Apostasie

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Décembre 2015

APOSTASIE - APOSTAT

La panoplie des condamnations émises par les religions monothéistes serait incomplète si l’on ne s’attardait pas quelque peu sur l’apostasie, qui constitue à la fois un crime majeur et une source d’inspiration inépuisable en matière de tortures et de manières de mettre à mort sa/son prochain-e.

 

Le mot apostat est emprunté au latin ecclésiastique apostata, lequel signifie « qui a abandonné la foi chrétienne ». Cet hellénisme est pris au grec apostatês (celui) qui fait défection, qui abandonne. L’apostat est donc celui qui a abandonné publiquement sa religion ou, dans le cadre de la religion chrétienne, renoncé à ses vœux monastiques. Au XVIè siècle, le mot prendra même le sens de « renégat », ce qui introduit une notion de traîtrise.

Considérée comme une désertion, l’apostasie désigne, vers 1250, l’abandon public d’un état religieux, vers 1389 l’abandon public de sa religion, vers 1687 l’abandon d’un devoir ou d’un principe, d’une doctrine ou d’un parti, avant de désigner, plus généralement, de nos jours, la renonciation publique à une confession.

I.- APOSTASIE DANS LE JUDAISME

Si les mots même d’apostasie et d’apostat n’apparaissent pas en tant que tels - ou alors très exceptionnellement - dans la Torah, plusieurs passages de celle-ci les suggèrent, allant jusqu’à filer la métaphore entre l’abandon de l’Alliance et l’adultère.

Cette apostasie est à la fois individuelle (Caïn tue son frère et quitte la maison de son père et l’assemblée qui s’y réunit ; Esaü vend son droit d’ainesse contre un plat de lentille) et communautaire (apostasie du peuple de dieu).

 

Cette apostasie du peuple envers YHWH apparaît dès la Genèse avec Adam et Eve, si l’on considère que ce couple forme le tout premier peuple du dieu des religions abrahamiques. Or le couple désobéit et rejette l’enseignement de son dieu en mangeant le fruit défendu. Augustin d’Hippone, dans le livre XIV de La cité de Dieu, reprendra, au demeurant, l’exemple de cette première apostasie pour la religion chrétienne. Une apostasie découlant d’une mauvaise volonté qui ne pouvait être qu’un orgueil secret auquel le premier couple se serait laissé aller..

On peut ensuite citer pèle mêle le Déluge, qui punit l’humanité de s’être détournée de la divinité qui l’a créée, la destruction de Sodome et Gomorrhe. L’exode rapporte plusieurs occasions au cours desquelles le peuple Hébreu se détourne de son dieu, au nombre desquels le célèbre épisode du veau d’or :

Caïn tue Abel (v. 1620) - Huile sur toile, de l’école italienne, formellement attribuée à Gaetano Gandolfi - Honolulu Museum of Art

Caïn tue Abel (v. 1620)

Huile sur toile, de l’école italienne, formellement attribuée à Gaetano Gandolfi

Honolulu Museum of Art

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AItalian_School_-_Cain_Killing_Abel%2C_mid-17th_century%2C_(Gaetano_Gandolfi%2C_1734-1802).jpg

Quand le peuple vit que Moïse tardait à descendre de la montagne, le peuple s’assembla auprès d’Aaron et lui dit : «Allons, fais-nous un dieu qui aille devant nous, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé.» Aaron leur répondit : « Otez les anneaux d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les-moi. »

Tout le peuple ôta les anneaux d’or qui étaient à leurs oreilles et ils les apportèrent à Aaron. Il reçut l’or de leurs mains, le fit fondre dans un moule et en fit une statue de veau ; alors ils dirent : « Voici ton Dieu, Israël, celui qui t’a fait monter du pays d’Égypte. » Voyant cela, Aaron bâtit un autel devant la statue et fit cette proclamation : «Demain, fête pour Yahvé.»

Le lendemain, ils se levèrent de bon matin, ils offrirent des holocaustes et apportèrent des sacrifices de communion. Le peuple s’assit pour manger et pour boire, puis ils se levèrent pour se divertir.

Yahvé dit alors à Moïse : « Allons ! descends, car ton peuple que tu as fait monter du pays d’Égypte s’est perverti. Ils n’ont pas tardé à s’écarter de la voie que je leur avais prescrite. Ils se sont fabriqué un veau en métal fondu, et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices et ils ont dit : Voici ton Dieu, Israël, qui t’a fait monter du pays d’Égypte. »

Yahvé dit à Moïse : « J’ai vu ce peuple : c’est un peuple à la nuque raide. Maintenant laisse-moi, ma colère va s’enflammer contre eux et je les exterminerai ; mais de toi je ferai une grande nation. »

(Exode32:4-10, bible de Jérusalem et Louis Segond)

Autre source d’apostasie, le faux prophète, que l’on peut trouver dans Deutéronome 13 :

Si quelque prophète ou faiseur de songes surgit au milieu de toi, s’il te propose un signe ou un prodige et qu’ensuite ce signe ou ce prodige annoncé arrive, s’il te dit alors : « Allons à la suite d’autres dieux que tu n’as pas connus et servons-les », C’est Yahvé votre Dieu que vous suivrez et c’est lui que vous craindrez, ce sont ses commandements que vous garderez, c’est à sa voix que vous obéirez, c’est lui que vous servirez, c’est à lui que vous vous attacherez.

Ce prophète ou ce faiseur de songes devra mourir, car il a prêché l’apostasie envers Yahvé ton Dieu, qui vous a fait sortir du pays d’Égypte et t’a racheté de la maison de servitude, et il t’aurait égaré loin de la voie où Yahvé ton Dieu t’a ordonné de marcher. Tu feras disparaître le mal du milieu de toi.

Si ton frère, fils de ton père ou fils de ta mère, ton fils, ta fille, l’épouse qui repose sur ton sein ou le compagnon qui est un autre toi-même, cherche dans le secret à te séduire en disant : « Allons servir d’autres dieux », que tes pères ni toi n’avez connus, parmi les dieux des peuples proches ou lointains qui vous entourent, d’une extrémité de la terre à l’autre, tu ne l’approuveras pas, tu ne l’écouteras pas, ton œil sera sans pitié, tu ne l’épargneras pas et tu ne cacheras pas sa faute.

(Dt 13:1-8, bible de Jérusalem et Louis Segond)

Danse devant le veau d’or - Esquisse de 1850 - Alexandre Ivanof (1806-1858)

Danse devant le veau d’or - Esquisse de 1850 - Alexandre Ivanof (1806-1858)

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AAlexandr_Ivanov_068.jpg

Isaïe évoque plutôt le registre du reniement des enfants envers un parent, avec cette ambiguïté, cependant, de la comparaison de la divinité avec un éleveur, le propriétaire d’un animal et donc, par extension, du peuple d’Israël avec un animal domestique, au demeurant particulièrement stupide et en voie de retourner à l’état sauvage. Le crime est caractérisé par l’abandon du père et de ses prescriptions :

Entendez, ciels; écoute, terre: oui, IHVH-Adonaï parle ! « J’ai fait grandir, j’ai élevé des fils; mais ils ont fait carence contre moi. Le bœuf connaît son acheteur; l’âne, la crèche de son maître. Israël ne connaît pas, mon peuple ne discerne pas. »

Hoïe ! Nation fautive, peuple lourd de tort, semence de malfaiteurs, fils destructeurs ! Ils ont abandonné IHVH-Adonaï, dédaigné le sacré d’Israël. Ils s’aliènent en arrière.

(Isaïe 1:2-4, trad. Chouraqui)

Isaïe - Bible anglaise de Gustave Doré (1866)

Isaïe - Bible anglaise de Gustave Doré (1866)

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3A120.The_Prophet_Isaiah.jpg

Pour Jérémie, la relation entre YHWH et son peuple relèvent de celles que peuvent entretenir des fiancés, la divinité offrant alors toutes les garanties d’un fiancé particulièrement attentionné, soucieux de protéger et nourrir sa fiancée. Dans cette optique, la volonté d’indépendance de la fiancée et le retour des Hébreux au culte d’autres Baal que celui qui est devenu leur Baal spécifique, est évidemment source de malheur et d’impureté. Une femme ne saurait troquer un époux contre un autre et donc un peuple une divinité contre une autre.

L’amour de tes épousailles

Et c’est la parole de IHVH-Adonaï pour me dire : Aller, crie aux oreilles de Ieroushalaîm pour dire : Ainsi dit IHVH-Adonaï: Je me suis souvenu de toi, du chérissement de ta jeunesse, de l’amour de tes épousailles, de ta marche derrière moi au désert, sur une terre non semée.

Consacré, Israël, pour IHVH-Adonaï, en-tête de sa récolte. Tous ses dévoreurs seront coupables ; le malheur viendra sur eux, harangue de IHVH-Adonaï. Entendez la parole de IHVH-Adonaï, maison de Ia’acob, tous les clans de la maison d’Israël.

Ainsi dit IHVH-Adonaï : Vos pères n’ont pas trouvé de forfait en moi. Cependant, ils se sont éloignés de moi, ils sont allés derrière la fumée et se sont enfumés. Ils n’ont pas dit : « Où est IHVH-Adonaï, qui nous a fait monter de la terre de Misraîm, qui nous a fait aller au désert, sur une terre de steppe et de ravins, terre de regs et d’ombremort, terre où pas un homme n’était passé, où pas un humain n’avait habité ? »

Je vous ai fait venir sur la terre du Karmèl, pour manger ses fruits, son bien. Mais vous venez et vous contaminez ma terre ; ma possession, vous l’avez mise en abomination. Les desservants n’ont pas dit : « Où est IHVH-Adonaï ? » Les détenteurs de la tora ne m’ont pas compris. Les pâtres ont fait carence contre moi. Les inspirés ont été inspirés pour Ba’al ; ils sont allés derrière des inutiles.

Aussi je vous combattrai, harangue de IHVH-Adonaï ; et les fils de vos fils, je les disputerai.

Des citernes crevassées

Oui, passez aux îles des Kitîm et voyez ! À Qédar, envoyez, discernez fort et voyez ! Est-ce qu’il en était ainsi ? Une nation troque-t-elle des Elohîms ? Or ce sont des non-Elohîms ! Mais mon peuple a troqué sa gloire pour le non-utile !

Désolez-vous, ciels, sur ceci, soyez horrifiés ; desséchez-vous fort, harangue de IHVH-Adonaï. Oui, mon peuple a commis deux méfaits : ils m’ont abandonné, moi, la nappe d’eaux vives, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, qui ne retiennent pas les eaux.

(Jérémie 2:1-13, trad. Chouraqui)

En revanche, si son peuple revient vers lui, alors YHWH le rétablira dans sa position et sa puissance :

Aussi, ainsi dit IHVH-Adonaï : Si tu retournes, je te fais retourner, et en face de moi tu te dresseras. Si tu fais sortir le précieux du vil, tu seras comme ma bouche. Ils retourneront à toi; mais toi, tu ne retourneras pas à eux.

Je te donne à ce peuple en rempart de bronze renforcé : ils guerroieront contre toi, mais ne pourront rien contre toi. Oui, moi, je suis avec toi pour te sauver, pour te secourir, harangue de IHVH-Adonaï.

Je te secours de la main des malfaiteurs ; je te rachète de la paume des violents.

(Jérémie 15:19-20, trad. Chouraqui)

Le prophète Jérémie tenant le rouleau de la Loi, à côté de l’Arche d’Alliance, fresque de la synagogue de Doura Europos (250-256)

Le prophète Jérémie tenant le rouleau de la Loi, à côté de l’Arche d’Alliance, fresque de la synagogue de Doura Europos (250-256).

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:DuraSyn-III-Jeremiah.jpg#/media/File:DuraSyn-III-Jeremiah.jpg

Dans le cas inverse, le châtiment évidemment est à la mesure de la faute et le groupe humain qui a apostasié la divinité perd jusqu’à son humanité au regard de celles et ceux qui sont demeurés fidèles à YHWH et ce, jusque dans la mort.

Là encore, impureté et apostasie sont intimement liées.

Ni femmes ni enfants

Et c’est la parole de IHVH-Adonaï pour me dire : Ne prends pas femme pour toi ; fils et filles ne seront pas pour toi en ce lieu. Oui, ainsi dit IHVH-Adonaï aux fils et aux filles enfantés en ce lieu, à leurs mères qui les enfantent, à leurs pères qui les font enfanter sur cette terre : De mort par maladie ils mourront. Ils ne seront pas lamentés, ils ne seront pas ensevelis; ils seront du fumier sur les faces de la glèbe. Par l’épée, par la famine, ils seront achevés ; leur charogne sera en nourriture pour le volatile des ciels et pour la bête de la terre.

Oui, ainsi dit IHVH-Adonaï : Ne viens pas à la maison du deuil, ne va pas vers la lamentation, ne hoche pas pour eux ! Oui, j’ai retiré ma paix de ce peuple, harangue de IHVH-Adonaï, le chérissement et les matrices.

