On a retrouvé le saint-esprit
Collégiale de la Guerche-de-Bretagne, miséricorde de la stalle n° 11 (Photographe Florence Piat, Inventaire général du patrimoine culturel de Bretagne)
Blochet, église Notre-Dame de Croaz-Batz, à Roscoff (29)

Une étymologie partiale de Carnaval

Demeure le problème de ce chapiteau quimpérois, qui initie cet article. En effet, ce n’est pas là une simple scène d’offrande anale, de soufflacul ni même de sodomie. Si l’on accepte que le personnage représenté soit un fou, dont la marotte serait la sculpture qui se dessine dans le chapiteau en vis-à-vis, sur un pilier du sanctuaire abritant le maître-autel, plusieurs lectures demeurent encore possibles. Bernard Rio voit en cet oiseau la symbolique des valeurs supérieures confondues aux valeurs inférieures, un soufflet, que dessineraient alors les ailes de ce qu’il pense être une oie, une grue ou un cygne. Oiseau qui, consommant les étrons de l’homme, les transmuterait en or, comme en un rite de purification.

Pourtant, la plupart des représentations de soufflacul ou même appelées « sodomie », montrent des faces plus réjouies et plus sardoniques que celle de ce chapiteau, dont le personnage offre un visage triste, les coins de la bouche étirés vers le bas, les yeux vides. Le personnage est également dirigé vers la grille et la porte d’une pièce qui, aujourd’hui, a disparu. Cette pièce dénommée « chambre de pénitence », est décrite par René-François Le Men (Monographie de la cathédrale de Quimper, XIIIè-XVè siècle, avec un plan, Quimper, Jacob & Le Mercier, 1877, p. 47-48). Chambre de pénitence ou confessionnal puisque le meuble en tant que tel n’apparaît pas avant le XVIè siècle et ne s’impose qu’avec le rituel romain de Paul V en 1614. Pour Henri Waquet (ancien directeur des archives départementales du Finistère), comme pour Joseph Bigot (architecte principal du département du Finistère et, en 1837, directeur des édifices diocésains) cette pièce, en revanche, renfermait les reliques, ainsi protégées des débordements de la dévotion des fidèles, contraints de demeurer derrière la grille pour les contempler et n’avait rien d’une chambre de pénitence.

Dans les deux cas, nous sommes face à la confrontation de la vieille religion avec le christianisme soit punitif (chambre de pénitence) soit idolâtre (culte des reliques, ce qui nous rappelle les propos adressés à Augustin de Cantorbéry, cités plus haut), dans la partie senestre, bâtie au XIIIè siècle, et à hauteur du sanctuaire de la cathédrale.

 

Enfin ce chapiteau s’inscrit plus généralement dans un espace tout entier dédié à Carnaval, dans lequel on retrouve le visage d’homme recrachant des feuillages (au dessus et au dessous de la grille de la chambre), ce qui évoque la germination de la fève au bout de quarante jours, des animaux tels que le lapin et le chien (chapiteau), mais aussi ce qui pourrait très bien être une représentation sinon de l’homme sauvage, d’un homme au torse nu portant un collier, qui pourrait tout à fait symboliser un adepte de l’ancien culte, dont le visage reflète une forme de sidération, le symbole de la nouvelle religion.

Si tel était le cas, alors on peut tout à fait supposer que l’oiseau en question serait plutôt une stryge, figure typiquement romaine et associée à Carna, vidant le personnage de sa substance et lui fouraillant les entrailles, afin de le punir de ses incontinences. Et l’on comprendrait bien mieux également ce visage d’homme littéralement étonné et horrifié devant une telle scène. Il faudrait alors voir là une dénonciation de Carnaval, voire de pratiques zoophiles ou sodomites, soit de manière générale, soit en direction de membres du chapître ou du clergé, et donc une scène apotropaïque. Il faut en effet avoir en mémoire la dénonciation régulière, par les pénitentiels, de pratiques sexuelles dérogeantes, au nombre desquelles la zoophilie et la sodomie figurent à des places de choix.

Ainsi, pour Jean Wirth, est-il vraisemblable que la représentation directe ou symbolique de la sexualité ait correspondu à une exigence sociale et qu'on ait jugé sa présence indispensable dans un lieu de culte. Dès lors, la tendance à placer de telles images à l'extérieur de l'édifice ou sur des chapiteaux qui ne constituent pas les emplacements les plus appropriés à un culte apparaît comme une manière de subordonner aux images proprement chrétiennes celles qui ne sauraient l'être et, ce faisant, d’inciter les chrétiens à combattre leurs démons intérieurs, au nombre desquels la sexualité dite désordonnée et le paganisme. Le message catéchique évangélisateur se trouve, de la sorte, illustré par les imagiers, qui puisent leur inspiration dans l’univers mental populaire.

