pas d’incisions sur le corps » (Lv, 21:5)

Lamentations pendant l’enterrement (pleureuses) – détail central (- 1330) : relief (sculpture) trouvé dans une tombe de Saqqara, département des antiquités égyptiennes, aile Sully, Louvre B 57. Creative commons

Lamentations pendant l’enterrement (pleureuses) – détail central (- 1330) : relief (sculpture) trouvé dans une tombe de Saqqara, département des antiquités égyptiennes, aile Sully, Louvre B 57. Creative commons

A l’inverse, Jérémie, dans ses prophéties concernant la chute des royaumes Hébreux, relève que les marques de deuil et de respect habituels ne seront pas accordées aux victimes, ce qui serait la manifestation de la punition des Hébreux et le renoncement à la protection de son peuple par Yahvé :

« Grands et petits mourront en ce pays sans être enterrés ni pleurés; pour eux, on ne se fera ni incisions ni tonsure » (Jr, 16:6)

A quoi succèdent, à l’inverse, les expressions visibles de deuil et de pénitence, ainsi qu’une exhortation à cesser au renoncement et au deuil ; enfin ce qui pourrait indiquer une marque de mise en esclavage :

« arrivèrent des hommes de Sichem, Silo et Samarie, au nombre de 80, avec la barbe rasée, les vêtements déchirés, et le corps marqué d’incisions; ils portaient des oblations et de l’encens qu’ils voulaient présenter au Temple de Yahvé » (Jr, 41:5, en pleines guerres civiles de Judée, ces hommes se présentent à Miçpa, haut lieu cultuel)

« La tonsure a été infligée à Gaza, Ashqelôn est réduite au silence. Toi qui restes de leur vallée, jusques à quand te feras-tu des incisions? » (Jr, 47:5, après que Pharaon ait pris possession de Gaza)

« Oui, toute tête est rasée, toute barbe coupée, à toutes les mains il y a des incisions, sur tous les reins un sac ! » (Jr, 48 :37, le contexte est cette fois la chute de Moab)

D’une toute autre manière, il est possible de retrouver aujourd’hui des manifestations de déploration induisant un rituel d’incisions, auquel peuvent s’ajouter diverses autres pratiques, comme la flagellation, au cours de l’Achoura chiite.

 

L’incision, bien que condamnée par trois religions qui l’ont pratiquée ou la pratiquent encore au moins dans certaines franges, a donc une forte connotation de douleur accompagnant un deuil ou la remémoration d’un évènement socialement structurant considéré comme douloureux. Et dans ces cas, l’ultime recours, le destinataire de ce sacrifice de soi, est une divinité ou un saint, c’est donc à dire une divinité subalterne.

Lors des célébrations de l’Achoura, les chiites commémorent dans la douleur la mort du martyre Hussein, fils d’Ali et gendre du prophète Mahomet. Ils se flagellent ou se coupent en signe de contrition

Lors des célébrations de l’Achoura, les chiites commémorent dans la douleur la mort du martyre Hussein, fils d’Ali et gendre du prophète Mahomet. Ils se flagellent ou se coupent en signe de contrition

Véritables œuvres cicatricielles, certaines scarifications n’auraient pour toute finalité que de ponctuer le passage de l’enfance à l’âge adulte à la puberté, au terme d’une initiation qui peut s’étendre sur une semaine à dix jours.

Ainsi Buffon décrit-il en 1749 une pratique consistant, pour les jeunes femmes wolofs à se faire scarifier la peau avant leur mariage :

Evoquant les populations qu’il appelle Ialofe (Wolofs), et plus spécifiquement leurs femmes Buffon écrit :

« Elles aiment beaucoup à sauter & à danser au bruit d’une calebasse, d’un tambour ou d’un chauderon : tous les mouvements de leurs danses sont autant de postures lascives & de gestes indécens. Elles se baignent souvent & elles se liment les dents pour les rendre plus égales : la plupart des filles, avant que de se marier, se font découper & broder la peau de différentes figures d’animaux, de fleurs, &c. »

(Buffon, éd. 1792)

L’usage de se faire dessiner ou graver, toutes sortes de dessins et de figures, sur différentes parties du corps, date sans doute de la plus haute antiquité, et on le retrouve chez toutes les nations sauvages de l’Ancien et du Nouveau Monde.

Il paraît qu’il est provenu de l’intention de se distinguer d’abord de nation à nation, ensuite les familles les plus puissantes, auront voulu se distinguer aussi par des desseins particuliers.

Actuellement encore, en Afrique, les tâtouages en desseins fort recherchés, sont les marques d’une condition relevée, et un esclave n’oserait se faire tâtouer aussi magnifiquement qu’un homme libre.

En Afrique, les tâtouages se font de différentes manières. J’ai vu à Sierraleone une jeune Négresse de dix ans, de la famille du roi, qui se faisait tâtouer par coquetterie ou par orgueil ; elle s’était soumise à un véritable supplice, dont je la plaignais ; mais l’honneur d’être magnifiquement tâtouée, le lui fit supporter, sans proférer une seule plainte.

On lui avait dessiné sur le vente, sur les hanches, sur les cuisses, sur les mollets, sur les seins, des desseins qui étaient formés de petites figures, qui représentaient chacune une petite fleur à cinq pétales.