Ils mourront, les grands et les petits, sur cette terre. Ils ne seront ni ensevelis ni lamentés ; nul ne se balafrera ou se rasera pour eux. Nul ne partagera avec eux le deuil, pour les réconforter du mort. Nul ne l’abreuvera à la coupe des réconforts pour son père et pour sa mère. Tu ne viendras pas à la maison du festin, pour t’asseoir avec eux, pour manger et pour boire.

Vision de l’exil

Oui, ainsi dit IHVH-Adonaï Sebaot, l’Elohîms d’Israël : Me voici, je fais chômer en ce lieu sous vos yeux, de vos jours, la voix de l’exultation, la voix de la joie, la voix du fiancé, la voix de l’épouse.

Et c’est quand tu rapporteras à ce peuple toutes ces paroles, ils te diront : « Pourquoi IHVH-Adonaï a-t-il parlé contre nous de tout ce grand malheur ? Quel est notre tort, quelle est notre faute, ce par quoi nous avons fauté contre IHVH-Adonaï, notre Elohîms ? »

Dis-leur : « C’est parce que vos pères m’ont abandonné, harangue de IHVH-Adonaï. Ils allaient derrière d’autres Elohîms ; ils les servaient, ils se prosternaient devant eux. Et moi, ils m’ont abandonné; ma tora, ils ne l’ont pas gardée ! Mais vous, vous avez fait plus de mal que vos pères. Vous voici, vous allez chaque homme derrière l’opiniâtreté de son mauvais cœur pour ne pas m’entendre. Je vous enlèverai de cette terre, vers une terre que vous n’avez pas connue, vous, ni vos pères. Vous servirez là d’autres Elohîms, jour et nuit, parce que je ne vous donnerai pas d’amnistie. »

Aussi, voici, les jours viennent, harangue de IHVH-Adonaï, il ne sera plus dit : « Vive IHVH-Adonaï qui a fait monter les Benéi Israël de la terre de Misraîm ! » mais : « Vive IHVH-Adonaï qui a fait monter les Benéi Israël de la terre du Septentrion et de toutes les terres où ils avaient été bannis ! » Je les ferai retourner sur leur glèbe que j’ai donnée à leurs pères.

Me voici, j’enverrai de nombreux pêcheurs, harangue de IHVH-Adonaï ; et ils les pêcheront. Après quoi, j’enverrai de nombreux chasseurs; et ils les chasseront de toute montagne, de toute colline et des crevasses des rochers.

Oui, mes yeux sur toutes leurs routes : ils ne sont pas cachés en face de moi ; leur tort n’est pas celé devant mes yeux. Je paye en premier le double de leur tort et de leur faute, pour leur profanation de ma terre. Par la charogne de leurs abjections et de leurs abominations, ils ont rempli ma possession.

Ils pénétreront mon nom

IHVH-Adonaï, mon énergie, ma citadelle, mon refuge au jour de la détresse ! Vers toi les nations viendront des confins de la terre. Elles diront : « Ah ! nos pères possédaient un mensonge ; ils l’ont possédé, nos pères: une fumée, sans rien d’utile en eux ! »

L’humain se fait-il un Elohîms ? Mais ce sont des non-Elohîms ! Aussi, me voici, je le leur fais pénétrer, cette fois, je leur fais pénétrer ma main et mon héroïsme ; ils pénétreront, oui, mon nom : IHVH-Adonaï.

(Jérémie 16, trad. Chouraqui)

Le descriptif de la Jérusalem apostate, par Ezéchiel assimile l’apostasie à la prostitution et la sexualité la plus répugnante, tout au moins dans l’esprit du rédacteur. Si l’on comprend bien une volonté d’Ezéchiel d’associer l’apostasie à la plus vile souillure, au sexe et aux excréments, il est toutefois difficile de ne pas se poser, au terme d’une telle lecture, la question des obsessions sexuelles et scatologiques de ce prophète ainsi que de la pathologie dont elles relèvent et, au-delà même, de la vision que peut avoir le groupe humain qui adhère à de tels propos, de la partie féminine de sa population. On y trouve en tout cas l’affirmation de ce que le vice, la perdition, le sang et les excréments, ici symboles de l’apostasie, se conjuguent obligatoirement au féminin. Hors de la domination masculine, point de salut. Et l’on remarque au détour que Sade n’a décidément rien inventé. A quoi s’ajoute l’incitation divine au viol qu’il est extrêmement aisé de lire sous le titre « tu es l’inverse ». Ce qui n’est pas sans rappeler certains jugements punitifs envers des femmes adultères ou supposées telles, voire à titre de punition pour les fautes supposées ou avérées d’un membre masculin de la famille, encore pratiqués au Pakistan ou en Inde, par exemple (http://www.amnestyinternational.be/doc/nos-campagnes-beta/violences-contre-les-femmes-649/actions-archives/article/une-jeune-femme-condamnee-a-etre, http://geopolis.francetvinfo.fr/le-viol-encore-largement-impuni-en-inde-37499 et http://www.slate.fr/story/106173/inde-soeurs-condamnees-violees-frere)

Le prophète Ézéchiel, par Pierre Paul Rubens (1609-1610) du musée du Louvre, département des Arts graphiques.

Le prophète Ézéchiel, par Pierre Paul Rubens (1609-1610) du musée du Louvre, département des Arts graphiques.

Source/Photographer : User:Jean-Pol GRANDMONT (2013)

Il n’y a donc, dans le traitement des femmes et les qualificatifs qui peuvent les désigner, aucune solution de continuité.

 

Pour Daniel l’apostasie se manifeste sous la forme d’une révolte contre dieu, laquelle débouche sur l’avènement d’un roi rude, vigoureux, perspicace qui règnera par duperie et par guerre. Ce passage du livre de Daniel (Daniel 8:1-27) sera également interprété par les chrétiens comme la promesse d’une apostasie quasi-générale et de la venue de l’Antichrist avant la victoire finale de dieu.

 

Extrêmement révélateur, à plus d’un titre d’ailleurs, l’apostasie décrite dans Maccabées 1 et 2 ressemble fortement à une revendication sécularisatrice de la société.

 

Cet épisode se situe au temps d’Antiochus Epiphane (v. - 215 à - 164). Antiochos IV, après avoir été otage à Rome et passé trois ans à Athènes, accède au trône du royaume Séleucide, qu’il occupera de - 175 à - 164.

Sous son règne, une partie importante de la population (au demeurant qualifiée de « fils du démon ») revendique et obtient la possibilité de faire alliance avec les non juifs et d’adopter leurs coutumes, au nombre desquelles l’absence de circoncision. Certains même, se feront refaire le prépuce ; d’autres vont au gymnase… les mariages avec des non juifs ou non juives se multiplient.

 

Cette mutation du peuple juif, son hellénisation, ne doit rien à une action extérieure, mais relève bel et bien de la volonté d’une partie de la population qui, pour des raisons d’évolution et d’accès au monde moderne que constitue alors le monde hellénistique, est prête à gommer non sa religion, ainsi qu’ont pu le prétendre certains commentateurs des livres des Maccabées, mais les particularismes les plus tranchés et les pratiques qui peuvent faire obstacle au contact avec l’extérieur et ceci sous la direction même des grands prêtres Jason et Ménélas, hellénophiles jusqu’à la radicalité pour le second.

La réaction violente des juifs traditionnalistes ainsi que les troubles qui éclatent à Jérusalem, entre factions hellénisantes du fait de la rivalité des grands prêtres, provoque un engrenage de répressions, ainsi que le pillage du temple de Jérusalem et la destruction des murailles de la ville.

Considérant que la source du conflit étant visiblement la Loi, Antiochos répond par une mesure radicale et, à l’automne 168 AEC, promulgue un décret pour abolir la Torah ce qui revient, de fait, à interdire la circoncision, les fêtes juives et le sacrifice juif. Le temple est consacré à Zeus Olympien.

Or l’abolition de la Torah n’entraînait pas la seule suppression de la Loi, mais aussi l’abolition du judaïsme. Après son départ de Jérusalem, une révolte des juifs pieux, qui porte rapidement la famille des Maccabées à sa tête - famille de prêtres traditionnalistes - essaime dans la Judée. Les troupes d’Antiochos essuyant défaite sur défaite, celui-ci arrête la persécution et promet l’amnistie aux juifs qui cesseraient le combat. Judas Maccabée, en décembre 165 ou 164 AEC, s’empare de Jérusalem et rétablit le Temple dans sa fonction. En 163, sous le règne d’Antiochos V, l’édit interdisant la Torah est supprimé et la liberté de culte rétablie.

Bibliothèque de Dijon - III-Ms14 -Bible, Ancien Testament (fin) - XIIè siècle (v. 1109-1111) - Parchemin 204 feuillets. f° 171 r°

Bibliothèque de Dijon - III-Ms14 -Bible, Ancien Testament (fin) - XIIè siècle (v. 1109-1111) - Parchemin 204 feuillets. f° 171 r°

Antiochos IV, Altes Museum - Phot : Jniemenmaa (talk), 20 July 2009 (UTC), own work

Antiochos IV, Altes Museum - Phot : Jniemenmaa (talk), 20 July 2009 (UTC), own work - https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AAntiokhos_IV.jpg

Mattathias tue le profanateur (1 Maccabées 2:15-25) - Bible - Gravure Gustave Doré - 1866

Mattathias tue le profanateur (1 Maccabées 2:15-25) - Bible - Gravure Gustave Doré - 1866

http://bible.evangiles.free.fr/bible%20illustrations%20dore/matthatias%20tue%20le%20profanateur.htm

Abominations de Ieroushalaîm

Et c’est la parole de IHVH-Adonaï à moi pour dire : « Fils d’humain, faire connaître à Ieroushalaîm ses abominations ! Dis : Ainsi dit Adonaï IHVH-Elohîms à Ieroushalaîm : Ton creuset, tes enfantements en terre du Kena’ani. Ton père Emori, ta mère Hittit !

Tes enfantements, le jour où tu as été enfantée, ton ombilic n’a pas été tranché, tu n’as pas été baignée à l’eau avec soin. De sel tu n’as pas été salée; de lange tu n’as pas été langée.

Nul œil n’a été exorable envers toi pour faire un seul de ces gestes par compassion pour toi. Tu as été jetée sur les faces du champ, par dégoût de ton être, le jour où tu as été enfantée.

Vis dans ton sang

Mais je passe près de toi, je te vois te tordant dans ton sang, et je te dis : «Vis !»

Myriade, je t’avais donnée comme un germe du champ. Tu t’es multiplié, tu as grandi et tu viens dans la parure des parures, les seins fermes, le poil germant, toi, nudité, sexe. Je passe près de toi et te vois.

Mais voici ton temps, le temps des effusions. Je déploie mon aile sur toi et couvre ton sexe. Je te fais un serment, je viens à toi en alliance, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms, et tu es à moi.

Je te baigne dans l’eau, je lave ton sang sur toi et te frictionne d’huile. Je te vêts de broderie et te chausse de dugon ; je te bande de lin et te couvre de soie. Je te pare de ma parure et te donne des bracelets sur tes mains, un jaseran sur ta gorge. Je donne une narinière sur ta narine, des anneaux à tes oreilles, un diadème splendide sur ta tête.

Tu te pares d’or et d’argent ; ton vêtement est de linon, de soie, de broderie. Tu manges de la semoule, du miel, de l’huile. Tu embellis fort, fort, et tu triomphes en royauté. Ton renom de beauté sort parmi les nations ; oui, elle est totale en ma splendeur que j’ai mise sur toi, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms.

Mais tu t’assures en ta beauté, tu putasses avec ton renom, tu répands tes putasseries sur tout passant : « Qu’elle soit à lui ! ». Tu prends de tes habits, tu t’en fais des tertres tachetés et tu y putasses. Non advenu, cela ne sera pas ! Tu prends les atours de ta splendeur, de mon or, de mon argent que je t’ai donnés. Tu t’en fais des répliques de mâle et tu putasses avec elles.

Tu prends des habits brodés et t’en couvres. Mon huile, mon encens, tu les donnes en face d’elles. Mon pain que je t’ai donné, la semoule, l’huile, le miel dont je t’ai fait manger, tu les donnes en face d’elles en odeur agréable. Et c’est ainsi, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms.

Tu prends tes fils, tes filles, que tu as enfantés pour moi, et tu les sacrifies pour qu’ils les mangent : la moindre de tes putasseries ! Tu égorges mes fils et les leur donnes en les passant au feu, pour eux !

Nudité, sexe

Avec toutes tes abominations, tes puteries, tu ne te souviens plus des jours de ta jeunesse, quand tu étais nudité, sexe, et te tordais dans ton sang. Et c’est après tout ton malheur, oïe, oïe, toi ! harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms, tu te bâtis une hauteur, tu te fais une butte en chaque place ; tu bâtis ta butte en tête de toute route, tu rends abominable ta beauté et tu écartes tes cuisses pour chaque passant ! Tu multiplies tes puteries.