 

Peut-on s’arrêter définitivement à une seule hypothèse ? Une telle sculpture laisse la place à d’autres extrapolations que l’univers mental de notre siècle commençant peut comprendre plus aisément. Rien ne permet véritablement de considérer que le personnage du chapiteau de la cathédrale Saint-Corentin ne puisse être qu’un fou. Il peut aussi tout à fait représenter un chanoine encapuchonné. Quant au volatile… généralement les oiseaux, et même simplement des pattes ailées, représentent l’élévation, la spiritualité, le rapport avec le céleste, l’Esprit Saint. N’est-ce d’ailleurs pas sous la forme d’une colombe qu’est le plus souvent représenté le Paraclet ?

Aujourd’hui comme hier, comme au Moyen Age, nous savons que les mœurs cléricales ne se caractérisent pas par leur sainteté, non plus d’ailleurs que leur esprit. L’histoire de l’Eglise romaine, de son appétit de pouvoir, de puissance et d’or, de ses déviances, de sa sexualité anarchique ne sont plus un mystère, si tant est qu’il y ait eu mystère sur ce sujet un jour. Il est donc tout à fait raisonnable d’ajouter à la liste des possibilités de lecture de ce chapiteau, la représentation de l’endroit dans lequel on place le Saint Esprit dans cette noble et sainte institution.

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Février 2015

ON A RETROUVE LE SAINT-ESPRIT

Quiconque se promène dans ces édifices voués au culte d’un dieu unique et forcément emplis de sainteté, s’étonne parfois de distinguer au détour d’une sculpture du porche, d’une sablière, d’une miséricorde ou d’un chapiteau, une scène que la morale ne saurait que réprouver. Qualifiées d’obscènes, de paillardes, certaines scènes offrent à voir des sexes masculins ou féminins démesurés, des accouplements farouches ou acrobatiques, des scènes de zoophilie, etc. Les églises romanes sont d’ailleurs abondamment pourvues en la matière et servent régulièrement de références.

cathédrale Saint-Corentin à Quimper

L’exercice n’a pourtant pas pris fin avec le gothique et les commentaires et hypothèses générés par ces représentations vont toujours bon train… si j’ose m’exprimer ainsi.

 

C’est dans le cadre monumental que constitue la cathédrale de Quimper, que s’offre à notre vue, sur un chapiteau situé dans le transept nord, au dessus de la porte de la sacristie du XVè siècle ornée des armes et de la devise de l’évêque Bertrand de Rosmadec, un curieux personnage, fesses à l’air, dans l’anus duquel s’enfonce une tête de volatile.

Chapiteau cathédrale Saint-Corentin à Quimper

Faut-il y voir l’irrévérence d’un tailleur de pierre mal payé envers un chanoine du chapître ?

L’explication serait tentante mais un peu rapide. En effet, toutes ces sculptures auraient très bien pu être détruites sur ordre des commanditaires, s’ils n’avaient été, selon toute vraisemblance, à l’origine de l’existence de l’œuvre, à charge pour l’imagier de réaliser dans la pierre ou le bois, le message qu’il lui est demandé d’illustrer. Ainsi, de la même façon qu’il y a un sens de lecture des vitraux ou des calvaires, il y a une grille de lecture du bâtiment, depuis les sculptures de son portail, jusqu’à celles de ses chapiteaux ou sablières. Si cette grille de lecture nous est aujourd’hui relativement hermétique, elle devait être parfaitement claire pour les contemporains de ces œuvres. C’est donc au minimum dans l’esprit et l’imaginaire médiéval, si ce n’est une transmission bien plus ancienne, oblitérée et déformée par le souci de la hiérarchie et des élites chrétiennes de marginaliser et désacraliser la religion païenne, qu’il faut ici nous replonger pour tenter de donner un sens à cette scène de zoophilie.

Le pet de l'ours et le calendrier

Bernard Rio (Le cul bénit, liaisons sacrées et passions profanes, Ed. Coop-Breiz, novembre 2013), place d’emblée ce personnage dans l’espace du carnaval et évoque les traditions du lèche-cul, du petangueule et du souffle-à-cul, dont on peut d’ailleurs retrouver des illustrations dans d’autres églises, tant en Bretagne que hors de Bretagne. Le mardi gras est le jour de la redevance du pet, de l’offrande anale et de nombreuses représentations, tant dans la pierre que dans le bois, sculptées ou peintes, se focalisent sur le postérieur des personnages.