Quand l’ensemble de ces desseins fut tracé avec un suc mordant d’une couleur fort rouge, le tâtoueur, au moyen d’une petite pince d’une ligne de largeur et fort tranchante, arrachait une petite partie de l’épiderme et de la peau : chaque pétale des fleurs qui formaient l’ensemble de ces desseins, devint une petite blessure et ces blessures étaient innombrables.

L’opération de ce tâtouage dura dix jours, et après chaque séance, la partie tâtouée était frottée d’huile de palmier, mêlée d’une substance aromatique.

Cette jeune Négresse fut dix jours avant d’être guérie de cette opération.

A la place de chaque petit arrachement, la nouvelle peau forma un petit gonflement, et l’effet de ce tâtouage était le même, que celui d’un piqué anglais ; c’était une espèce de guillochage très-singulier.

D’autres tâtouages se font en petits points au moyen d’aiguilles pointues, trempées dans une liqueur très corrosive et qui laisse une marque ineffaçable.

D’autres se font par lignes serrées près l’une de l’autre, et c’est assez communément ceux que les jeunes Négresses employaient pour se faire tâtouer les seins.

Ordinairement, ces lignes sont tracées en spirales, avec des pierres dures et pointues.

 

Source : Golberry Silvain Meinrad Xavier, 1802, T II, p. 403-406

L’étonnement des explorateurs blancs qui découvrent ces pratiques va, non seulement, les amener à étudier et rapporter nombre d’entre elles, en général décrites fidèlement à défaut d’être comprises et surtout, de n’être pas jugées, dans les mots de leur époque, à l’aune de la culture judéo-chrétienne, bien évidemment dépréciative. En général il en ressort une forme de sidération devant ce qu’un humain est capable de supporter volontairement, avant que ne s’exprime la condamnation morale sur des pratiques considérées comme à la fois ostensiblement sexuées et polythéistes. Le jugement moral associe généralement les deux dans une même critique.

D’autres, comme Louis Pales, s’intéressent plus spécifiquement aux répercussions médicales. Si le discours anthropologisant demeure ancré dans le contexte des théories raciales qui est celui des années coloniales, il n’en soulève pas moins l’intéressante question de la maîtrise à la fois de la pratique de la scarification en tant que telle, mais aussi de la rareté des accidents infectieux consécutifs à l’application des plaies.

Cicatrices en creux et cicatrices saillantes représentent deux types, deux conceptions, deux techniques et qui sont à l’opposé l’une de l’autre. L’archéologie témoigne de leur ancienneté et les statuettes de la Nigeria attestent, avec la dualité des types, celle du milieu où elles ont vu le jour, si l’on étend à ces mutilations le texte dont Frobenius accompagne leur reproduction : type de peuple conquérant, type de peuple autochtone. Ces mots et tout ce qu’ils évoquent ne sauraient laisser insensible un ethnologue.

La technique d’exécution qui permet d’atteindre à de pareilles mutilations est digne d’admiration et il est étrange que l’on puisse arriver à de tels résultats sur les téguments humains, je dirais presque sans bavures.

Les incisions que les chirurgiens modernes pratiquent sous le couvert de l’asepsie et de l’antisepsie visent à être le moins apparentes que possible. Lorsque la cicatrisation se fait d’emblée, dans les 8 ou 10 jours nécessaires à la coaptation du tissu conjonctif superficiel, la cicatrice est nette, sans reliefs, et reste telle. D’autre fois, une désunion de la plaie ou sa suppuration entraînent la formation de cicatrices tourmentées, irrégulières, vicieuses. Et ceci se voit, en bien ou en mal, chez les Noirs comme chez les Blancs.

Quoique pratiquées sans le secours de l’asepsie et de l’antisepsie, les mutilations tégumentaires des Noirs, bien qu’apparentes — et désirées telles — n’ont pas d’irrégularités majeures. Eu égard au nombre de plaies volontaires ainsi provoquées, les accidents sont rares.

[...]

Tout est réuni cependant pour leur donner naissance : la plaie, l’irritation du derme, l’infection aussi et qui aggrave dans bien des cas les tatouages profonds. Enfin, et surtout, si l’on fait le compte des scarifications des Noirs, le nombre des cicatrices qui deviennent véritablement pathologiques est relativement faible. Les téguments qui ont cependant réagi dans les scarifications en relief pour donner une chéloïde, restent souvent en l’état qu’on se proposait initialement de leur assigner.

Comment donc les indigènes obtiennent-ils ce qu’ils veulent — la dépression, le relief, la masse charnue?... Ils semblent jouer avec la peau, ils la modèlent, ils la « brodent » disait déjà Buffon. Je pose la question sans avoir la prétention de la résoudre.

Source : L. Pales, 1946, p. 4-6

Si la seule dimension esthétique est indéniable, dans la plupart des scarifications, si certaines cicatrices, notamment au visage, peuvent indiquer l’appartenance à une ethnie particulière ou bien encore à une caste, à laquelle tel ou tel type de scarification appartiendrait, comme par exemple les castes dominantes chez les Mayas (et cf. également plus haut), doit-on pour autant exclure la dimension spirituelle initiale qui inspira ce type de pratique, fût-elle aujourd’hui pratiquement oubliée ou extrêmement atténuée par sa réduction au seul rite de passage de l’enfance à l’âge adulte ?

 

La scène décrite par Golberry en 1802 peut encore se voir de nos jours et dans d’autres contrées. C’est ainsi que les garçons Iatmul, de Papouasie Nouvelle-Guinée, qui vivent près du fleuve Sepik, reçoivent, lorsqu’ils sont prêts les scarifications qui vont les purifier du sang mauvais et en faire des Hommes Crocodiles, à l’image de leur totem, au terme de plusieurs semaines d’initiation.