Tu putasses avec les Benéi Misraîm, ta voisine : des éleveurs de chair ! Tu multiplies tes puteries pour m’irriter. Et voici, je tends ma main contre toi, je te retire ta part, je te donne à l’être de tes haineuses, les filles des Pelishtîm, dans l’opprobre, pour la débauche de ta route.

Tu putasses avec les Benéi Ashour sans te rassasier ; tu putasses avec eux sans même te rassasier ! Tu multiplies tes puteries en terre de Kena’ân, vers les Kasdîm ; et même en cela, tu n’es pas rassasiée !

Une putain dominatrice

Quel étiolement, ton cœur, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms, pour que tu fasses tout cela : l’agissement d’une femme, d’une putain dominatrice !

Quand tu bâtis ta hauteur en tête de toute route, et fais ta butte en toute place, tu n’as pas été comme la putain qui fait dérision de la comptée !

La femme adultère, à la place de son homme, prend des étrangers. À toute putain, ils donnent une sportule ; mais toi, tu as donné des sportules à tous tes amants ; tu les corromps pour qu’ils viennent vers toi des alentours, en tes puteries.

Mais toi, tu es l’inverse des femmes, avec tes puteries : derrière toi, nul ne putasse; c’est toi qui donnes la comptée, mais la comptée ne t’est pas donnée. Tu es l’inverse.

Tu es l’inverse

Aussi, putain, entends la parole de IHVH-Adonaï.

Ainsi dit Adonaï IHVH-Elohîms : Puisque tu as répandu ton con et découvert ton sexe en tes puteries sur tes amants, sur toutes les crottes de tes abominations, comme le sang de tes fils que tu leur as donnés, aussi, me voici, je groupe tous tes amants sur lesquels tu étais suave, tous ceux que tu aimais contre tous ceux que tu haïssais ; et je les groupe contre toi tout autour. Je découvre pour eux ton sexe et ils voient tout ton sexe.

Je te châtie des jugements des adultères et des répandeuses de sang ; je te donne en sang, fièvre et jalousie. Je te donne en leur main, ils cassent ta hauteur ; ils démontent tes buttes, ils te dépouillent de tes habits, ils prennent tes atours de splendeur; ils te déposent, nudité, sexe.

Ils font monter contre toi le rassemblement ; ils te lapident de pierres et te découpent avec leurs épées. Ils incendient ta maison au feu, ils exercent contre toi des châtiments, sous les yeux de femmes multiples. Comme putain, je te fais chômer. Même la comptée, tu ne la donneras plus.

Je dépose ma fièvre en toi, et mon ardeur s’écarte de toi. Je me calme et ne m’irrite plus.

Puisque tu ne t’es plus souvenue des jours de ta jeunesse, que tu m’as irrité en tout cela, moi aussi, ah ! ta route, je te la donne sur la tête, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms, pour que tu ne commettes plus la débauche de toutes tes abominations.

Voici: tout auteur d’exemples donnera en exemple toutes tes abominations, contre toi, pour dire: « Telle mère, telle fille. » Tu es la fille de ta mère : son homme et ses fils lui répugnent ; toi, la sœur de ta sœur: leurs hommes et leurs fils lui répugnent. Votre mère Hittite, votre père Emori !

La sœur de Sedôm

Ta grande sœur, Shomrôn, elle avec ses filles, qui habite sur ta gauche ; et ta sœur plus petite que toi qui habite à ta droite, Sedôm et ses filles ; N’es-tu pas allée sur leurs routes ? N’as-tu pas fait leurs abominations, comme le peu d’un tantinet ? Mais tu t’es détruite plus qu’elles sur toutes tes routes.

Moi, le vivant, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms, Sedôm, ta sœur, n’a pas fait, elle et ses filles, ce que tu fais, toi et tes filles.

Voici, tel est le tort de Sedôm, ta sœur, le génie de la satiété du pain, la quiétude de la tranquillité étaient à elle et à ses filles ; mais elle n’a pas renforcé la main de l’humilié, du pauvre.

Elles se haussaient, elles faisaient en face de moi l’abomination ; et je les ai écartées d’après ce que j’ai vu.

Porte ton opprobre

Mais Shomrôn n’a pas fauté de la moitié de tes fautes ! Tu as multiplié plus qu’elle tes abominations. Tu justifies tes sœurs avec toutes les abominations que tu as commises.

Toi aussi, porte ton opprobre, puisque tu as incriminé tes sœurs dans tes fautes, plus abominable qu’elles. Elles seront mieux justifiées que toi. Toi aussi, blêmis, porte ton opprobre, en justifiant tes sœurs.

Je fais tourner leur captivité : la captivité de Sedôm avec ses filles, la captivité de Shomrôn avec ses filles, et la captivité de tes captifs parmi eux, pour que tu portes ton opprobre. Et tu seras dans l’opprobre, plus que tout ce que tu as fait; ce en quoi tu les réconfortes.

Et tes sœurs, Sedôm et ses filles, retourneront comme jadis ; Shomrôn et ses filles retourneront comme jadis; toi et tes filles, vous retournerez comme jadis.

Sedôm, ta sœur, n’était-elle pas en rumeur sur ta bouche au jour de ton génie ? Avant que tu ne découvres ton malheur, comme au temps de l’outrage des filles d’Arâm et de tous ses alentours, les filles des Pelishtîm te narguaient tout autour. Ta débauche, tes abominations, tu les portes, harangue de IHVH-Adonaï.

Pénètre IHVH-Adonaï

Oui, ainsi dit Adonaï IHVH-Elohîms: Je te fais comme tu fis, toi qui méprisais l’imprécation pour annuler le pacte. Mais je me souviens, moi, de mon pacte avec toi, aux jours de ta jeunesse. J’élève pour toi un pacte de pérennité.

Tu te souviendras de tes routes et seras dans l’opprobre, quand tu prendras tes sœurs plus grandes que toi vers les plus petites que toi. Je te les donnerai pour filles, et non de par ton pacte. Et moi j’élèverai mon pacte avec toi, et tu pénétreras, oui, moi, IHVH-Adonaï, pour que tu te souviennes et blêmisses. Il ne sera plus pour toi une ouverture de la bouche, face à ton opprobre, quand je t’aurai absoute de tout ce que tu as fait, harangue d’Adonaï IHVH-Elohîms.»

(Ezechiel 16, Trad. Chouraqui)

La prise en main du pouvoir en Judée par les Maccabées, entraîne également des mesures de rétorsion envers les juifs hellénisants, à commencer par la circoncision forcée. C’est donc une reprise en main par la caste la plus traditionnaliste mais aussi par la caste des prêtres, de la population. Au demeurant, le récit des Maccabées s’organise autour des thèmes de la pureté de la pratique, de la piété et de l’intégrité requises, y compris s’il faut pour cela mourir. Le refus du compromis s’appuie sur une confiance inébranlable en une divinité qui intervient directement : Philator est foudroyé (3 M 2:22), ensommeillé (3 M 5:12), frappé d’amnésie (3 M 5:28), stoppé net (3 M 6 19-20) et donne la stabilité aux royaumes de la terre. Surtout, ce sont les prières du grand prêtre Simon (3 M 2:1-20) comme d’Eleazar (3 M 6:1-15), membres de la caste sacerdotale, qui provoque l’intervention divine. L’auteur de ce texte défend donc très visiblement le système sacerdotal.

 

Quant au sort réservé aux apostats, si l’on excepte la malédiction divine et la condamnation éternelle, c’est évidemment la mort. La mort par lapidation et la destruction, la purification par le feu, qu’il s’agisse d’un inconnu, d’un faux prophète ou d’un membre de sa propre famille. L’homme dont le frère, le fils, la fille ou la femme se révèle être apostat peut tout à fait les mettre à mort sans jugement (Dt. 13:7-12). Enfin, un apostat ne saurait être inhumé parmi les croyants. Exclu de la communauté des vivants, il l’est aussi de celle des morts.

 

Lorsque tout un groupe humain fait acte d’apostasie, guerre, saisie des biens et destruction sont non seulement autorisées mais encore encouragées par la divinité (Dt. 13:12-19).

Gérard Hoet et Abraham de Blois, Figures de la Bible, P. de Hondt éditeur, La Haye, 1728 : Le blasphémateur lapidé (Lévitique, 24:13-23) ; Crédit : Bizzell Bible Collection, University of Oklahoma Libraries

Gérard Hoet et Abraham de Blois, Figures de la Bible, P. de Hondt éditeur, La Haye, 1728 : Le blasphémateur lapidé (Lévitique, 24:13-23) ; Crédit : Bizzell Bible Collection, University of Oklahoma Libraries

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La diaspora juive met un terme à la pratique de la lapidation ou de l’exécution, pas à l’ensemble des autres mesures, à commencer par l’exclusion de la communauté. Cependant, il demeure prévu que l’apostat se repente et soit réintégré dans celle-ci. Si aucune procédure spéciale ne semble s’appliquer durant la période talmudique (v. 70-v. 500), la repentance semblant suffire, à compter du IXè siècle, et durant toute l’époque des Gueonim (maîtres du judaïsme en Babylonie et Israël du IXè au -XIè siècle), l’apostat devait s’engager à respecter le shabbat et les mitsvot (commandements de la torah). Certains préconisaient également le fouet, d’autres l’immersion.

 

Rabbi Shlomo ben Itzhak HaTzarfati plus connu sous le nom de Rashi ou Salomon de Troyes (1040-1105) exige encore que le pénitent soit battu, tandis qu’au XIIIè siècle, Rabbi Simha de Spire considère que les pénitents doivent passer par le mikvé. Cette dernière pratique va être maintenue assez généralement et clôture tout un processus de repentance sincère, après comparution devant un Beit Din de trois personnes. Si l’on trouve trace, chez les Askhénazes de coutumes consistant pour le pénitent à se raser intégralement le corps avant de plonger dans le mikvé, il est plus généralement admis qu’il est inutile d’ajouter l’humiliation à l’humiliation.

Bibliothèque de Dijon - Manuscrits de Cîteaux - Bible dite de saint Etienne Harding - III-Ms14 -Bible, Ancien Testament (fin) - XIIè siècle (v. 1109-1111) - Parchemin 204 feuillets. f° 191 r°

Bibliothèque de Dijon - Manuscrits de Cîteaux - Bible dite de saint Etienne Harding - III-Ms14 -Bible, Ancien Testament (fin) - XIIè siècle (v. 1109-1111) - Parchemin 204 feuillets. f° 191 r°

Un rêveur de rêve

« Toute parole que je vous ordonne moi-même, vous la garderez pour la faire tu n’y ajouteras pas, tu n’en retrancheras pas.

Quand en ton sein surgit un inspiré ou un rêveur de rêve, qu’il te donne un signe ou un prodige, et que vienne le signe ou le prodige dont il t’a parlé, pour dire : “ Nous irons derrière d’autres Elohîms que vous n’avez pas connus, servons-les ! ”, tu n’écouteras pas les paroles de cet inspiré ou de ce rêveur de rêve : oui, IHVH-Adonaï, votre Elohîms, vous éprouve pour savoir si vous aimez IHVH-Adonaï, votre Elohîms, de tout votre cœur, de tout votre être.

Vous irez derrière IHVH-Adonaï, votre Elohîms, vous frémirez de lui, vous garderez ses ordres, vous entendrez sa voix, vous le servirez, vous collerez à lui ; et cet inspiré ou ce rêveur de rêve sera mis à mort.

Oui, il parle d’écart contre IHVH-Adonaï, votre Elohîms, qui vous a fait sortir de la terre de Misraîm, et qui t’a racheté de la maison des serfs, pour te bannir de la route où IHVH-Adonaï, ton Elohîms, t’a ordonné d’aller. Brûle le mal de ton sein.

Servir d’autres Elohîms

Quand ton frère, le fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme de ton sein, ou ton compagnon qui est comme ton être, t’incitera en secret pour dire : “ Allons, servons d’autres Elohîms ! ” que tu ne connaissais pas, ni toi ni tes pères, parmi les Elohîms des peuples qui sont autour de vous, proches de toi, ou lointains, du bout de la terre jusqu’au bout de la terre, ne consens pas à lui, ne l’entends pas.

Ton œil ne sera pas exorable pour lui, tu ne l’épargneras pas, tu ne le couvriras pas.

Oui, tu le tueras, tu le tueras. Ta main sera contre lui la première, pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple en dernier.

Lapide-le de pierres, à mort ; oui, il demandait de te bannir loin de IHVH-Adonaï, ton Elohîms, qui t’a fait sortir de la terre de Misraîm, de la maison des serfs. Tout Israël entendra. Ils frémiront et ne continueront pas à faire comme la parole de ce mal en ton sein.

Une ville interdite

Quand tu entendras, dans l’une de tes villes que IHVH-Adonaï, ton Elohîms, te donne pour y habiter, pour dire : “ Des hommes, des fils de Belia’al, sont sortis de ton sein. Ils bannissent les habitants de leur ville, pour dire : Allons, servons d’autres Elohîms que vous n’avez pas connus ”, consulte, investigue, questionne bien et voici: vraie, ferme est la parole ; cette abomination s’est faite en ton sein.