 

Le carnaval est effectivement à la fois transgressif et extrêmement ritualisé puisqu’il célèbre aujourd’hui, de manière particulière, la sortie de l’hiver, la dernière lune de l’hiver. A cette date, on célébrait la déshibernation de l’ours dont le pet, à cette occasion, devait libérer les âmes des morts qu’il portait en son ventre. Dans son Histoire des animaux, (Livre VIII Chapitre XIX, 601a, site remacle.org), Aristote mentionne au demeurant cet irrépressible besoin que pouvait avoir l’ours de consommer un aliment propre à provoquer en lui une fermentation débouchant sur une flatulence libératrice :

« Durant tout ce temps, il est certain que les ours ne mangent pas du tout, puisqu'ils ne sortent pas; et quand alors on en prend, on leur trouve toujours l'estomac et les entrailles tout vides. On prétend même que, ne prenant aucune nourriture, les entrailles de l'ours se soudent presque entièrement ; et de là vient que l'ours, à peine sorti de sa retraite, va manger de l'arum, pour séparer l'intestin et lui rendre sa largeur. »

 

Ce que confirment en outre Plutarque et Elien :

« Quand l’ourse sort de sa tanière la première chose qu’elle mange est l’arum sauvage, qui par son âcreté dégage son intestin qui était noué. » (Plutarque, Œuvres morales, 974b, p. 516, remacle.org) « A cause de sa maigreur extrême, ses intestins se resserrent et se compriment. Comme elle le sait, l’ourse va manger l’arum sauvage dès qu’elle sort. Comme cette plante a des propriétés flatulentes, elle distend et gonfle l’intestin qui est de nouveau capable de recevoir des aliments. » (Elien, La personnalité des animaux, livre VI, 3)

 

Il n’est donc pas indifférent que l’ours, que les Indiens d’Amérique du Nord disaient être « le frère de l’homme », l’ours qui a imprégné tout l’imaginaire médiéval, associé à l’homme sauvage, soit également l’une des figures du carnaval.

 

Et de la même façon que ces auteurs considéraient que l’ours-e hibernait et jeûnait quarante jours durant (ce qui nous ramène à la symbolique des nombres), le carême durait quarante jours après des agapes propres à ravir le Gargantua de Rabelais.

Le lèche-cul – Sablière de la chapelle de la Trinité à Plumergat (56)
Closoir du mur ouest du château de Capestang (XIVè-XVè s, Hérault) : offrande anale

C’est en observant, au demeurant, la scansion des jours au travers des mythes, et plus singulièrement du Carnaval, que le folkloriste et ethnologue Claude Gaignebet se convainc qu’un comput parallèle au temps officiel chrétien, se maintient au travers des fêtes basées essentiellement sur le rythme de vie de la végétation. Et ce temps, qui est un temps païen, se découpe en périodes de quarante jours, un cycle et demi de lune, marquées à leur début et aboutissement par des fêtes désormais christianisées, mais dont il est, dans bien des cas, tout à fait aisé d’en retrouver l’origine. Il suffit de penser à la Chandeleur, le 2 février, qui est aussi le jour de la Purification de la Vierge et celui des Lupercales et de la fête de Perséphone ; les cierges allumés à cette occasion devaient remplacer les torches des Ménades.

 

Or ce découpage calendaire permet de mettre à jour le calendrier originel de Carnaval, en tant que pratique religieuse et non plus festive ponctuelle.

C. Gaignebet & M.-C. Florentin, Le Carnaval : essai de mythologie populaire ; Rhuthmos, 17 décembre 2013 – http://rhuthmos.eus/spip.php?article1060

Ce qui nous donne, la courte synthèse suivante :

 

1. La Toussaint (1er novembre) et la saint Martin (11 novembre), recouvrent la fête de Samhain, le culte du dieu Cernunnos à la tête de cerf et la légende de Merlin mais aussi de Finn, ainsi que le légendaire de l’ours et de l’oie, tous deux associés à saint Martin dont la fête succède à celle d’Ursin. C’est le cycle de la communication avec l’autre monde et avec les morts.

2. Noel et les douze jours (25 décembre-6 janvier), la fête des fous, héritée des saturnales, l’espoir de l’abondance et le temps de l’Homme sauvage, héritier du dieu plutonien des morts.