Grand portrait d’un souverain Culture Maya, Bonampak (?), région de l’Usumacinta, Mexique Classique récent : 600-800 après J.-C. Calcaire et stuc H_78 cm - http://www.alaintruong.com/archives/2008/08/27/10368798.html

Grand portrait d’un souverain Culture Maya, Bonampak (?), région de l’Usumacinta, Mexique Classique récent : 600-800 après J.-C. Calcaire et stuc H_78 cm

http://www.alaintruong.com/archives/2008/08/27/10368798.html

Selon la cosmologie iatmul, le crocodile, être démiurge, donna naissance au monde. En remuant la queue, il permet aux parcelles de terre de se coaguler, donnant naissance à l’île sur laquelle il se repose. Cet ancêtre se divisa alors en deux et sa mâchoire supérieure forma le ciel, tandis que sa mâchoire inférieure forma la terre. Analogiquement avec le corps du crocodile, l’organisation générale des villages de la vallée du Sepik, ainsi que la maison cérémonielle, comme le corps humain, sont perçus sous une forme duale. Les Iatmul conçoivent sans ambiguïté qu’un élément puisse être à la fois double et unique, comme les esprits ancestraux des eaux, les wagan. Toute chose possède son double ou son reflet. La pensée iatmul, de ce point de vue, combine dualisme et monisme en un équilibre apparent (Coiffler, 1992 et Peltier et Mélandri, 2012).

Il est au demeurant intéressant de noter que le crocodile est mentionné dans d’autres mythes fondateurs : mentionnons le Sobek égyptien, dieu de la fertilité, mais encore le crocodile, seule espèce animale nommée précisément dans la Genèse, avant même le serpent.

 

Quoi qu’il en soit, pour les peuples riverains du Sepik, ce démiurge prit diverses formes au fil du temps, donnant naissance aux clans, groupes de parents qui en sont directement issus. C’est pourquoi tous les clans d’une même communauté savent descendre en lignée patrilinéaire de cet ancêtre commun, crocodile et esprit des eaux (wagan).

Et c’est un soir et c’est un matin : jour quatrième.

Elohîms dit : « Les eaux foisonneront d’une foison d’êtres vivants, le volatile volera sur la terre, sur les faces du plafond des ciels. »

Elohîms crée les grands crocodiles, tous les êtres vivants, rampants, dont ont foisonné les eaux pour leurs espèces, et tout volatile ailé pour son espèce. Elohîms voit : quel bien ! (Gn 1:19-21, trad. de Chouraqui)

Cet ancêtre primordial avait une sœur, mère primordiale, laquelle donna naissance à deux enfants, l’aîné étant un crocodile et le cadet un silure. Un jour les femmes parties à la pêche, en rapportèrent des silures. Sous ces silures se cachaient des esprits appelés vakn. Ces esprits enseignèrent aux premiers hommes comment ouvrir le sexe des femmes. Ils inventèrent ainsi la sexualité et permirent aux hommes de découvrir la sexualité féminine (Peltier et Mélandri, 2012).

Anthropomorphe ou sous la forme d’un crocodile, cette mère primordiale concentre les traits de la mère nourricière mais aussi dévorante, qui «avale» et «digère» les jeunes garçons dans les maisons cérémonielles, lors des initiations. Les initiés portent alors sur leur corps, la trace indélébile de cette digestion, sous la forme de scarifications rappelant les écailles de la peau du crocodile. Les femmes de haut rang peuvent également porter de telles scarifications.

 

Cette initiation est d’autant plus importante que la conception qu’ont les Papous de l’enfant, ne donne une identité à celui-ci qu’au moment de son initiation. En effet, pour les Papous, le fœtus préexiste à la conception du bébé. Le père, par son sperme, le nourrit et lui permet de constituer son ossature. Par son sang, la mère le nourrit et lui apporte la chair. Lorsque naît l’enfant, son père ne le touche pas et il ne le nommera pas pendant les années suivantes. L’initiation est le moment où le père reprend ses droits sur l’enfant mâle, tandis que la scarification purge celui-ci du sang maternel qui, s’il l’a nourrit jusqu’alors, devient dangereux pour lui à compter de la puberté. Ce qui n’est pas sans rappeler, bien que le rituel soit infligé au nourrisson, la symbolique de la circoncision (cf. article prochainement en ligne).

 

Bien que le nombre des rituels ait fortement diminué, non seulement du fait de la colonisation, mais encore de celui des interdictions, par l’administration australienne, des guerres interethniques qui s’achevaient par la prise des têtes des vaincus, de l’intrusion de l’économie de marché et de la migration de la population masculine (les guerriers étaient les principaux organisateurs de la vie cérémonielle), de la guerre du Pacifique et du développement des missions, certaines cérémonies initiatiques ont pu perdurer.

 

Aujourd’hui source de spectacles pour les touristes, l’initiation des « Hommes Crocodiles » n’en rappelle pas moins les souffrances endurées par la jeune Sierra-Léonaise :

 

Au bruit des tambours, le village se rassemble. C’est l’appel du crocodile. Les danseurs ont enfilé leurs masques et un collier confectionné avec soin. Les femmes sont encore présentes à ce moment de la cérémonie.