Frappe, frappe les habitants de cette ville à bouche d’épée. Interdis-la, et tout ce qui est en elle, et ses bêtes, à bouche d’épée.

Groupe tout son butin au milieu de sa place. Incendie au feu la ville et tout son butin, totalement, pour IHVH-Adonaï, ton Elohîms. Ce sera en pérennité un tell : elle ne sera jamais rebâtie.

Rien ne collera à ta main de l’interdit, afin que IHVH-Adonaï retourne de la brûlure de sa narine. Il te donne des matrices, il te matricie et te multiplie, comme il l’a juré à tes pères.

Oui, tu entendras la voix de IHVH-Adonaï, ton Elohîms, pour garder tous ses ordres, que moi-même, aujourd’hui, je t’ordonne, pour faire le droit aux yeux de IHVH-Adonaï, ton Elohîms. »

(Dt 13:1-19, Trad. Chouraqui)

Ne sacrifie pas pour IHVH, ton Elohïm, boeuf ou agneau qui ait une tare ou tout propos de mal : oui , c’est une abomination pour IHVH, ton Elohïm.

Quand en ton sein, en l’une de tes portes que IHVH, ton Elohïm te donne, se trouve un homme ou une femme qui fait le mal aux yeux de IHVH, ton Elohïm, pour transgresser son pacte, « et qu’il aille servir d’autres Elohïm, qu’ils se prosternent devant eux, devant le soleil, devant la lune, ou devant toute la milice des ciels, ce que je n’ai pas ordonné ; » quand cela t’est rapporté, entends, consulte bien et voici, vraie, ferme est la parole : cette abomination s’est faite en Israël.

Fais sortir cet homme ou cette femme, qui ont fait cette parole de mal dans tes portes, l’homme ou la femme. Lapide-les avec des pierres, et ils mourront.

A bouche de deux témoins, ou trois témoins, il sera mis à mort, à mort. Il ne sera pas mis à mort à bouche d’un seul témoin.

En premier, la main des témoins sera contre lui pour le mettre à mort, puis la main de tout le peuple en dernier. Brûle le mal en ton sein.

Quand une parole sera singulière pour toi en jugement, soit sang pour sang, soit verdict pour verdict, soit coup pour coup, paroles en litiges dans tes portes, lève-toi, monte vers le lieu que IHVH, ton Elohïm, choisira, « et viens vers les desservants, les Lévi, vers le juge qui sera en ces jours. Consulte-les, ils rapporteront la parole du jugement. »

Fais selon la bouche de la parole qu’ils te rapportent, de ce lieu que IHVH choisira. Garde, pour le faire, tout ce qu’ils t’enseigneront.

Tu feras, selon la bouche de la tora qu’ils t’enseigneront, le jugement qu’ils te diront. Tu ne t’écarteras pas de la parole qu’ils te rapporteront à droite, ni à gauche.

L’homme qui agira avec bouillonnement et n’entendra pas le desservant qui se tient là pour officier devant IHVH, ton Elohïm, ou le juge, cet homme mourra. Brûle le mal en Israël. Tout le peuple entendra et frémira. Ils ne bouillonneront plus.

(Dt 17:1-13, Trad. Chouraqui)

Portrait de Rabbi Rashi, dans un ouvrage de Guillaume de Paris, intitulé Postillae maiores totius anni cum glossis & quaestionibus, publié à Lyon, 1539

Portrait de Rabbi Rashi, dans un ouvrage de Guillaume de Paris, intitulé Postillae maiores totius anni cum glossis & quaestionibus, publié à Lyon, 1539

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Reste le cas des apostasies dues à des conversions sous la contrainte. Rachi considère que cet apostat, « même s’il a péché, reste un Israëlite ». Il affirme, suivi en cela quasi-unanimement, que les Juifs convertis au christianisme de force devaient être considérés comme Juifs et donc, qu’en conséquence, quand bien même le beau-frère serait chrétien, les prescriptions du lévirat devraient s’appliquer et celui-ci hériter comme s’il était lui-même Juif. Ces prescriptions de Rachi s’appuient sur le droit juif et le principe selon lequel le caractère juif d’un individu est inaliénable et inaltérable.

II.- APOSTASIE DANS LE CHRISTIANISME

Dès son origine, le christianisme se heurte également à des dissensions en son sein et à des manifestations d’apostasie tant de l’individu que du groupe.

 

On peut considérer que la première apostasie chrétienne (malgré le néologisme et l’anachronisme induits) est celle de Judas, apostat par excellence du nouveau Testament, suivie de celle de l’apôtre Pierre, qui renie par trois fois Jésus.

L’apostasie individuelle est ensuite aisée à retrouver au fil des textes et il n’est qu’à mentionner les cas d’Ananias et Saphira (Actes, 5:1-11) ou encore d’Hyménée et Alexandre (1 Tm 1:19-20)

 

Chacun de ces cas diffère dans la punition infligée cependant. Judas se donne lui-même la mort - donc apostasie de dieu et apostasie de la société - et Pierre, repentant et pardonné, connaît une grande carrière de prédicateur jusqu’à devenir la référence de la papauté. Ananias et Saphira, qui rappellent le couple Adam et Eve, sont littéralement foudroyés par la vengeance divine pour n’avoir pas donné la totalité du fruit de la vente de leur bien à la nouvelle secte en train de se former. Dans cette optique, le dirigeant de la secte - ici Pierre - estime qu’en lui mentant, le couple a menti à la divinité. C’est donc l’individualisme, le fait de n’être pas tout entier investi dans le groupe, qui est sanctionné par la mort. Ce qui est appelé le mensonge du couple symbolise la déstructuration de chacun d’entre eux et, si leur exemple était suivi, celle de la société soit, en l’espèce, celle de la toute nouvelle secte.

Hyménée et Alexandre, pour leur part, bénéficient d’un potentiel sursis, si l’on accepte l’idée que le fait qu’ils soient livrés à Satân ne signe par leur arrêt de mort mais au contraire, dans l’esprit du rédacteur, le début d’un long et douloureux chemin de pénitence et de repentance.

 

A cette apostasie individuelle se superpose l’apostasie générale, diversement théorisée au fil des siècles et des branches de la chrétienté. Si les catholiques et les orthodoxes ont pu rejeter l’idée d’une grande apostasie au cours des premiers siècles, divers courants du protestantisme, comme les évangéliques considèrent, en revanche, que la confiscation de la parole divine par une caste sacerdotale et épiscopale dont les fondements sont discutables relève d’une pratique déviante qui aurait causé la formation d’une grande

La mort d’Ananias par Raphael (1483 – 1520)

La mort d’Ananias par Raphael (1483 – 1520) - Gouache et huile sur carton, 1515-1516 (Ce dessin grand format a servi à la réalisation d’une tapisserie pour la chapelle Sixtine) - Victoria and Albert Museum, Londres - Raphael [Public domain], via Wikimedia Commons

Un homme du nom de Hananyah avec sa femme Shapira vend une propriété. Il détourne une partie du prix, et sa femme le sait aussi. Il en apporte une partie et le dépose aux pieds des envoyés. Mais Petros dit : «Hananyah, pourquoi Satân a-t-il rempli ton cœur pour mentir au souffle sacré et pour cacher une partie du prix du domaine ? N’était-ce pas à toi quand tu l’avais ? Et même après la vente, c’était sous ton autorité. Pourquoi as-tu mis en ton cœur cette action ? Tu n’as pas menti aux hommes mais à Elohîms.» Quand Hananyah entend ces paroles, il tombe et expire. Et c’est un grand frémissement pour tous les auditeurs. Les plus jeunes se lèvent, l’enveloppent, l’emportent au-dehors et l’ensevelissent. Et c’est à trois heures d’écart environ, sa femme entre. Elle ne sait pas ce qui s’est passé. Petros parle et lui dit : «Dis-moi, vous avez bien vendu le domaine à tel prix ?» Elle dit : « Oui, à tel prix. » Petros lui dit : «Pourquoi donc vous êtes-vous concertés pour éprouver le souffle de IHVH-Adonaï ? Voici à la porte les pieds de ceux qui ont enseveli ton mari; ils vont aussi t’emporter.» Elle tombe soudain à ses pieds et elle expire. Les jeunes la trouvent morte. Ils l’emportent au-dehors et l’ensevelissent auprès de son mari. Et c’est un grand frémissement parmi toute la communauté et sur tous ceux qui entendent cela.

 

(Actes, 5:1-11, trad. Chouraqui)

[…] Certains, les ayant rejetées, ont fait naufrage pour ce qui est de l’adhérence. Parmi ceux-là Hymenaïos et Alexandros, que j’ai livrés à Satân pour qu’ils apprennent à ne pas blasphémer.

 

(1 Tm 1:19-20 ; trad. Chouraqui)

apostasie à compter du IIè siècle, laquelle se serait développée au cours des siècles suivants pour connaître son plein épanouissement aux IVè et Vè siècles. Les mormons, pour leur part, considèrent que des épisodes d’apostasie générale successifs scandent l’histoire du monde, la dernière d’entre elle ayant ses origines du temps même des apôtres pour ne s’achever que vers 1820, date du Rétablissement inauguré par la vision de Joseph Smith. Adventistes, comme Témoins de Jéhova, postulent que l’apostasie apparaît avant même ce qu’il est convenu d’appeler l’ascension de Jésus et commence à la mort du dernier apôtre pour trouver son apothéose lors du concile de Nicée, instituant la doctrine trinitaire.

 

Tous ces mouvements peuvent appuyer leurs croyances en cette apostasie sur divers textes, tels que ceux de Matthieu (24:9-12) et Pierre (2 P 2:1 : « De faux inspirés furent aussi dans le peuple, comme il y aura parmi vous de faux enseigneurs, qui introduiront subrepticement des hérésies ruineuses, en reniant le maître qui les a rachetés. Ils attireront sur eux-mêmes une ruine rapide. »), prédisant l’arrivée de faux prophètes, des Actes (20:28-30) dans lesquels Paul annonce à la fois l’ennemi extérieur : « Moi je le sais, après mon départ, des loups cruels entreront parmi vous. Ils n’épargneront pas le troupeau » et l’ennemi intérieur : « En votre propre sein se lèveront aussi des hommes qui diront des paroles criminelles, pour entraîner derrière eux les adeptes ».

 

Plus couramment, la majorité des chrétiens attend le temps de l’apostasie qui précèdera la venue de l’Antichrist, la victoire de leur dieu et le règne millénaire du Christ sur la terre. Cette apostasie préalable est d’ailleurs théorisée dans 2 Thessaloniciens 2, son déclenchement et son épanouissement étant, de surcroît, favorisés par l’action divine elle-même en une ultime mise à l’épreuve.

Dans ce contexte de judéo-chrétienté marqué par les attentes messianiques et apocalyptiques, la fin des temps était, ne l’oublions pas, jugée imminente et c’est donc l’état moral des sectes chrétiennes naissantes ainsi que leurs divisions doctrinales, qui sont la source de l’inquiétude des rédacteurs de ces textes. Cette crainte trouve un écho dans Daniel 8, Matthieu 23 et 24, les épîtres de Paul aux Thessaloniciens, Timothée 1 et 2 ainsi que dans l’Apocalypse de Jean.

 

Cette apostasie va de l’abandon de ce que les rédacteurs des textes appellent la vérité, à la rébellion contre la divinité et le désamour envers celle-ci, en passant par l’impiété, l’abandon des exigences morales, l’âpreté au gain et l’adhésion finale à l’Antichrist, «homme sans tora» et «fils de la destruction» (2 Thes. 2:3) qui se proclamera lui-même dieu, profanera le Temple, persécutera ceux qui sont restés fidèles à dieu et au Christ (Apocalypse 11 et 13) et manifestera la puissance de Satân par des prodiges et autant de miracles qui séduiront les gens et les pousseront plus avant dans le mensonge. Commencera alors l’ultime combat qui verra la victoire de dieu sur Satân, la punition des apostats et le règne du Christ sur la terre pour mille ans.

F° 10 r° de l’Apocalypse de Jean de la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs, vers 875 - Frontispice du livre des Révélations
Portrait de Joseph Smith vers 1842 (auteur inconnu)
Russell Charles Taze (1911)

Portrait de Joseph Smith vers 1842 (auteur inconnu). Fondateur des Mormons ou Eglise de Jésus Christ des saints du dernier jour. - Portrait conservé dans la communauté, à son siège social dans le Missouri.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AJoseph_Smith%2C_Jr._portrait_owned_by_Joseph_Smith_III.jpg

Russell Charles Taze (1911) fondateur des témoins des Etudiants de la Bible (1870) ou Témoins de Jéhova, (publié par Watchtower) —https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3ARussell_Charles_Taze_1911.jpg

F° 10 r° de l’Apocalypse de Jean de la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs, vers 875 - Frontispice du livre des Révélations - (auteur : Tetratkys - commons.wikimedia)

Chapitre 2.