3. La Chandeleur-saint Blaise (3 février), mardi gras (culte primitif de l’ours, du dieu Volos, protecteur des bêtes à cornes, remplacé par saint Blaise)

4. Pâques (fête mobile du 22 mars au 25 avril, substituée au culte d’Atys et son cortège de cannophores), fête du passage par excellence, époque des hommes loups et rituel cannibalique résiduel.

5. L’Ascension et les fêtes de mai, quarante jours après Pâques, qui mettent en scène les sylphes. C’est le pendant direct de Noël et la renaissance du monde sauvage. Le retour de Perséphone sur la terre. Le temps des dames (ou fées), des rogations qui rappellent les rites agraires.

6. La saint Jean d’été (24 juin, fête ayant subi un transfert complet pour se substituer aux célébrations du solstice

7. La saint Pierre aux liens (Les liens de Lug, 1er août)

8. La saint Michel (29 septembre), en lieu et place du culte des déesses équestres Epona et Rhiannon

 

Une religion qui fait une place importante au souffle, celui de la vie, celui des âmes des morts, qui s’exhale ou que l’on étrangle et retient, que l’on jugule à l’aide d’un soufflet pour qu’il ne s’exprime pas anarchiquement (ce qui est le sens de ces soufflaculs, fous de carnaval munis de leurs bufollis, se suivant à la queue leu-leu en se soufflant au derrière), ou que l’on projette au moyen d’une trompette.

Danse du soufflet

Ce souffle, ce gonflement des entrailles que l’on obtient en mangeant des aliments propres à fermenter et faire enfler le ventre des hommes, est aussi l’inversion des sexes et l’aspiration masculine à enfanter. Le pet de l’ours libérant l’âme des morts n’est jamais qu’une représentation primitive de la parturition spirituelle qui elle était anale. Ainsi les hommes s’approprient-ils la capacité d’engendrer réservée aux femmes et par le pet, au sein des confréries, les fous engendrent leurs fils spirituels

Sculpture corniche de la cathédrale de Troyes (tdr)

Les fous forment ainsi un clergé héréditaire, maître du souffle qu’ils dirigent à l’aide de soufflets ou de vessies emplies d’air, guidant alors les âmes errantes. Portant habit de femme ou la tête parée d’un coqueluchon, censé détourner la toux (coqueluche), ils portent en eux l’enfant spirituel qui doit naître de la fève. Une fève qui germe et se développe, jusqu’à sortir d’eux sous forme de tige et de feuilles, formant le lien entre la terre et l’espace (ce que rappelle le conte de Jacques et du haricot magique, l’enfant devenant homme après cette initiation) et qui provoque les flatulences, brassage d’air entre l’intérieur et l’extérieur.

 

Il arrive qu’un phallus (le gonflant), orne le coqueluchon en une sorte de crête érectile. Là encore, c’est l’air qui le meut car on était persuadé que c’était un souffle qui le tendait et en expulsait le sperme. Sperme qui pour Aristote (De la génération des animaux, Livre II, chapitre 3, 736 a 1), comme Anaxagore (cf. Aristote - Météorologiques I 3, 339 b 20-27 ; II 7, 365 a 19 ; II 9, 369 a 14) ou encore Héraclite, contenait le pneuma, le souffle vital, et dont la nature était « analogue à l’élément des astres », réunissant à la fois l’air, l’eau et le feu.

Le mythe d’Hésiode pour lequel Aphrodite naquit de l’écume spermatique jaillie du phallus tranché d’Ouranos (tranché par Cronos), est à cet égard évocateur.

Coqueluchon en forme de phallus - Cathédrale d’Amiens, galerie des sonneurs (ph. P. Mabire)

Ce coqueluchon phallique n’est d’ailleurs pas sans rappeler le liknon utilisé lors des initiations aux mystères dionysiaques (ou bachiques), lequel était constitué d’un panier d’osier contenant des fleurs de pavots, ou des fruits, et la représentation d’un phallus dressé.