Les hommes s’avancent en file. Ils vont incarner l’ancêtre crocodile et le rituel commence. Des offrandes – poule, noix de bétel, etc. – sont faites à ceux qui vont s’occuper des futurs initiés. Les danseurs battent le sol, imitant la queue du crocodile impatient de frapper le corps des initiés. Totalement nus, portés sur le dos de leur futur scarificateur les jeunes initiés se montrent une dernière fois avant de disparaître dans la forêt et gagner l’espace sacré où ils vont entamer leur métamorphose. Les femmes et les non-initiés ne peuvent les suivre. Cet espace, cette retraite sacrée, originellement gagnés de nuit, ainsi que la séparation d’avec le reste du groupe, sont une première entrée dans la mort symbolique.

Ils vont passer leur première nuit dans la Maison des hommes ou Maison des esprits, afin d’être enseignés de tous les mystères qui leur permettront d’affronter leur vie d’homme.

Scarifiés, ils sont ensuite enduits d’une terre nommée yimba, mélange d’argile et d’huile ou de latex. La couleur blanche de ce mélange, symbolise la mort du néophyte à son ancienne vie. Dans nombre de sociétés papoues, le blanc est la couleur du deuil, de l’affliction consécutive à la mort d’un parent. De même, les esprits des revenants sont blancs, leur peau ayant une lueur pâle par opposition à la peau noire des vivants.

Cet engloutissement dans le ventre de la déesse mère primordiale - ici représentée par la Maison des esprits -, qui les avale et les digère, constitue un retour à l’état fœtal et le monde embryonnaire de l’existence, tant personnelle que cosmique. La mutilation que constitue la scarification, représente les traces de manducation et la marque de la mort puis de la résurrection des néophytes, censés avoir été dépecés entre les mâchoires du crocodile. Ainsi naissent à eux-mêmes les initiés, qui reçoivent enfin leur nom.

Source :

http://noletjey.canalblog.com/archives/2011/11/20/22734323.html

Les plaies seront rouvertes par trois fois, afin d’empêcher une cicatrisation trop rapide. Il faut attendre environ une dizaine de jours avant que les écailles du crocodile soient enfin moins douloureuses et le processus cicatriciel pratiquement terminé.

 

Inachevé jusqu’à cette initiation, innommé, le jeune homme est mort à sa vie naturelle et re-né dans la souffrance cette fois-ci volontairement acceptée (la première inhalation du nourrisson étant la première souffrance) à une vie supérieure, à la fois religieuse et culturelle. Il incarne, désormais, les deux divinités tutélaires en portant sur lui, intimement, leur marque. Son corps est à l’image du corps des dieux.

Entrée de la maison des esprits des Kaningara, ornée d’une bouche de crocodile dévorant, représentant l’esprit de Nashut - ©Lars Krutak, 2008

Entrée de la maison des esprits des Kaningara, ornée d’une bouche de crocodile dévorant, représentant l’esprit de Nashut - ©Lars Krutak, 2008

On retrouve le rituel de la digestion également chez les Mandja et Banda d’Afrique. Une société secrète, dénommé Ngakola, répète, à chaque initiation, l’engloutissement du néophyte par le monstre éponyme, qui a le pouvoir de tuer les hommes en les engloutissant puis de les régurgiter ensuite, renouvelés. Le néophyte, après avoir été fouetté et torturé, ce qui symbolise son passage dans le ventre de Ngakola, subit encore quelques épreuves avant d’être déclaré rendu par le maître initiateur, donc ressuscité, puis renommé, enfin initié aux secrets (Eliade, 1965)

 

On peut arguer d’une forme de dissolution des signifiants originels, qui ont laissé la place à une forme cultuelle plus édulcorée et plus revendicatrice de la préservation d’une culture qui tend à disparaître, particulièrement sous l’injonction chrétienne. Renouveau charismatique et églises baptistes, évangélistes, sont autant de manifestations chrétiennes permettant d’atteindre l’état de transe que toutes les religions premières ont pratiqué et recherché, attirant ainsi des populations que ces sectes veulent à toute force soustraire à leurs cultes ancestraux, en leur proposant des rituels relativement syncrétiques, basés sur l’imprécation itérative, quasi-mantrique, l’exaltation des sens et la surexploitation des failles psycho-affective des adeptes.

Il n’en demeure pas moins que l’initiation des Iatmul, quand bien même elle s’effectue aujourd’hui, sur des hommes adultes également et même parfois sur des blancs en quête de certaines formes de spiritualité, demeure un instrument politique d’affirmation identitaire tout en offrant un statut social. On retrouve également ce rite chez leurs voisins Kaningara (Krutak, 2008)

 

L’initiation des Sikoomse (société des masques), en pays moaaga, au Burkina-Faso, bien plus longue, s’étend sur trois années à l’origine, même si aujourd’hui elle est réduite à quelques mois. Dans ce cas précis, écrit Virginie Vinel, auteure de l’étude citée ici, il s’agit d’une initiation religieuse puisque les néophytes (sigemse ou sigemsi) reçoivent un enseignement qui leur donne accès à des fonctions dans le culte et originale du fait de sa mixité. Une mixité en résonnance avec le mode de transmission de l’identité sikoonga.

Les novices sont réunis dans un site clôturé à proximité de l’arbre sacré du quartier-lignage, où sont déposés masques et instruments de musique, et sont frappés d’un certain nombre d’interdits, comme celui de couper leurs cheveux, ou de les tresser, pour les filles, ne as manger certains aliments, dont la viande. Assez symboliquement, ils ne peuvent monter dans le grenier de leur père, ni prendre un objet dans la case maternelle, non plus qu’avoir de rapports sexuels. Les garçon doivent également demeurer incirconcis.