L’avènement de notre Adôn

 

Nous vous demandons, frères, pour l’avènement de notre Adôn Iéshoua’, le messie, et de notre rassemblement auprès de lui, de ne pas être vite ébranlés hors de l’intelligence, ni d’être effrayés à cause d’un souffle, d’un discours, ou d’une lettre venue de nous, comme si le jour de l’Adôn était déjà arrivé.

Que personne ne vous abuse d’aucune manière, car l’apostasie doit venir d’abord, et se découvrir l’homme sans tora, le fils de la destruction, l’adversaire exalté contre tout ce qui a nom d’Elohîms ou est vénéré, de manière à s’asseoir lui-même dans le sanctuaire d’Elohîms et à montrer qu’il est lui-même Elohîms.

Ne vous souvenez-vous pas que je vous disais déjà cela, quand j’étais avec vous ? Et maintenant vous savez ce qui retient, pour qu’il se découvre en son temps à lui.

Oui, le mystère de la non-tora œuvre déjà. Celui qui retient est maintenant là jusqu’à ce qu’il soit écarté. Alors sera découvert le sans-tora, que l’Adôn Iéshoua’ détruira par le souffle de sa bouche, qu’il anéantira dans l’éclat de son avènement, celui dont l’avènement est, selon l’énergie de Satân, lié à tous les dynamismes, les signes, les prodiges du mensonge, et à tous les abus de l’injustice, pour ceux qui périssent, faute de recevoir l’amour de la vérité, pour être sauvés.

Pour cela Elohîms leur enverra l’énergie de l’égarement pour les faire adhérer au mensonge, afin qu’ils soient jugés, tous ceux qui n’ont pas adhéré à la vérité mais se sont complu dans l’injustice. Nous devons rendre grâces à Elohîms pour vous, toujours, frères aimés de l’Adôn, parce qu’Elohîms vous a pris en tête de salut par la consécration du souffle et l’adhérence à la vérité ; à quoi il vous a appelés par notre annonce, pour acquérir la gloire de notre Adôn Iéshoua’ le messie.

Donc, frères, tenez et possédez les traditions qui vous ont été enseignées soit par notre parole, soit par notre lettre.

Puisse-t-il lui-même, notre Adôn Iéshoua’, le messie, et Elohîms, notre père, qui nous a aimés et donné le réconfort pour la pérennité et le bon espoir par grâce, réconforter vos cœurs et les fortifier en toute œuvre et parole de bien.

(2 Thes. 2, Trad. Chouraqui)

Du point de vue de l’actuel catéchisme romain, lequel s’inscrit bien évidemment dans la perspective apocalyptique du christianisme, cette apostasie est considérée comme « l’épreuve ultime de l’Eglise ».

675 - Avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants (cf. Lc 18, 8 ; Mt 24, 12). La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre (cf. Lc 21, 12 ; Jn 15, 19-20) dévoilera le «mystère d’iniquité» sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair (cf. 2 Th 2, 4-12 ; 1 Th 5, 2-3 ; 2 Jn 7 ; 1 Jn 2, 18-22).

Catéchisme de l’Eglise romaine

Cette apostasie générale et l’apocalypse prévue ne s’étant pas produites aussi tôt que prévu, les auteurs chrétiens vont théoriser très longuement et précisément la notion d’apostasie au fil des siècles, tout en lui appliquant diverses formes de sanctions.

 

C’est au XIIIè siècle, au sein d’une institution qui se définit comme universelle et ne conçoit le monde que sous son gouvernement et dans la soumission totale à sa doctrine, qu’est rédigé le texte qui servirait de référence en la matière, la Somme théologique de Thomas d’Aquin, plus spécifiquement la question 12 (IIa-IIæ) qu’il ouvre en traitant de la différence qu’il existe entre l’infidélité et l’apostasie.

Si l’infidélité n’est pas la marque caractéristique de tout péché, Thomas d’Aquin, en revanche postule que l’apostasie semble être au principe de tout péché, se référant en cela à l’Ecclésiastique, pour lequel le principe de l’orgueil est l’apostasie loin de dieu, le principe de tout péché étant l’orgueil.

 

Poursuivant son étude, Thomas d’Aquin, se référant aux Proverbes (6:12-13), ajoute que l’apostasie consisterait en une œuvre extérieure, une parole ou encore une volonté intérieure.

 

Ceci posé, il discerne trois sortes d’apostasies par ordre de gravité croissant : la première consiste à quitter la vie religieuse ou les saints ordres (abandon de la cléricature ou des ordres monastiques) ; la deuxième à s’opposer aux préceptes divins (refus de soumission à la divinité) ou en dévier ; la troisième - la plus grave de toutes puisqu’elle prive l’homme de salut - consiste à s’éloigner de la foi donc de la divinité (apostasie par l’incroyance). Bien évidemment, l’apostasie nécessite une sanction dont les degrés sont proportionnels à la lourdeur d’une faute relevant du crime de lèse-majesté divine, particulièrement dans une société qui ne peut concevoir l’absence d’affiliation religieuse et dont les monarques et les princes disposent de leur pouvoir par grâce divine.

 

Le cas du souverain apostat est d’ailleurs soulevé par Thomas d’Aquin, qui conclut que s’il était tolérable, pour des croyants, de vivre sous l’autorité temporelle d’un apostat, tel que cela put être le cas sous le règne de Julien dit l’Apostat, à une époque à laquelle l’Eglise « n’avait pas encore la puissance de tenir en respect les princes de la terre », dès lors que le rapport des forces avait été inversé, devenait insupportable. De ce fait, il considère que les sujets d’un suzerain apostat, frappé donc d’excommunication, doivent être déliés de leur serment de fidélité, afin de n’en pas subir la corruption et l’influence obligatoirement négative.

 

Celui des moines défroqués des XIIIè et XIVè siècles est en revanche plus emblématique du fonctionnement social au regard de ce qui déroge, particulièrement dans une société organisée autour d’ « ordres » au demeurant établis par les clercs.

En effet, la société médiévale a été divisée par ces derniers selon une logique tripartite censée représenter une réalité objective, mais dont l’adéquation au sens commun, dans bien des cas, se révèle non avérée. Ainsi donc, du point de vue religieux, trouve-t-on au sommet de la pyramide sociale les oratores (ceux qui prient) puis les bellatores (ceux qui font la guerre, ordre duquel ressortent les souverains) et enfin les laboratores (ceux qui travaillent).

L’orgueil est haï de l’Adôn et des hommes, et des deux la tricherie de l’oppresseur. La royauté passe de peuple en peuple à cause de la violence de l’orgueil. Pourquoi s’enorgueillit la poussière, la cendre, celui qui, en sa vie, exalte ses entrailles ?

Un brin de maladie fait jaunir le médecin. Roi aujourd’hui, mais demain il tombera. Par sa mort l’homme a possession de pourriture, de vers, de poux et de reptiles.

Le commencement de l’orgueil pour l’homme est dans l’insolence. Pour son créateur, il l’écartera de son cœur.

Oui, la réserve d’arrogance est faute; de sa source jaillit le crime ; ainsi Elohîms remplit son cœur de sa plaie; il le frappe jusqu’à l’achever.

Elohîms renverse le trône des orgueilleux : il installe à leur place les humiliés. IHVH-Adonaï arrache les racines des peuples, il plante à leur place les humbles.

Elohîms recouvre les traces des peuples, il extirpe leurs racines jusqu’en terre. Il les balaie de la terre, les arrache et sur terre il fait chômer leur souvenir.

L’arrogance ne sied pas à l’homme, ni l’insolence de la colère à l’enfant de la femme.

(Iéshoua’ bèn Sira, dit l’Ecclésiastique, 10:7-18, trad. Chouraqui)

Humain de Belia’al, homme de fraude, il va à contorsion de bouche. Il cligne de ses yeux, fourche de ses pieds, désigne de ses doigts. Les subversions dans son cœur, il est un artisan du mal en tout temps ; il envoie les litiges. Sur quoi, soudain, sa calamité surgit ; subitement, il est brisé, sans guérison.

 

Six, il les hait, IHVH-Adonaï, et sept sont les abominations de son être : des yeux hautains, une langue de mensonge, des mains qui répandent le sang innocent, un cœur artisan de pensées de fraude, des pieds qui se hâtent de courir au malheur, un témoin de mensonge qui exhale les tromperies, et celui qui envoie des litiges entre frères.

 

Protège, mon fils, l’ordre de ton père, ne lâche pas la tora de ta mère. Attache-les sur ton cœur en permanence, noue-les sur ta gorge. En ton cheminement, elle te mènera; à ton coucher, elle te gardera. Ranime-toi, elle s’épanchera en toi. Oui, l’ordre est une lampe, la tora une lumière ; une route de vie, les exhortations de la discipline.

(Proverbes, 6:12-23, trad. Chouraqui)

Thomas d’Aquin, docteur de l’Église catholique (1225-1274) - Carlo Crivelli (v. 1435-v. 1495) - XVè siècle

Thomas d’Aquin, docteur de l’Église catholique (1225-1274) - Carlo Crivelli (v. 1435-v. 1495) - XVè siècle

http://www.nationalgallery.org.uk/paintings/carlo-crivelli-saint-thomas-aquinas

L’abandon d’une vie monastique ou cléricale, quelle qu’en soit la raison, en rompant le vœu de stabilité, ébranle l’idéal imaginaire à la fois du corps monastique et, plus largement, particulièrement en situation de crise, du corps social dans lequel s’inscrit le corps monastique. Ce n’est pas tant, à cette occasion, une structure sous-jacente qui est mise en cause, qu’une représentation normative externe qui fait sens et à laquelle la société adhère.

Du point de vue monastique, la structure est considérée comme un corps et chacun des moines une cellule de celui-ci, à la vie de laquelle il participe par sa soumission mentale et physique aux rites, règles et obligations qui s’appliquent à sa condition. Abandonner cette vie revient donc à se marginaliser et revendiquer une individualité qui ne soit pas définie par la communauté, ainsi qu’à passer de l’espace clos de la maison à l’espace ouvert public, lequel nécessite que l’on se soumette au principe régulateur du regard et aux procédures de justification, dans une forme d’interaction non formulée.

Dans cette optique, le moine, en tant qu’il est membre d’un corps et donc sujet, n’a pas les mêmes prérogatives qu’un chevalier qui doit se distinguer et donc se constituer en individualité. Aussi, un moine fugitif ou ayant abandonné sa vie monacale, désobéit-il non seulement à la Règle, à l’abbé, mais encore à son dieu, ce que, jusqu’au milieu du XIIè siècle au moins, on nomme la prévarication. Ce péché, qui demande absolution, représente aussi un crime au sens pénal du terme ; en l’espèce, un crime de lèse majesté divine. La redécouverte du droit romain stimule grandement les canonistes et juristes de manière plus générale. Cependant, la qualification d’apostasie à l’encontre de moines défroqués demeure assez rare et les fugitifs disposent d’un délai de quinze jours pour réintégrer l’ordre avant d’être déclarés apostats et excommuniés (Martin IV, décrétale Viam Ambitiosae, Extravagantes, III, 8, 1).

 

Il convient toutefois de rappeler qu’au XIIIè siècle, les codes, voire les lois (au sens moderne du terme) et les qualifications juridiques ne sont pas établis définitivement.

Si une série de sanctions est mise en œuvre dès le XIIè siècle par les abbés à l’encontre des moines qui, sortant de leurs monastères, mettent à mal leur vœu de stabilité, elle relève surtout du cas par cas et deux siècles plus tard, la papauté et ses juges n’agissent pas autrement. Plutôt que de codifier le délit, ils listent les exceptions et les catégories spécifiques permettant un traitement individuel des cas et il convient d’invoquer à ce sujet la jurisprudence plutôt que la norme universalisante.

Pour autant, la jurisprudence n’est ni spécifiquement neutre, ni spécifiquement bienveillante au prétexte qu’elle soulignerait l’émergence du sujet dans la société. Elle contribue, soulignent Arnaud Fossier et Edouard Gardella, à accentuer l’emprise d’un Etat sur une société, ici en l’occurrence, celle de l’Etat pontifical sur l’Ecclesia (la société chrétienne), par le biais de ses organes judiciaires (Fossier et Gardella, 2006).

Riche d’enseignement est donc l’évolution de la qualification d’apostasie appliquée aux moines qui, fuyant, défroquant et errant ne réintègrent pas leur monastère, ou bien même le regagneraient repentants. En effet, ce glissement sémantique souligne avant tout la marginalisation de plus en plus grande des populations mobiles et assimile même la fuite de ces moines à celle des esclaves romains, telle que définie par Ulpien.