Plaque de terre cuite trouvée en Campanie en 1846 ; collection Herzog Joseph von Sachsen Altenburg, Musée municipal d’Iena (tardif, Ier-IIè siècle EC)
http://www.museum-digital.de/thue/index.php?t=objekt&oges=1373

Scène que l’on retrouve également dans la Villa des Mystères à Pompéi ou sur un bas relief de sarcophage au Louvre

De la nature du sperme; singulières propriétés du sperme ; il est d'abord épais et blanc; le froid le rend liquide, et la chaleur l'épaissit; le sperme n'est ni de l'eau, ni de la terre; ni un mélange des deux; nécessité d'une analyse plus exacte; le sperme est un mélange d'eau et d'air; transformation de l'huile et de la céruse mêlées l'eau et à l'écume; effets divers de l'agitation donnée au mélange; erreur de Ctésias sur le sperme des éléphants ; erreur d'Hérodote sur celui des Éthiopiens; le sperme est toujours blanc comme de l'écume; du nom d'Aphrodite: le sperme ne gèle pas, parce que l'air non plus ne peut geler (De la génération des animaux, Livre II, introduction du chapitre III)

 

C'est donc par les mêmes raisons que le sperme sort de l'intérieur du corps épais et blanc, contenant, à cause de la chaleur du dedans, beaucoup d'air chaud [35] et qu'une fois sorti il devient liquide et noir, quand il a perdu sa chaleur et que l'air s'est refroidi. Alors, il ne lui reste que l'eau; et une petite quantité de matière terreuse, qui se retrouve dans le phlegme aussi bien que dans le sperme desséché. A ce point de vue, le sperme [736b] est un mélange qui tient du souffle intérieur et de l'eau tout à la fois; car le souffle n'est que de l'air chaud, et si le sperme est liquide par sa nature, c'est qu'il vient de l'eau. Ctésias de Cnide, s'est évidemment trompé dans ce qu'il dit du sperme des éléphants. Il prétend que ce sperme durcit tellement, en se desséchant, qu'il [5] devient solide autant que de l'ambre. Cela n'est pas exact. Ce qui est vrai, c'est que le sperme doit nécessairement être plus terreux dans tel animal que dans tel autre, et qu'il l'est surtout clans les animaux ou, à cause de la masse du corps, il y a beaucoup d'élément terreux. Mais le sperme est épais et blanc, parce qu'il est mélangé de souffle. (De la génération des animaux, Livre II, chapitre 3, 736 a & b)

 

 

L’aither, le firmament qui entoure le monde d’une sphère étincelante et limpide comme le cristal, est la résidence divine des âmes. Les âmes périssent – par exemple lorsqu’un organisme meurt – et deviennent eau. L’eau périt à son tour et devient terre ; de l’eau naît à nouveau à partir de la terre et de cette eau à nouveau naissent des âmes lorsqu’une vapeur s’élève de la mer. « L’âme périt en eau et l’eau périt en terre, mais l’eau naît de la terre et l’âme naît de l’eau » (Héraclite, in Hendrik C. D. de Wit, H. C. D. de Wit, A. Baudière, Histoire du développement de la biologie, Volume 3, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 1994)

 

Le pneuma est une bouffée d’air, une partie de la couche de l’air la plus élevée et la plus pure, qui atteint un organisme sur terre et le maintient en vie. (Anaximène, id.)

bas relief de sarcophage au Louvre

Si le Carnaval est une religion, dont les caractéristiques principales nous sont parvenues sous la forme du débridement, de l’abondance et de la ripaille, il semble singulier que l’étymologie donnée à ce mot soit celle de la privation.

 

En effet, le centre national de ressources textuelles et lexicales nous offre ce panorama étymologique au travers des dictionnaires d’Ancien Régime :

 

1268 wallon quarnivalle (Ordo du duché de Bouillon, « la nuyct de quanivalle » p. 3 dans Godefroy. Compl.); 2. 1549 carneval « fête donnée pendant la période du carnaval » (Marguerite de Navarre, Heptaméron, 3 dans Huguet). Emprunté à l'italien carnevalo, -le (XIIIes. dans Batt.) altération, peut-être favorisée par le lat. Natale « Noël » (cf. P. Aebischer, v. bbg, p. 10) du latin médiéval carnelevare (965 dans le Latium) bien attesté en Italie du Nord au XIIes. (cf. article cité p. 4-8) composé de carne « viande » et de levare soit au sens d’« ôter » (cf. le type concurrent en Italie carne laxare) soit par altération plaisante des formules jejunium levare « soutenir un jeûne » (dans Blaise) ou jejunium levare de carne « s’abstenir de viande » (dans Niermeyer.). L'attestation de 1268 pourrait être due à une relation locale avec des commerçants toscans (cf. Französisches Etymologisches Wörterbuch t. 2, p. 391b). Le sens premier aurait donc été « [entrée en] carême », puis « veille de l'entrée en carême » par une évolution sémantique parallèle à celle de carême prenant.