Si les filles n’apprennent pas à jouer des instruments de musique, elles reçoivent en revanche le même enseignement des secrets, résident dans le même lieu que les garçons tout le temps de l’initiation, apprennent les noms qui désignent à la fois les personnes et les éléments du culte. Et à cet égard, on retrouve la croyance répandue dans toutes les religions, de la puissance de la parole. Parole dont l’effet principal se porte sur la force vitale de l’individu. L’étude réalisée par Geneviève Calame-Griaule sur la parole chez les Dogon (éd. 1987) est particulièrement éclairante sur le sujet, qui rappelle que la parole est étroitement liée non seulement à la notion de personne, mais plus encore à son corps et à son psychisme, où elle s’élabore, avant d’agir sur le corps et le psychisme des autres corps lorsqu’elle s’exprime. Elle souligne également son ambivalence en ce que nulle relation sociale n’est possible sans elle, mais elle peut être dangereuse et même destructrice en ce qu’elle est agissante. De ce fait, nommer procède de la parole efficace et le danger s’accroît à la mesure du secret dont elle est entourée. C’est, au demeurant, de cette même pensée que relève la Genèse biblique en ce qu’elle rappelle que le verbe est premier et pose immédiatement l’interdit aux humains, par la divinité elle-même, de la nommer, donc de prendre le pouvoir sur elle.

Au fait que les filles sikoomse reçoivent la même initiation que les garçons, de la part d’une équipe de formateurs mixte d’ailleurs, existe une raison pragmatique : les femmes doivent être initiées au même titre que les hommes, afin de transmettre à leurs descendants les pratiques, les savoirs et la langue des Sikoomse au cas où la lignée masculine disparaîtrait (Vinel, 2000).

Il existe des niveaux d’initiation différents, certains novices recevant un enseignement exhaustif, ce qui leur permet de savoir le pourquoi du poaka, et ceux qui apprennent un certain nombre de rites, sans accéder à la connaissance du fondement du culte. Le choix s’effectuera selon les capacités des jeunes gens, mais aussi sur intervention du devin (baga) qui met en lumière la destinée et les dispositions des recrues. Le devin choisira donc celle et celui qui dirigeront leurs compagnons, celles et ceux qui appartiendront à tel ou tel groupe (orateur, possesseurs et joueurs de tambours, gardiens et porteurs des masques, initiateurs et initiatrices), un groupe d’élus disposant d’un statut supérieur et enfin ceux qui porteront les scarifications. Ce dernier choix s’opère sur l’ensemble des novices, quel que soit le statut final.

Au terme d’une année et demie, des marquages corporels sont réalisés sur la majorité des novices. Ils consistent en des traits obliques sur la nuque et des boursouflures rondes qui couvrent l’ensemble du dos. Ces scarifications sont effectuées avec un hameçon et une lame. Rappelons que les Sikoomse ne pratiquent ni la circoncision, ni l’excision, et donc que ces scarifications sont une autre façon de marquer le passage au nouveau statut d’initié. La cérémonie réunit l’ensemble des familles des novices et apparaît comme le point culminant de l’initiation, le reste de la période de réclusion étant surtout consacré à la convalescence. Là encore, la mixité prévaut puisque le scarificateur peut être un homme ou une femme. D’autres marquages dans les initiations sont pratiqués, ainsi les novices se trouvent coiffés d’une calebasse retournée après avoir été scarifiés (Vinel 2000).

En revanche, on ne peut limiter le culte aux seuls membre d’un lignage sikoomse. En effet, si le lignage patrilinéaire joue un rôle, il n’exclut pas l’adhésion personnelle, la volonté individuelle. Au sein d’un quartier sikoomse, on peut trouver des identités chrétiennes, musulmanes ou sikoaanga. L’identité joue donc à plusieurs niveaux : l’identité face au quartier voisin et l’identité au sein du même quartier.

Cette relativité de l’identité est renforcée par la transmission matrilinéaire de l’identité sikoomse. Encore cette transmission n’est-elle pas systématique et c’est un devin qui détecte à la naissance de l’enfant si celui-ci appartient au sikoomse. Si tel est le cas, le garçon ne sera pas circoncis et la fille ne sera pas excisée. A l’âge adulte cet enfant participera au culte des parents maternels, qui assureront les rites funéraires à son décès, et il transmettra à certains de ses enfants, son identité sikoaanga. Cette transmission matrilinéaire dénote la place originale de la femme dans cette société.

Enfin, on peut acquérir l’identité sikoaanga par l’apprentissage, ce qui permet l’introduction « d’étrangers » dans le groupe, et suppose donc la possibilité offerte d’une conversion.

Nous voyons, dans cet exemple, que les scarifications ont un rôle extrêmement particulier et désignent une classe de hauts initiés reconnus par voie divinatoire, donc prédestinés par un pouvoir non humain.

 

Différent encore, le cas des scarifications des Moose du Burkina Faso, qualifiées par Alain Joseph Sissao de «pratique de l’écrit oralisé» (Sissao, 2003).