Les cinquante livres du Digeste ou des Pandectes de l’empereur Justinien, traduits en français par feu M. Hulot et M. Berthelot ; Tome III, Metz & Paris, 1804, Livre XXI, Titre I, p. 152

Les cinquante livres du Digeste ou des Pandectes de l’empereur Justinien, traduits en français par feu M. Hulot et M. Berthelot ; Tome III, Metz & Paris, 1804, Livre XXI, Titre I, p. 152

Benoît XII Paolo de Siena 1341 crypte de St Pierre de Rome

Benoît XII Paolo de Siena 1341 crypte de St Pierre de Rome

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3ABeno%C3%AEt_XII_Paolo_de_Siena_1341_crypte_de_St_Pierre_de_Rome.jpg

Si Oldradus de Ponte (1270-1335) distingue l’apostasie en tant que reniement de la foi, du vagabondage en tant qu’abandon de la religion au sens de règle, la majorité des juristes postule que l’obéissance est une manifestation de la foi et l’autorité l’expression de la religion. Dès 1335, Benoît XII, dans la constitution Pastor bonus s’efforce sans doute de faciliter le retour des moines fugitifs en demandant à leurs supérieurs de les accueillir ou bien encore de les envoyer dans une autre maison, mais ne les qualifie plus désormais que par la condition d’apostats. Ce qui sera repris par le Concile de Trente (1586).

Nempe circa illos ex dictis apostatis qui ordinum mendicantium fuerint, etiam volumus et ordinamus quod si apostatæ ipsi ordinum, ut prædicatur, mendicantium, in suis primis locis corundem suorum ordinum recipi commode nequeant, in aliis locis ordinis cujuscunque ipsorum vel alterius ordinis dictorum mendicantium, si alii mendicantes hujusmodi apostatas recipere voluerint, hac vice collocentur.

 

Georges Daumet - Benoît XII (1334-1342) ; lettres closes, patentes et curiales se rapportant à la France, Paris, Ed. de Boccard, 1920, p. xxxiii

Cependant, les supérieurs étant peu enclins à réintégrer des fugitifs ou fugitives apostat-e-s, dont les raisons de la fuite pouvaient être aussi diverses que le rejet de la clôture, la violence ou le crime, la plupart des celles/ceux-ci en appellent à la Pénitencerie (justice papale) réputée moins expéditive et plus encline à absoudre. En effet, la justice demeurant pénitentielle, la qualification d’apostat entraînant l’excommunication latæ sententiæ, la faute doit être réparée et le pénitent pourra alors être absout, ce qui nous ramène à 1 Tm 1:19-20, Alexandre et Hyménée, cité plus haut.

Cette période charnière que constitue la première moitié du XIVè siècle n’en demeure pas moins une époque d’uniformisation et de simplification terminologique des qualifications et pratiques judiciaires et législatives au cours de laquelle le droit pontifical se substitue aux justices coutumières, au moyen d’une codification et d’une catégorisation destinées à universaliser les définitions et pratiques. Ce modèle normatif chrétien, conforme à l’idée que les religieux se font d’un plan divin, en prenant appui sur une plus grande judiciarisation des institutions, ajoute la notion de sujet de droit à celle de fidèle participant d’une même croyance ; l’unité de la foi étant sanctionnée tant en droit romain qu’en droit canonique, ce qui la rend juridiquement obligatoire. La croyance est donc désormais interprétée au prisme du lien juridique unissant individu et institution avec l’idée que raison et foi sont complémentaires.

 

En tant que la référence chrétienne investit totalement le champ juridique, le concept romain de droit public est donc repensé à cette aune, au point de transformer la procédure en une sorte de reproduction des étapes du jugement divin tel qu’exprimé dans la Genèse, distinguant l’homme de l’animal tant dans la recherche du juste que dans sa relation avec un dieu considéré comme étant source de toute justice. De ce fait, la justesse du jugement implique la rectitude de celui-ci et doit se solder par l’inscription de la vérité dans le corpus législatif, la coutume devant s’effacer devant la vérité. Dieu n’aurait-il pas déclaré, selon les textes, qu’il était la vérité, non la coutume (L. Mayali, 2011) ?

 

Parallèlement, en pénalisant certaines formes de désobéissance, la papauté accroît son autorité, étatise son fonctionnement et s’auto-légitime en reformulant les catégories juridiques préexistantes, édictées par d’autres autorités que la sienne. Pénaliser la mobilité et la désobéissance, au moyen de la qualification d’apostasie ressort de cette affirmation d’autorité indiscutable.

Cette pénalisation trouve un écho de plus en plus fort dans les Etats en voie de constitution, ces Etats nations qui naissent au XIVè siècle et commencent à affirmer leurs frontières et le champ d’exercice des pouvoirs. Le vagabondage, en ce qu’il ouvre un espace illimité, ne reconnaît pas de frontières non plus que de cadres politique et culturel, ne relève plus simplement du cadre monastique mais, bien plus largement, de la communauté plus vaste de ces nouveaux Etats en cours de formation, qui les reçoit désormais comme une menace contestataire. L’apostat n’est donc plus, dès lors, le problème des seules institutions ecclésiastiques. Ce que démontre, par exemple, le traitement du cas de Jeanne d’Arc, condamnée à titre de relapse et d’apostate. Qu’y a-t-il de plus dérogeant, en effet, qu’une femme qui communique directement avec des entités semi-divines (les voix de saints), lesquelles fonctionnent comme une révélation dégagée de tout filtre clérical, donc hiérarchique ; femme qui de surcroît porte habit d’homme et prend, en armes, la tête d’une armée ? Là encore, dans une société normative, ayant divisé l’humanité en deux sexes génitaux et assigné à chacun d’eux ses fonctions et ses limites, suivant un présupposé organisationnel divin, la déviance au regard à la fois de l’ordre divin et de l’ordre social suscite des mesures de rétorsion proportionnelles et exemplaires.

 Louis d’Héricourt Du Vatier - Les loix ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel et une analyse des livres du droit canonique conférez avec les usages de l’Eglise gallicane, nouvelle édition, 1743, Analyse du décret de Gratien, p. 42

Source : Louis d’Héricourt Du Vatier - Les loix ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel et une analyse des livres du droit canonique conférez avec les usages de l’Eglise gallicane, nouvelle édition, 1743, Analyse du décret de Gratien, p. 42

Source : Louis d’Héricourt Du Vatier - Les loix ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel et une analyse des livres du droit canonique conférez avec les usages de l’Eglise gallicane, nouvelle édition, 1743, p. 163

Source : Louis d’Héricourt Du Vatier - Les loix ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel et une analyse des livres du droit canonique conférez avec les usages de l’Eglise gallicane, nouvelle édition, 1743, p. 163

Le crime étant qualifié, il reste à savoir quelle est la juridiction compétente et quelles sont les sanctions prévues. Le débat porté pendant les premiers siècles sur la qualification exacte de l’apostasie, semble tout à fait clos au XVIIè siècle.

 

Quelle que soit sa forme, l’apostasie est, à cette époque, définie non comme la perte (qui semble être impossible à concevoir) mais, le reniement de la foi et des principes de la foi catholique, ce qui inclut également les dogmes, traditions et articles de foi formulés par les papes et les conciles, les enseignements des Pères de l’Église et les enseignements ordinaires du magistère. Thomas d’Aquin et, à sa suite, les théologiens et canonistes établissent une distinction très nette entre l’infidèle (celui qui n’a jamais reçu le baptême et qui professe une autre religion que la catholique donc ne peut être apostat même s’il change de religion) et l’apostat. Ce dernier est plutôt assimilé à l’hérétique (celui qui dévie du dogme et des enseignements de l’Église) mais poursuit bien au-delà de cette condition. En effet, si l’hérétique continue à se réclamer de la foi (catholique ou plus largement chrétienne) dont il ne réfute que quelques aspects, l’apostat en est complètement séparé. Cette position se retrouve par exemple chez le jésuite espagnol Juan Azor (1535-1603) ou le jurisconsulte italien Prospero Farinacci (1554-1618).

 

De la même façon, pour John Owen, théologien puritain anglais (1616-1683), auteur d’un tract intitulé La nature et les causes de l’apostasie de l’Evangile, en 1676, si l’hérésie porte sur une doctrine particulière et, comme blessure spirituelle, finit par se muer en gangrène, l’apostasie, en tant que reniement total de la doctrine apostolique, infecte la pensée et toute la vie, au point que la possibilité même de salut ne puisse plus être envisagée qu’avec la plus extrême des circonspections.

 

«L’apostat est celui qui abandonne son état de vie précédent, qu’il professait publiquement et avait reçu par une profession solennelle», déclare Azor, dont le champ lexical, en matière d’apostasie, s’étend à des mots tels que «déserteur, transfuge, acte de défection, de rébellion» (Poutrin, 2014)

L’assimilation de l’apostasie à la désertion n’est pas tout à fait neuve. Déjà Cyprien de Carthage (v. 200-258) fait le parallèle entre les déserteur des légions de César et les déserteurs de la foi, appartenant, par leur baptême, à la milice de Jésus Christ.

 

On retrouve également des accusations d’idolâtrie chez Antonio Ricciullo (1582-1643), archevêque de Cosenza et auteur d’un Traité du droit des personnes qui se trouvent hors de l’Église catholique, pour lequel l’apostat commet des gestes transgressifs, comme le sacrifice aux idoles ou des pactes avec le démon.

Le jurisconsulte Prospero Farinacci (1554-1618), italien, spécialiste de droit pénal et auteur d’un Traité de l’hérésie reprend l’accusation de désertion, d’abandon complet de la foi chrétienne, au profit d’une conversion au judaïsme ou à l’islam.

Cénotaphe en mémoire de Prospero Farinacci, attribué à Domenico Fontana (1543-1607), dans l’église Saint-Sylvestre au Quirinale (Rome) - Ph. Marlene Carlson (juillet 2007)

Cénotaphe en mémoire de Prospero Farinacci, attribué à Domenico Fontana (1543-1607), dans l’église Saint-Sylvestre au Quirinale (Rome) - Ph. Marlene Carlson (juillet 2007)

http://faculty.cua.edu/pennington/CUA%20Judges/Farinacci1.htm

« Qu’après avoir prêté serment à César, un soldat vînt à déserter son drapeau pour passer dans le camp ennemi, et là se livrer complaisamment à des actes qu’il savait être des plus contraires aux volontés de son prince, ne mériterait-il pas la peine capitale comme coupable de désertion, de parjure, d’une insigne perfidie ? L’écouterait-on de sang-froid alléguer pour sa défense : Moi, je ne suis pas déserteur, je n’ai pas renoncé à César. Ne lui répondrait-on pas : Qu’importe que vous ne vous soyez pas donné explicitement pour déserteur, quand vous l’êtes, et plus encore pour le crime d’abandonner votre drapeau, et d’être allé servir le tyran le plus irréconciliable ennemi de votre légitime souverain ? Le nom d’apostat vous fait horreur : l’êtes-vous moins ? Quelle différence entre l’apostat et vous, quand l’un et l’autre, foulant au pied la loi de Jésus-Christ, vous vous rangez du parti de Satan ? Qu’importe une profession de bouche quand le cœur est en proie aux vices que réprouve la profession du christianisme ? il n’y a plus là qu’hypocrisie, une prochaine disposition à renier Jésus-Christ à la moindre impression de la peur qui fait les apostats et les libellatiques. »

 

Œuvres complètes de saint Cyprien, évêque de Carthage ; traduction nouvelle par M.N.S. Guillon, évêque de Maroc, T. I, Paris, 1837, p. 303

Cyprien de Carthage

Trois possibilités s’ouvrent ici pour les juristes. Il faut considérer la notion d’apostasie consistant à abandonner une religion que l’on croit vraie pour une autre que l’on croit fausse, est aussi intégrée à la réflexion et considérée comme le plus haut degré qu’il soit possible d’atteindre dans ce crime. En effet, cela suppose, pour l’Eglise et le législateur, que ce type d’apostat ait agi contre ses propres lumières et sa propre conscience afin de violer volontairement le devoir sacré consistant, pour le chrétien, à servir son dieu pour, tout au contraire, s’en moquer et se moquer de son culte.

Si l’apostasie consistant, au terme d’un cheminement personnel mûrement réfléchi, à changer de religion, n’est pas défendable, elle est toutefois, à contrario de la précédente, ressentie comme respectable et le fait de personnes honnêtes, vertueuses et de bonne foi.

Cependant, cela suppose malgré tout que l’apostat n’ait pas usé de toutes les facultés de son intelligence et surtout n’en a pas usé à bon escient.

Enfin, la troisième possibilité frappe les inconstants, abandonnant leur religion par légèreté ou amour pour le changement, « dont l’impulsion est secondée par l’ignorance, le défaut d’étude & d’examen, qui les met dans le cas de ne savoir ni ce qu’ils croient, ni pourquoi ils le croient, ni ce qui est le meilleur en matière de croyance, & d’envisager toutes les diverses religions comme à peu-près également bonnes & par là même indifférentes : attachés pendant qu’elle ne les gêne pas, ils sont prêts à la quitter dès qu’ils y trouvent quelque chose qui leur déplaît ou qui met obstacle à la satisfaction de leurs penchans, pour en embrasser telle autre qui conviendra mieux à leurs goûts et aux circonstances civiles où ils peuvent se rencontrer.