 

Ces différences et hésitations étymologiques sont principalement dues aux motivations herméneutiques des clercs, jouant sur les mots pour en dégager le sens et l’enseignement qu’ils entendent donner à un mot particulier.

Cette forme de recherche linguistique est, au demeurant, fort bien synthétisée par Isidore de Séville qui, dans son livre des Etymologiae, déroule une méthode consistant à procéder par approximation, combinaisons de mots, recherche de proximités entre eux. Ainsi considère-t-il que le peuple des Saxons a été appelé ainsi parce que c’est la race d’hommes la plus dure et la plus courageuse (« durum et validissimum genus hominum » (IX, 2, 100). La proximité des mots « saxo » (saxon) et « saxum » (roc) lui permet d’identifier la qualité essentielle des Saxons dont le nom serait dérivé du mot roc. Ce qui est bien loin de l’hypothèse de Genrich et Rech, pour lesquels l’ethnonyme Saxon a pu s'appliquer à l'origine à une association cultuelle de guerriers chez les Chauques, c'est-à-dire « les compagnons de l'épée (du dieu) Sahsnôt », qui aurait été ainsi dénommée d'après leur arme principale, le (scrama)saxe. Or les termes allemands Sachs (ou Sax) et vieil anglais seax désignent bien une arme de ce type (poignard ou épée courte).

 

Philippe Walter (Mythologie chrétienne, rites et mythes du Moyen Age, Imago, 2011) nous rappelle au demeurant que l’étymologie par découpage syllabique tenant lieu d’explication linguistique au Moyen Age, il n’y a aucune manière à étonnement dans l’explication donnée au mot Carnaval par une Eglise soucieuse de combattre des croyances païennes et promouvoir le jeûne, donc le fait « d’enlever la viande » de l’alimentation, donnant ainsi au carnaval le sens de carême. Il souligne en outre la persistance des formes manipulées du mot Carnaval dans les écrits religieux, ce qui permet d’éviter de nommer directement une divinité que l’on craint, au risque de lui donner du pouvoir sur soi.

De la déesse Carna au Carnaval

Ainsi, Dumézil (Revue d’Etudes Latines, 1967, p. 87-100 et 1961, p. 87-91) nous permet-il de remonter l’étymologie du mot carnaval, construit sur la racine carna, laquelle renvoie au culte ancien de la déesse Carna, préposée au maintien de la vitalité humaine.

Carna était célébrée aux calendes de juin (dites aussi calendes des fèves). Ovide précise, à cette occasion que, à Rome, le 1er juin, on fixait des branches d’aubépines au dessus des huisseries afin de chasser les striges, déchirant les entrailles des nourrissons (chant VI, vers 129 et suivants). La relation qu’il fait ensuite de la malédiction de Procas, nous apprend que la déesse intervient pour guérir un enfant, proposant aux striges des entrailles crues de porcelet en lieu et place de celles de l’enfant et se servant du rameau d’aubépine pour protéger les portes et fenêtres de la maison.

 

Macrobe précise, pour sa part, que Carna préside aux organes vitaux de l’homme et c’est donc à elle qu’on demande de conserver en bon état le foie, le cœur et les viscères.

 

La lecture d’Ovide permet de savoir que la déesse, fêtée aux calendes de juin, se voyait offrir du lard, avec de la purée de fèves (époque où l’on commence à récolter les fèves) et d’épeautre (vers 169-182 du chant VI des Fastes), donc de quoi revitaliser un organisme affaibli. Cet acte n’est d’ailleurs pas sans rappeler à la fois le sacrifice du porc à l’entrée de l’hiver et la consommation de fèves propres à générer les flatulences des fous.

 

Tu demandes pourquoi en ce jour des Calendes on déguste du lard gras et des fèves mélangées à de la farine d'épeautre chaude.

Carna est une vieille divinité, elle se nourrit de mets du temps passé ; n'aimant pas le luxe, elle ne demande pas des repas recherchés.

De son temps, le peuple laissait les poissons nager sans dommage, et les huîtres restaient en sécurité dans leurs coquilles.

Le Latium ne connaissait pas l'oiseau qui vient de la riche Ionie ni celui qui se délecte du sang du Pygmée.

On n'appréciait rien dans le paon, sinon ses plumes, et le monde ne nous avait pas encore envoyé des fauves en cage.

Le porc avait du prix ; on célébrait les fêtes en tuant le porc.

La terre ne produisait que fèves et durs grains d'épeautre.

Qui mange, aux Calendes de juin, un mélange de ces deux aliments ne pourra, dit-on, souffrir dans ses organes vitaux.