Chez les Moose, l’origine des scarifications remonte à la naissance de Ouedraogo, fils du prince Rialé, d’origine mandé et de la princesse guerrière Yennega, du Dagomba, au secours de laquelle il se serait porté. Afin de le reconnaître parmi tous les autres, son père aurait tracé sur lui les premières scarifications. La tradition en fait le fondateur du royaume de Tenkodo, le plus ancien royaume du Burkina actuel. D’autres sources font remonter les scarifications à Naba Oubri, entre les XIè et XIIè siècles. Chef conquérant, il laissait cependant en paix les habitants des villages et guerriers désireux d’éviter la lutte qui, en s’infligeant des cicatrices, se plaçaient sous son autorité.

 

Les scarifications des Moose sont de plusieurs types, pratiquées sur le visage, le corps et les dents.

Alain Joseph Sissao décrit ainsi les marques du visage :

Les princes Nakombse ont le droit de porter sur la partie droite du visage une cicatrice oblique descendant de la partie médiane du nez vers le menton.

Quant aux princesses Napogse, elles portent cette même cicatrice oblique des princes mais sur la partie gauche du visage.

 

Scarifications ornementales

Ce sont des séries de petits traits horizontaux formant des sortes de colonnes le long des pommettes. Ces scarifications sont seulement portées par les hommes. Elles sont interdites aux nobles.

Les femmes portent des cicatrices obliques (deux ou trois) sur le menton partant des lèvres (6).

Les femmes nobles portent une sorte de croix sur la pommette gauche (7)

Scarifications communes des moose

Ce sont deux séries de trois lignes qui encadrent le visage.

Les marense portent trois petites cicatrices convergentes vers le coin externe de chaque œil.

Importance sociale des scarifications chez les Moose de Manga

Les cicatrices permettaient une classification sociale divisant la société en nobles, princes ou esclaves selon le type de scarifications que l’on porte.

Le Marende : ce sont des cicatrices de la beauté, de l’élégance qui consistent à faire deux ou trois traits horizontaux sur la tempe. Ce terme Marende renvoit aux marense (teinturiers d’origine Sonrhaï) qui sont une catégorie socio professionnelle des moose. La relation avec cette couche sociale n’est pas ressortie dans les explications des dépositaires de la tradition de Manga. Mais ailleurs la référence aux marense est très probable (1).

Le wiifu du Nakombga : ce sont les cicatrices exclusivement réservées aux princes qui consistent à faire deux scarifications du visage à partir de la joue au menton l’une à droite, l’autre à gauche (2) ;

Le lemde ou scarification du menton qui est sous forme d’une croix au menton (3).

Le dedendga est une forme de scarification qui consiste alterner verticalement et horizontalement trois scarifications à gauche et à droite des pommettes (4).

Les scarifications sur les autres parties du corps et les dents

Youbl dayaka : scarifications que l’on fait sur le cou (5)

Pug wii, ou scarification du ventre (du mot puga, qui désigne le ventre). elles se caractérisent par trois cicatrices verticales en haut du nombril, trois scarifications horizontales à gauche et trois à droite.

Les scarifications ou limage des dents consistent à tailler les incisives supérieures et inférieures jusqu’à les rendre pointues.

Les scarifications propitiatoires :

Dog n kii wii : scarifications que l’on fait sur les nouveaux nés morts. Ce sont les laada ou fossoyeurs qui procèdent à la scarification sur ces nourrissons défunts. Ceci permet de reconnaître ensuite les mêmes scarifications sur le nouveau né de la femme qui perd ses enfants en bas âge.

 

Source : Sissao, Alain Joseph (2003) Signes graphiques moose et leurs significations : le cas des scarifications ethniques des moose du Burkina Faso. Eureka (47). 30-36

Sissao, Alain Joseph (2003) Signes graphiques moose et leurs significations : le cas des scarifications ethniques des moose du Burkina Faso. Eureka (47). 30-36

Pour Alain Joseph Sissao, les scarifications, en tant qu’elles font l’objet d’une codification, constituent, lorsqu’on les lit dans leur ensemble, un texte. Ce qui ramènerait la scarification à la parole.

Ainsi le Marende est-il une scarification de parure, destinée à embellir le visage, tandis que le wiifu du Nakombga rappelle une histoire personnelle, un rang social, la noblesse des Nakombse et au delà l’appartenance à une classe d’âge ou de clan. En outre, le wiifu du Nakomga marque la hiérarchisation dans la société moaaga.

En revanche, le dendenga, ou scarification du cou conserve un signifiant d’ordre esthétique.

Les scarifications sont réalisées en public et le scarificateur utilise un couteau de forme triangulaire, le pongo, fabriqué par le forgeron, dont le rôle social est là encore majeur. Une fois scarifié, le néophyte, soit un enfant, soit un adolescent, voit ses plaies enduites d’une pommade composée de beurre de karité, de bûndu (feuilles d’un arbuste) et de cendre.

 

Les scarifications opèrent donc comme une proclamation de la personne, aussi bien que des diverses identités du groupe (statut social, ethnie...), comme une carte d’identité, à laquelle s’agrègent de nouvelles charges symboliques au fur et à mesure de l’évolution de la société.

Cependant l’influence des religions colonisatrices, qu’il s’agisse de l’islam ou du christianisme, a provoqué un recul des scarifications, les pères blancs, notamment, interdisent radicalement cette pratique. L’administration coloniale elle-même les interdit dans un souci de préservation de l’intégrité corporelle des mineurs ; sans pour autant interdire où que ce soit la circoncision, ce qui demeure un paradoxe.

La migration a aussi amené les jeunes burkinabè à refuser la scarification à des fins de meilleure intégration dans leurs pays d’accueil, tandis que les filles rejettent les garçons scarifiés, l’inverse étant, au demeurant, tout aussi vrai.