Les grandes causes de ces changements sont l’irréligion & le désir de s’affranchir de quelque avantage temporel.

Par l’irréligion on entend non seulement une rejection formelle de la religion chrétienne, qui fait qu’on l’attaque & qu’on cherche à la tourner en ridicule ; mais aussi cette espèce d’oubli de Dieu qui la fait regarder avec indifférence » (de Felice, 1778)

 

Quel que soit le type d’apostasie, et quand bien même la mauvaise foi ne pourrait être reconnue, le tribunal divin, in fine, tranchera et donc la divinité rendra son jugement. Mais cela ne relève plus de la justice des hommes.

 

A ce point de la réflexion, se basant sur les diverses opinions des théologiens et canonistes, l’apostasie est considérée comme un péché, différent de l’hérésie non dans la nature - toutes deux sont des erreurs contre la foi - mais dans le degré. L’apostasie représente même une circonstance aggravante de l’hérésie. Prospero Farinacci rappelle, à ce sujet, que tout apostat est hérétique, mais tous les hérétiques ne sont pas des apostats. Il conclut, sur le sujet en préconisant l’application des châtiments réservés aux hérétiques, aux apostats. Si pour l’Eglise l’apostat se distingue de l’hérétique en ce qu’il abandonne le christianisme, alors que l’hérétique s’en réclame encore, pour le droit canon, l’apostat relève de la même juridiction que l’hérétique, à savoir l’Inquisition, et tous deux encourent, certes, le jugement de dieu, mais avant tout, sur terre, les mêmes peines, et bien évidemment la peine capitale, sauf à faire pénitence et se réconcilier avec l’Eglise.

Cyprien de Carthage

QUESTION IV

S’il est permis d’employer des peines temporelles

Gratien se propose de prouver dans la réponse à cette question, qu’il est permis d’employer les peines temporelles contre les hérétiques, non par un esprit de vengeance, mais par un motif de justice ; & pour les engager à rentrer dans le sein de l’Eglise. Il se sert, pour établir cette proposition, a de plusieurs passages de saint Augustin & de saint Grégoire Ces peines ne sont pas inutiles, comme le veulent faire entendre les Donatistes, dit saint Augustin, car nous en voyons plusieurs d’entr’eux que ces peines ont engagés à rentrer dans le sein de l’Eglise, & qui nous rendent à présent des actions de graces des violences salutaires qu’on leur a faites pour les retirer du chemin de perdition, dans lequel ils étoient entrés. Ne nous dites point que vous voulez périr, qu’on ne doit point s’intéresser à vous sauver malgré vous. Si vous vouliez vous précipiter dans un puits, ce seroit une inhumanité de ne point vous en empêcher, & une charité de vous détourner du péril Les vrais serviteurs de Dieu seroient donc coupables, s’ils n’employoient point les moyens qui peuvent vous retirer du danger de la mort spirituelle. Le devoir des Princes Chrétiens, est de procurer le repos de l’Eglise, & de faire rentrer dans son sein tous ceux qui l’ont abandonnée. Qui d’entre-vous ne loue pas les loix des Empereurs contre les sacrifices des Payens ? Ces loix sont cependant beaucoup plus sévères que celles qui ont été faites contre les Donatistes ; car l’impiété des Payens est punie de mort, & on a été à votre égard d’une si grande modération, qu’on doit regarder les peines prononcées contre vous, plutôt comme des avertissements pour vous déterminer à quitter vos erreurs, que comme une punition d’un crime. Ces peines sont un effet de l’amour que les Catholiques conservent pour vous. Les frénétiques ne veulent pas qu’on les lie, ni les létargiques qu’on les promène ; c’est néanmoins les aimer que de leur faire cette violence : pendant que leur maladie dure, ils s’irritent contre ceux qui leur rendent ce service ; mais quand ces malades sont guéris, ils remercient ceux qui le leur ont rendu. (Saint Augustin avoit eu d’abord sur ce sujet des sentimens bien différens de celui qu’il soutient dans les passages cités par Gratien.)

QUESTION V

Si c’est un crime à un juge de condamner à mort, & au Ministre de la Justice d’exécuter le Jugement.

a Il a été nécessaire pour conserver l’ordre de la Société, d’arrêter par la crainte des peines, ceux que la loi naturelle & les loix divines ou humaines ne peuvent retenir dans leur devoir ; c’est pourquoi il est permis aux Souverains & aux Magistrats, qui sont chargés sous eux de l’administration de la Justice, de condamner à mort ceux qui commettent des crimes qu’on doit punir de cette peine. Il est aussi permis de tuer l’ennemi de l’Etat dans ne guerre légitime : Cùm homo justè occiditur, dit S. Augustin, lex eum occidit, non tu.

b Gratien revient sur la fin de cette question aux peines prononcées contre les Hérétiques ; & il rapporte deux lettres du Pape [p. 45] Pelage, l’une adressée au Patrice Valerien, & l’autre a Patrice Narsez, dans lesquelles le Pape exhorte ces Officiers à poursuivre les Hérétiques & les Schismatiques, & à les punir non seulement par l’exil & la privation de leur bien, mais encore par la peine de prison.

QUESTION VI

Doit-on forcer les méchans à faire le bien

a Le Compilateur rapporte sur cette question des passages de S. Augustin, pour prouver qu’on peut employer les peines temporelles contre les Hérétiques. Il ne faut pas reprendre en ce cas la violence, dit ce Père, mais considérer l’avantage qui en doit revenir. On ne peut rendre un homme bon & sage malgré lui ; mais quand il craint les maux dont il est menacé, il renonce à l’entêtement qui le dominoit, & il fait attention sur le vérité qu’il négligeoit de rechercher ; la crainte lui fait abjurer ses erreurs, & il commence à embrasser volontairement le bien auquel il étoit opposé.*

 

Source : Louis d’Héricourt Du Vatier - Les loix ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel et une analyse des livres du droit canonique conférez avec les usages de l’Eglise gallicane, nouvelle édition, 1743 ; p. 44-45

Un retour, cependant, est toujours possible. Ainsi, dans les pays d’inquisition, l’apostat repenti doit formuler au préalable une abjuration dite de formali, laquelle le contraint à subir un certain nombre de formalités : il est revêtu d’un sac béni, à l’arrière duquel est figurée une croix rouge safran (habit de saint Benoît). On élève un trône dans l’église où la population, convoquée, se rassemble. Un discours relatif à la cérémonie est prononcé après quoi, le coupable fait son abjuration verbalement et par un écrit qu’il remet entre les mains de l’évêque du lieu et de l’inquisiteur. Il devra alors encourir une pénitence, se réconcilier avec l’Eglise et au terme d’un délai d’une durée variable (en fonction de la gravité de sa faute) il pourra enfin réintégrer la communion des fidèles et accéder à l’eucharistie. Cette réconciliation exige parfois des préalables, allant de l’humiliation publique à des rituels tels que la flagellation.

Plus sévère, le canon XXII du concile d’Arles (314), le canon I de celui d’Elvire (305 ou 306) et selon Cyprien (lettre LV ad Antonianus), les apostats qui n’ont pas subi leur pénitence ne doivent pas être écoutés lorsqu’ils demandent la communion en cas de maladie.

Suivant les termes du canon X du concile de Nicée (325), les apostats pénitents doivent être trois ans entre les auditeurs, sept ans prosternés et participer aux prières du peuple sans offrir deux ans durant. Toute re-conversion doit s’accompagner de marques éclatantes de sincérité. Les décrets du premier concile de Carthage (251) sont explicites à ce sujet.

Pour Sirice (334-399), évêque de Rome, élu en 384 et premier à porter effectivement le titre de pape, la pénitence doit durer toute la vie du criminel, qui ne pourra être admis à la paix de l’Eglise qu’à l’article de la mort.

En revanche, les apostats ne sont pas exclus du bénéfice de l’asile.

 

Cependant, dès l’origine, les juristes relèvent que l’église chrétienne a toujours prononcé l’anathème (expulsion) contre les apostats. Ainsi, Constantin (280-337) livre-t-il les apostats aux juges, Constance (317-361) fait adjuger leurs biens au fisc et Constantin le Jeune (316-340) les déclare incapables de tester. Le canon LXIII du quatrième concile de Tolède (633) les prive de la faculté de témoigner et ce jusqu’en 1261, date à compter de laquelle le témoignage des hérétiques et des apostats est officiellement admis devant les tribunaux de l’inquisition, avant de le perdre à nouveau, particulièrement en cas d’accusation d’un prélat. Ils perdent également le droit d’hériter.

 

Outre ces peines, l’apostat est évidemment condamné à subir au préalable l’excommunication, qui le prive donc du moindre recours spirituel, qui le met au ban de sa communauté.

Si nous trouvons que personne ne doit être empêché de faire pénitence, et que ceux qui prient le Seigneur de leur pardonner et implorent sa Miséricorde, peuvent, en raison de sa Miséricorde et de sa Bonté, être admis à la paix par les évêques, il y a lieu d’accueillir les gémissements de ceux qui pleurent, et de ne pas refuser à ceux qui ont regret de leur faute le fruit de la pénitence. Il n’y a plus de confession sous la terre et l’on n’y peut plus faire d’exomologèse. Donc ceux qui se repentent de tout cœur, et demandent à rentrer en communion doivent être admis provisoirement dans l’Église et y être réservés au Jugement de Dieu, qui devant venir à son Église y jugera ceux qu’Il y aura trouvés. Mais les apostats et les déserteurs, les adversaires et les ennemis, ceux qui émiettent l’Église de Dieu, même s’ils étaient mis à mort pour le Nom du Christ, ne peuvent selon l’Apôtre être admis à la paix de l’Église, attendu qu’ils n’ont conservé ni l’unité de l’esprit, ni celle du corps de l’Église.

 

Cyprien, lettre LV à Antonianus

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/cyprien/lettres/051.htm

Canons de conciles et lettres de papes. Manuscrit v. 501-600. Bibliothèque nationale de France, Ms Latin 12097, f° 62v° & 63 r° (concile d’Arles)

Canons de conciles et lettres de papes. Manuscrit v. 501-600. Bibliothèque nationale de France, Ms Latin 12097, f° 62v° & 63 r° (concile d’Arles)

Cette peine relève des censures ou peines médicinales, dont le but est d’obtenir un repentir et la réparation. L’apostat n’est pas exclu de l’Eglise, mais de la communion. Aggravée, cette excommunication, devenue majeure, prive la personne de sépulture en terre bénie et de contact avec les autres catholiques ce qui revient à la priver de toute relation sociale, la mettre au ban de la société, l’isoler, en faire un paria, la prive encore de possibilité de contracter mariage, de capacité à ester en justice et ses écrits éventuels sont proscrits.

A cette excommunication couvrant uniquement le domaine religieux, peuvent s’ajouter des peines temporelles, comme l’exil, la relégation, mais aussi la saisie des biens.

 

En fait, plus que la perte de la foi, qui relève de la conscience intime, ce que la chrétienté sanctionne c’est le scandale, le danger mimétique que cause l’apostasie dans sa manifestation publique. Le terme employé, plus exactement, est originellement celui de contagion, qui qualifie l’hérésie dans le monde chrétien et ce, dès les Pères de l’Eglise. Une contagion synonyme de pollution des sacrements et des corps, recouvre toutes les pratiques rendant illégitimes l’accès au sacré et fragilisant l’Eglise. Sa puissance sacrilège est telle qu’elle est particulièrement redoutée et décrit en fait, la circulation de l’impur dans une société toute entière soumise à l’institution religieuse (Fossier, 2011).C’est donc dans une acception sacrée que ce terme est employé avant de passer dans le domaine biologique et il faut attendre le XIIè siècle pour que lui soit ajouté ou substitué le mot « scandale », ancienne notion biblique qui, pour les canonistes et théologiens des XIIè et XIIIè siècles ne signifie pas choquer l’opinion mais donner à autrui l’occasion de pécher à son tour (Fossier, 2009). Circonscrite à la sphère interne de l’Eglise dans un premier temps, cette notion s’étend à la sphère publique et tend même à la définir, ce qui contraint les juristes à préciser les domaines d’intervention de l’Eglise, mais aussi les actes relevant de la sphère pénitentielle - qu’il est donc possible de traiter de manière discrète, pour éviter le scandale - et ceux passibles des peines s’appliquant aux crimes graves car connus d’une opinion publique. De ce fait, l’exemplarité du châtiment, qu’il s’agisse d’abjuration de l’erreur dans le but de réintégrer la communion de l’Eglise ou bien encore la peine capitale, doit s’envisager de telle sorte que le rituel punitif réalise sa fonction : l’ordre rompu par le délit doit être restauré et, après la dégradation publique du fautif, la pureté de celui-ci, comme celle de la société, est sauvée

 

C’est donc l’apparence, les gestes qui manifestent la rupture, en ce qu’ils offrent un exemple néfaste et heurtent la sensibilité des chrétiens fidèles, qui constituent une menace pour une Eglise qui prétend au monopole de la foi, de la vérité, du salut, qui reçoivent leur sanction par jugement de l’Inquisition et par la main des tribunaux laïcs qui, sur injonction cléricale, procèdent à l’exécution.