Sirène, Athènes, 370 avant l’ère commune. Selon toutes probabilités les stryges, qui semblent une entité proprement romaine, devaient se présenter de la sorte
Galerie méridionale, cloître de la cathédrale d’Elne (Hautes-Pyrénées), XIIIè siècle. Sirènes oiseaux et poissons
Ulysse et les sirènes, vase grec du Vè siècle AEC. Ce n’est que plus tardivement que les sirènes seront représentées en femmes poissons

Georges Dumézil (Idées romaines, Ed. Gallimard, p. 257) voit en Carna, une déesse guérisseuse, s’attaquant au mal des viscères, ayant pour office « d’assurer à partir de la nourriture consommée, et de protéger contre les phtisies, la constante élaboration de la uitalia, des organes vitaux du corps ; elle préside à ce que nous appelons l’assimilation des aliments, avec ce qui est la marque extérieure d’une bonne assimilation : un teint vigoureux que nous appelons une belle carnation ». Ce qui explique la volonté d’en faire une divinité infernale et des Carnaria, une fête des morts. Nous trouvons au demeurant un pendant Indien à cette déesse en le dieu Pitủ, personnification de la nourriture, de l’Aliment en tant qu’il transmet vigueur et force physique et qu’il est ami du Vent (premier livre du ṚgVeda, 1-11).

 

La question se pose alors de relier Carna, fêtée aux calendes de juin, non seulement au Carnaval, qui se déroule en février, mais aussi à l’Epiphanie, fête de la fève par excellence.

Dumézil (Fêtes romaines d’été et d’automne, suivi de dix questions romaines, Paris, Gallimard, 1975, p. 223-231) rappelle le lien filial unissant Carna à Helernus. En effet, ce dernier, dont le nom dérive d’Helus (forme ancienne d’olus eris), désigne une divinité présidant aux légumes ; singulièrement aux fèves offertes en juin à Carna, qui les transforme en chair. La filiation est clairement énoncée par Ovide (Fastes VI, 105-107) « L’antique bois sacré d’Helernus s'étend près du Tibre : de nos jours encore les Pontifes y portent des offrandes sacrées. Il fut le père d'une nymphe (les Anciens l'ont appelée Craniè) ».

Ainsi, Helernus veille sur le développement de la fève quatre mois durant, jusqu’à ce qu’elle puisse être offerte à Carna.

Une fève dont la riche mythologie rappelle en outre toute l’ambigüité, puisque, par exemple, Pythagore, végétarien, l’avait exclue de son alimentation parce qu’il y voyait du sang, donc de l’animalité. Cicéron, dans De Divinatione (Livre I, XXX et Livre II, LVIII), la disait impure, propre à gâter le sang, à faire enfler le ventre, exciter la sensualité et causer de mauvais rêves, rappelant l’interdit pythagoricien.

Enfin, Pythagore pensait que la fève mettait quarante jours à germer, ce qui nous ramène au rythme calendaire dégagé par Claude Gaignebet. La fève de l’Epiphanie désigne le roi du jour, le faux roi qui s’inscrit dans le temps du Carnaval et de l’inversion des rôles, la fève qui fait gonfler le ventre des hommes en une factice grossesse.

 

La déesse Carna ne peut trouver d’incarnation directe dans le christianisme médiéval, tant elle symbolise tout ce que peut condamner la nouvelle religion. Au point d’ailleurs qu’à Carnaval, l’Eglise fait succéder l’interdiction de toute nourriture, le jeune de Carême, tabou alimentaire destiné à éradiquer cette figure païenne qui ne survit plus que dans un nom déformé destiné à dissimuler son identité même.

Pourtant, la religion de Carnaval et ses rites subsistent dans la chrétienté occidentale. Ce que rappelle le roman de La Manekine (Philippe Rémy, milieu du XIIIè siècle), version folklorisée et christianisée - reprise partiellement dans Peau d’Ane, initialement intitulé Cuir d’anette -, d’un récit qui maintient l’ensemble des dates rituelles qui marquent le culte du Carnaval. Et que ce soit dans le mot Manekine (initialement Anekine) ou dans le nom de Peau d’Ane, « ane » renvoie à « anette », c’est-à-dire « petite cane » (du latin anas, « le canard ») et de là aux femmes oiseaux, aux stryges, liées au mythe de Carna. Comme le roman de La Manekine, dont certaines versions évoquent l’engendrement d’un enfant mi-humain, mi-animal, ramène à l’ours, à l’Homme sauvage, un homme loup, un homme chien.