Significativement chargée, la scarification pratiquée chez les Bambara (région de Ségou), puise sa symbolique dans l’institution socio-religieuse du Komo, société d’initiation secrète que l’on retrouve également chez les Malinké, les Kagoro, adoptée par les Peuls du Wassoulou, du Manding, du Fouladougou et du Birgo, et dont on trouve encore trace dans l’ethnie Kokoroko de Bougouni et chez les Minianka et Sénoufo de San, Koutiala et Sikasso.

 

Les membres de cette société s’organisent autour du «champ des morts» (šu foro), consacré à la fois à divers rites funéraires et à la culture vivrière - fruit d’une véritable compétition d’excellence entre les initiés de la société komo - l’autel (su kaba : pierre des morts), divisé en deux parties dont l’une figure des outils primitifs et l’autre une tête creuse, un masque de bois (šu kun : tête des morts), et les néophytes.

Le mot komo s’applique à un sanctuaire et aux autels qu’il contient, à un masque, aux sociétaires vivants et morts, au chef responsable de l’ensemble. La Société du komo à la fois politique et religieuse, dont les membres sont hiérarchisés, comprend tous les mâles d’un village. Ils y sont admis après une initiation, dès la circoncision. Le komo, dit l’informateur, est le « bienfaiteur » des hommes. Il est le gardien des croyances et des coutumes traditionnelles, de la morale, qui sont enseignées à tous les associés, ainsi que les règles de solidarité, les droits et les devoirs des membres, les interdits, les sanctions qui frappent les contrevenants. Il est le garant de la vie de tout le groupe humain, vie matérielle et spirituelle. Dans ses autels, réservoirs d’énergie vitale constamment renouvelée, sont gardées non seulement les âmes et la force vitale des morts ayant appartenu à la Société, mais encore celle des graines » (Ganay, 1947)

Au champ des morts sont associés deux greniers (maison du mil des morts), dont le plus grand constitue la réserve utilisée en cas de famine et sert à alimenter le second qui se vide plus vite. Le champ lui même est placé sous la protection de l’autel et du masque qui représente tous les morts : défunts récents, ancêtres réels ou mythiques, qui utilisèrent les premiers instruments aratoires figurés sur l’autre partie de l’autel et, au premier chef, la hache en fer primordiale.

L’autel est en outre accessible à tous ceux qui souhaitent augmenter le rendement de leur champ, disposer d’assez de force pour les travaux, pratiquer la divination ou, par l’entremise du komo tigi, maître de l’autel et responsable de tous les rites, demander la guérison d’un malade.

 

Concentré de la pensée mystique et sociale des Bambara, le masque de l’autel et avec lui l’autel tout entier, offre une grille de lecture on ne peut plus claire des scarifications que portent les Bambara.

La tête surmonte, à. hauteur d’homme, une pièce de bois évidée, nommée jigi, « appui » qui plonge profondément dans le sol et soutient tout l’autel; les deux parties sont en effet reliées par un petit morceau de bois, le tukuna (mot signifiant « qui relie »), placé entre la pierre faraku et la pièce de bois jigi. Le rôle du jigi est primordial car si d’une part, il soutient l’autel c’est lui qui, d’autre part, établit le contact entre les vivants, la terre, les morts : Par son canal toute la force des sacrifices pénétrera la terre, mais de son côté il puise les éléments vivifiants dans cette terre même et s’en empare avant le mil. Il les réinjecte, partie dans le mil des semences auquel il communique sa force vitale, comme si le mil était semé sur lui, et partie à la tête de l’autel et aux tronçons de pierre représentant les instruments aratoires.

Le tukuna, qui joint la tête šuku, aux instruments de pierre faraba et au jigi signifie que seule l’union des trois éléments de l’autel donne leur force à chacun et subsidiairement fait la force de l’ensemble. Ce qui signifie sur le plan humain, que l’homme vivant ne peut être détaché de la lignée de ses ancêtres, de ses instruments de culture, de la terre nourricière.

[...]

La tête, šu ku, représente non seulement l’ensemble des défunts, mais encore l’ancêtre mythique commun à tous les Bambara nommé kuma tigi « maître de la parole », ou kuma hana « parole terminée » (car nul ne put jamais le surpasser) qui, le premier subit la mort. Le visage en bois est fait à son image car les Bambara des temps anciens lui doivent toutes leurs connaissances. Il porte sur le front sept entailles verticales figurant les scarifications surukuti qui marquent certains Bambara.

Les premiers surukuti furent tracés sur les conseils de kuma bana ; ils sont considérés comme « la première parole des Bambara », avant que ceux-ci, dans les temps mythiques, ne connussent la parole articulée.

On les trace maintenant sur un nouveau-né, le jour de la dation du nom. Tout en indiquant son appartenance au groupe Bambara, elles lui confèrent les qualités morales et corporelles qu’on attend de lui sa vie durant, car elles sont symbole de force, de chance, de courage, de patience, de ruse et de ténacité.

Deux traits horizontaux sous chaque œil figurent les scarifications dites šu nye « œil de la nuit », que portent également les Bambara et qui sont considérées comme doublant leur vue normale, leur conférant en outre la vision des choses cachées. Elles furent aussi imaginées par les premiers ancêtres à l’imitation des marques noires qu’ils prenaient pour des yeux supplémentaires permettant aux animaux sauvages de voir dans l’obscurité. Chaque trait a, en outre, une signification particulière.

Deux d’entre eux représentent ceux qui se font sorciers et sorcières pour pénétrer tous les secrets et devenir les maîtres des forces occultes. Un autre, fait à l’instar des šu nye que portent certaines antilopes, signifie chez l’homme que celui qui en est marqué sera, comme l’animal, attentif, sensible au moindre bruit (bruit matériel, ou discorde latente), rapide dans ses réflexes, en même temps que subtil et méfiant dans ses paroles.

Le dernier, enfin, donne au porteur le pouvoir de découvrir les intentions mauvaises des autres hommes et donc d’y parer. Par ses šu nye l’autel sera au courant de tout. (Ganay, 1947)

Et l’on retrouve également le forgeron, que nombre de mythes place à la pointe du savoir et de la connaissance en tant que maître du feu, découvreur du fer et donc, par les processus de travail de celui-ci, maître de la physique et de la chimie. Sur son enclume ont été forgés les instruments aratoires, comme les armes. Détenteur des secrets des métaux, il détient donc les secrets de la vie, puisque l’or correspond au feu, le cuivre rouge à l’air, le cuivre jaune à l’eau et le fer à la terre. Les griots des forgerons (tagadimadou) aiment à rappeler qu’à ceux-ci, grands guerriers forgerons de Barago, au nombre desquels Khabila Khaniara Waiga, l’expert en haute sorcellerie (Korté), l’Afrique noire dut la constitution de son premier empire : l’empire Soninké du Ghana.

 

Pour magnifier la bravoure de ces hommes, le griot Banu Makha Ladji Soumbounou a prononcé le poème suivant : « Honta siro ma tagué/Honta bonno ma Tagué/Tagakhu gana bono/Douna bouré naari » qu’on peut traduire, en français, par « Rien de bon ne se construit sans le forgeron/Rien ne se détruit sans le forgeron/Le jour où disparaîtra l’art du forgeron/Alors surviendra l’implosion du Monde » (Waïga, 2014)

 

Nombre de communautés se retrouvent à la forge pour traiter des affaires judiciaires. Quant au forgeron, il officie pour scarifier, circoncire et exciser, mais aussi en tant que fossoyeur. Enfin, il est le gardien de l’ordre masculin.

Une importance qui ne se limite pas, au demeurant à l’Afrique puisque le pouvoir des forgerons et l’appréciation que l’on pouvait avoir de la maîtrise des arts de la forge étaient tels que jusqu’à très récemment, les Gitans se revendiquèrent d’une origine remontant à une souche commune d’ancêtres forgerons (Pasqualino, 2005).

 

Autour de cet autel se joue donc l’inclusion d’un individu dans la communauté à la fois actuelle et passée, puisque la communication entre vivants et ancêtres défunts se poursuit. L’intervention du forgeron étant à la fois physique, puisqu’il est l’officiant scarificateur, et symbolique, par la houe, qui trace des sillons dans la terre, comme lui trace des sillons dans la chair. Un rituel de scarification en rapport avec la fécondité à la fois du sol et de la lignée. Ce rapport entre les « cicatrices » de la terre et les « cicatrices » humaines, dans un tout autre contexte, n’est pas non plus sans rappeler le mythe fondateur du Ta Moko.

 

Aujourd’hui, l’évolution des sociétés a provoqué la disparition d’un certain nombre de sens anciens au profit de la seule esthétique ou de la seule revendication politico-identitaire. S’il faut se garder d’attribuer un sens spirituel à ce qui n’en a pas, il faut aussi se garder de considérer les fruits d’une évolution due aux religions et administrations coloniales, ainsi qu’à une certaine acculturation parfois, comme porteurs d’un sens qui n’aurait jamais été autre.

Ornementales pour certaines, identitaires, les scarifications ne sauraient être réduites cependant, à ces simples définitions. Si aujourd’hui on retient particulièrement le rôle ornemental et érotique des cicatrices que portent certaines femmes sur le ventre, si elles-mêmes ou les hommes des ethnies concernées évoquent eux-mêmes ces caractères avant tout autre, il n’en demeure pas moins qu’elles sont réalisées soit à la puberté, soit avant le mariage, soit après un accouchement, ce qui ramène à des rites de fécondité qu’il est difficile de balayer d’un revers de la main.

Les scarifications identitaires peuvent aussi être reliées à un acte fondateur, l’acte d’un grand ancêtre, duquel descend la communauté concernée, quand bien même le pourquoi de l’acte initiateur du grand ancêtre ne s’est pas transmis. Il apparaît plus évident, depuis la révolution des religions dites monothéistes, d’attribuer un fondement éventuellement religieux à la circoncision abrahamique, Abraham étant le grand ancêtre fondateur de la circoncision hébraïque à l’âge tardif de 70 ans, en oubliant qu’il s’agissait avant tout de la revendication identitaire d’un chef de tribu qui permit ainsi de différencier la circoncision réalisée par son peuple de celle qui se pratiquait en Egypte. Ce qui nous amène à considérer le récit mythique non pour fondateur d’une pratique mais comme le fruit et la justification d’une pratique, comme une construction justificatrice postérieure de l’acte.

Enfin, si la scarification demeure un rite de passage, sans doute ne devons-nous pas oublier que ces rites s’organisent en fonction d’un certain nombre de croyances qui relèvent de la spiritualité des populations qui les pratiquent.

2. - Tatouages religieux