C’est alors autour du bûcher de Carnaval que se concentrent les rites et mythes de cette religion, dans laquelle se mêlent les souffles, le feu, la chair, la vitalité.

 

C’est donc, par exemple, tout un déroulé du rite de Carnaval que l’on peut suivre sur les stalles de la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier, Paul-Aurélien de Saint-Pol-de-Léon et de la collégiale Notre Dame à la Guerche, par exemple. Un culte à la déesse Carna dans le saint des saints chrétien.

Cathédrale Saint-Tugdual (22), stalle n° 07 : homme avec outre et pied de porc, premier quart du XVIè siècle. Inventaire général de Bretagne. Ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Tugdual (22), stalle n° 43 : une tête anthropomorphe crache des végétaux, il en sort également par les oreilles (fève ayant germé ?), premier quart du XVIè siècle. Inventaire général de Bretagne. Ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Tugdual (22), stalle n° 37 : homme sauvage sur la jouée de la stalle, premier quart du XVIè siècle. Inventaire général de Bretagne. Ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Tugdual (22), stalle n° 12 : hybride, anthropomorphe, zoomorphe, bicéphale (fou/homme sauvage et germination de la fève), premier quart du XVIè siècle. Inventaire général de Bretagne. Ph. Florence Piat
Collégiale Notre-Dame de la Guerche de Bretagne (35) ; miséricorde de la stalle 3 : homme buvant au tonnelet et soutenu par un ami. Inventaire général, ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Tugdual (22), stalle n° 14 : miséricorde dite « sodomite » (redevance du pet), premier quart du XVIè siècle. Inventaire général de Bretagne. Ph. Florence Piat
Collégiale Notre-Dame de la Guerche de Bretagne (35) ; miséricorde de la stalle 3 : Panneau du haut dossier : représentation d’une fête tout à fait païenne, mettant en scène le fou, et le porc. Inventaire général, ph. Florence Piat
Collégiale Notre-Dame de la Guerche de Bretagne (35) ; miséricorde de la stalle 3 : détail du panneau du haut dossier : un porc joue de la cornemuse, instrument tabou. Inventaire général, ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Paul Aurélien (29) ; miséricorde de la stalle 34 : Ours. Limite XVè-XVIè siècle. Inventaire général, ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Paul Aurélien (29) ; miséricorde de la stalle 49 : Homme crachant des feuilles (fève ayant germé ?) Limite XVè-XVIè siècle. Inventaire général, ph. Florence Piat
Cathédrale Saint-Paul Aurélien (29) ; miséricorde de la stalle 09 : Singe devant un pupitre, pratiquant la redevance du pet Limite XVè-XVIè siècle. Inventaire général, ph. Florence Piat

Quelle ironie, lorsque l’on pense aux préconisations faites par le pape Grégoire à Augustin de Cantorbéry, dans sa mission de christianisation des Angles (VIè siècle), de ne pas détruire les temples païens, qui pouvaient s’avérer solides et utiles, en se contentant de détruire les idoles qu’ils abritaient, de les asperger d’eau bénite et d’y placer des reliques. Grégoire pensait qu’ainsi, il n’y aurait pas de rupture d’habitus, les Angles continuant à fréquenter le même lieu. Une simple substitution de divinité, à charge, pour les évangélisateurs, d’enseigner le nouveau dieu. L’histoire de la religion chrétienne nous apprend en fait que non seulement ces idoles n’ont jamais véritablement disparu de leurs anciens temples, puisqu’elles y sont revenues sous une autre forme, mais encore ont-elle empli les nouveaux édifices, les manifestations du culte, le légendaire et la littérature chrétienne. Seule la technicisation du monde agricole et l’urbanisation des populations, pourraient sans doute provoquer la mort des vieilles religions, par la rupture des cycles qui rythmaient jusqu’alors la vie du monde. Mais il n’est pas dit pour autant que les monothéismes en sortiront le moins du monde vainqueurs.

La scène zoophile de la cathédrale Saint-Corentin à Quimper

Fenêtre de la chambre de pénitence ou chambre des reliques
Détails fenêtre de la chambre de pénitence ou chambre des reliques
Détails fenêtre de la chambre de pénitence ou chambre des reliques
Détail du chapiteau du Fou de Carnaval
Localisation des chapiteaux
Détails chapiteau lapin et chien (chasse sauvage)
La marotte
Homme sauvage
Le géant (ou mannequin de Carnaval)