En cela, l’Eglise romaine trouve un allié dans le pouvoir temporel exercé par les rois. En effet, ceux-ci, de la même façon, ne peuvent admettre une contestation publique contre la légitimité de leur pouvoir. Ce qui amènera, par exemple, Louis XIV a aggraver les peines frappant les hérétiques et apostats ainsi que, au-delà d’eux, leurs familles.

 

Côté protestant, la répression violente des premières décennies passées, la violence physique s’estompe, pour laisser la place à la seule pression morale et sociale qu’il est plus difficile de quantifier. Surtout, les protestants réservent la qualification d’apostat simplement à celui qui a abandonné ou renié sa foi, considérant que l’accusation de pratique religieuse fautive, sanctionnée par l’Eglise catholique, peut d’appliquer à tout le monde au moins une fois dans son existence.

III.- APOSTASIE DANS L'ISLAM

Dans l’islam également, la notion d’apostasie est présente. Celle-ci est désignée soit par le terme kufr (mécrance), soit par celui de riddah (retour en arrière). Si trois versets du coran semblent ouvrir la possibilité d’une non adhésion dépourvue de la moindre mesure de rétorsion humaine, l’ambiguïté de l’un d’entre eux et la violence de la vengeance divine post-mortem nuancent cependant l’apparente tolérance.

Dans la sourate de Jonas, on retrouve, ainsi que dans la torah et les évangiles, la notion d’une foi qui serait accordée par grâce divine spécifique ; ce qui éloigne de facto de la croyance toutes celles et tous ceux que la divinité n’aurait pas souhaité autoriser à croire (il s’agit bien là de ce qui est désigné par « licence divine »). Et au sein du groupe d’élus autorisés à croire, certains seraient susceptibles de refuser une telle grâce, au prix donc de l’opprobre qui les marquera. La croyance est alors totalement identifiée à la raison ce qui, par contrecoup, qualifie d’insane toute personne non croyante, en l’espèce en le dieu de l’islam, tandis que le refus est évidemment un acte de désobéissance à une injonction divine. De facto, cette disposition induit l’absence totale de possibilité, de la part d’un humain, à contraindre autrui à la religion ou à le maintenir contre son gré dans la religion qu’il veut quitter.

 

Si un verset mentionne la possibilité d’un châtiment terrestre appliqué par la divinité à l’encontre de l’apostat (verset 74 de la sourate dite Le repentir ou La renonciation), châtiment dont il est impossible de connaître la forme, en général, la divinité n’intervient punitivement qu’après la mort du pécheur.

En revanche les commentateurs rappellent que, postérieur aux sourates 2 et 10 (dictés lors des premiers moments de l’enseignement de Mahomet), ce verset les abroge et introduit la notion de contrainte à la conversion.

 

Malgré cela, il faut souligner qu’au terme de plusieurs versets, le châtiment est l’œuvre de la seule divinité et non œuvre humaine. Si au prêcheur incombe la communication, prescription renforcée dans les sourates dites de Les dénégateurs (109) et de La concertation, c’est à la divinité qu’incombe le pouvoir punitif (L’occultante, 88:21-26). Si cette affirmation de principe est opposée tout au long du coran, il n’en demeure pas moins que deux versets ouvrent la porte à l’action populaire en matière punitive également, en lieu et place des autorités établies, en posant le devoir, pour tout musulman, d’interdire le blâmable. Ce que l’on trouve dans la sourate de La famille de ‘Imrân : « Que soit parmi vous une nation qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le répugnant. Ceux-là sont ceux qui réussiront ». Principe d’ailleurs affirmé par les récits du Prophète :

Abou Sa’îd dit alors : Cet homme a ainsi rempli son devoir. J’ai entendu le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) dire : « Celui d’entre vous qui assiste à quelque action blâmable, qu’il intervienne pour la changer de sa main; sinon, de sa langue; sinon, de son cœur, et c’est là la plus faible manifestation de la foi ». (Muslim, 70)

 

Houdzaifa Bel Al-Yaman rapporte que le Prophète - qu’Allah le bénisse et le salue - a dit : « Par celui qui tient mon âme dans Sa main, vous devez ordonner à faire le bien et interdire le répréhensible, sinon Dieu vous enverra un châtiment puis vous l’invoquerez mais il ne vous exaucera pas » (rapporté par Ahmed Tirmidzi et Ibn Maja)

Cette possible intervention directe de l’individu est limitée par les autorités religieuses dès lors que l’Etat musulman s’affermit, les légistes opposant à l’usage intempestif de la force (« le changer de sa main »), les termes du verset 125 de la sourate 16, dite Les Abeilles :

« Par la sagesse et la bonne exhortation, appelle les gens à la voie de ton Seigneur. Dispute avec eux de la meilleure [manière]. Ton Seigneur sait le mieux qui s’est égaré de sa voie, et il sait le mieux qui sont les bien dirigés ».

Capture d’écran Arte : Jésus et l'islam ; documentaire de Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, 8-10 décembre 2015 - Coran, manuscrit andalou, 8è siècle de l’Hégire (XIVè-XVè).

Capture d’écran Arte : Jésus et l'islam ; documentaire de Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, 8-10 décembre 2015 - Coran, manuscrit andalou, 8è siècle de l’Hégire (XIVè-XVè).

Pourtant, la législation, très tôt, est nettement plus diserte sur ce qui peut définir l’apostasie ainsi que sur les peines qui frappent les apostats, à commencer, bien évidemment, à l’instar de ce que proposent les deux autres dits monothéismes, par la mort lorsque la manière douce se révèle improductive. Si la première source du droit, qu’est le coran, n’est pas explicite, la deuxième source de celui-ci, constituée par les dits de Mahomet (hadîths) est en revanche plus nette pour les juristes.

 

Pour le dictionnaire encyclopédique de la langue arabe (Lisan), la définition de l’apostasie ne diffère guère de celle qui est donnée par les autres religions dites monothéistes : abandon volontaire de la foi, des vœux religieux, d’une doctrine ou d’une idéologie, pour autre chose. Pour les juristes, l’apostasie désigne toute désertion d’un converti à l’islam en faveur d’une autre croyance et Farhat Othman (Othman, 2015) précise que le sens linguistique en est alors proche de « rétractation » et « mutation ». La mutation, variation qui peut à la fois signifier le passage entre deux états et le changement d’état, peut également prendre le sens d’écart au regard de la norme. Cet écart peut être - dans l’optique religieuse - un péché ou l’emploi de la ruse. Sens que l’on retrouve également dans le mot arabe qui signifie « corruption », « altération » et ramène aux synonymies «souillure», « transgression » et « déchéance ».

 

De ce fait, à l’instar de ce qu’il est possible d’observer dans les deux autres religions abrahamiques, la jurisprudence islamique a très rapidement considéré l’apostasie non seulement comme un abandon manifeste de la foi musulmane, mais encore une manière fautive d’exercer sa religion (on rejoint là l’appréciation chrétienne), voire simplement une façon légère d’en parler et, bien évidemment, comme une source de désordre social et de trouble à l’ordre public dans la mesure où il n’existe aucune séparation entre temporel et spirituel, la croyance définissant le groupe et l’abandon (réel ou supposé) de la religion s’assimilant dès lors à la défection ou la trahison.

Sahîh d’Al-Bukhâry. Les hadîth authentiques établis par le grand traditionniste l’Imam Abu Abdullah Muhammad ben Ismail Al-Bukhâry (m. 256 h.) traduit par Harkat Ahmed, Beyrouth, 2003 (vol. I, p. 86)

Sahîh d’Al-Bukhâry. Les hadîth authentiques établis par le grand traditionniste l’Imam Abu Abdullah Muhammad ben Ismail Al-Bukhâry (m. 256 h.) traduit par Harkat Ahmed, Beyrouth, 2003 (vol. I, p. 86)

Cette confusion des deux sphères connaît son expression assez rapidement puisque Mahomet lui-même, peu avant sa mort, s’inquiète des divisions que risque de produire à sa disparition. Or, depuis la période médinoise, dans la rhétorique prophétique, le monde se divise entre croyants (donc musulmans) et non croyants (tous ceux qui ne sont pas musulmans). En effet, au fil des quelques vingt-trois ans que dure l’activité prophétique, l’ummà, et plus particulièrement à compter de l’arrivée de Mahomet à Médine, la communauté de foi, remplace peu à peu le tribalisme en tant qu’il est une communauté de sang et d’alliances. Dérivé de la racine umm, qui qualifie la mère en arabe, la logique filiale permet le glissement sémantique et conceptuel.

 

L’ummà, par captation des usages arabes, organise la transition entre les pratiques anté-islamiques et l’autocratie islamique. Chaque tribu conserve ses privilèges vis-à-vis des éléments étrangers mais renonce à ses droits à l’intérieur de l’ummà, où la foi remplace le sang comme lien social (Lewis, 2005), ce qui permet à Mahomet d’y exercer les prérogatives arbitrales et le rôle de cheikh, non par délégation des chefs tribaux - délégation révocable - mais au nom d’une prérogative religieuse absolue, à lui conférée par la divinité. Ainsi se forge une ummà au caractère à la fois politique, en tant que tribu dont Mahomet serait le chef, et théocratique, la religion étant le seul ferment de rassemblement et d’unité dans ce contexte. Ce caractère dual a pour corolaire immédiat de condamner tout acte de transgression, qu’il s’agisse d’une opposition politique ou d’un refus d’appliquer à la lettre les prescriptions religieuses édictées de plus en plus circonstanciellement par le prophète. La fin de son règne est d’ailleurs marquée par l’émergence de plusieurs hérésies. Le coran, qui se fait l’écho à la fois de la plus grande puissance du pouvoir (notamment du pouvoir militaire) de Mahomet et de ce qu’il est désormais en mesure de sanctionner, y compris par la mort, ces défections, ces apostasies, rappelle le fond d’instabilité de cette puissance en cours de constitution.

 

Les « volte face », « dos qui se tournent », « ruptures de serment », sont autant de désertions, d’actes d’apostasie punis, cette fois, d’un châtiment tout à fait terrestre, ordonné par le prophète, qu’il s’agisse de jeter l’effroi dans les cœurs (3:149-151) ou de tuer au nom de dieu (4:88-89 et 113:11-14), de punir la désertion de la foi, la mécréance (2:217, 5:54). Or, « celui qui obéit au Prophète obéit en fait à Dieu » (4:80) quand bien même il n’aurait pas été envoyé comme le gardien de ceux qui lui tournent le dos (mais cette partie du verset est abrogée par le verset dit du sabre, 9:5). Aussi à la fois les versets du coran susceptibles d’inciter soit clairement, soit de manière ambiguë, au châtiment de l’apostat, de même que tout dit reconnu vrai du Prophète, se doivent-ils d’être appliqués. De même, tout à fait caractéristique de la crainte de l’ennemi de l’intérieur, la prière de Noé justifie dès lors la lutte contre ceux-ci :

« Noé dit : “ Mon Seigneur ! Ne laisse sur la terre aucune demeure des mécréants. Si tu les laisse, ils égareront tes serviteurs et n’enfanteront qu’un prévaricateur mécréant.

Seigneur ! Pardonne à moi, à mes deux géniteurs et à celui qui entre dans ma maison en étant croyant, ainsi qu’aux croyants et croyantes. Ne fais croître les oppresseurs qu’en destruction ” » (71:26-28, sourate dite Noé)

« Point de contrainte en matière de religion : droiture est désormais bien distincte d’insanité. Dénier l’idole, croire en Dieu, c’est se saisir de la ganse solide que rien ne peut rompre. Dieu est Entendant, Connaissant » (2:256, dite La vache)

 

« Si ton Seigneur le voulait, sûr que les habitants de la terre croiraient tous jusqu’au dernier. Mais toi, peux-tu contraindre les gens à croire ? Il n’est au pouvoir d’aucune âme de croire, si ce n’est sous licence de Dieu. Et Dieu jette l’opprobre sur ceux qui se refusent à la raison » (10:99-100, dite Jonas)

 

« Dis : « Le Vrai ne procède que de notre Seigneur. Que croie celui qui veut, et que dénie celui qui veut ». Nous avons apprêté pour les iniques un feu dont se refermeront sur eux les pavillons. Quand ils clameront au secours, le secours sera d’une fonte qui rôtira les visages, ô funeste breuvage et lugubre accoudoir » (18:29, dite La caverne)

(Coran, trad. Jacques Berque)

Coran Espagne (Grenade ?), 1304 - Sourate 1, la Fâtiha et sourate 2, La Vache - bnf, Département des manuscrits, arabe 385, f° 2 v°-3 r° - © BNF

Coran Espagne (Grenade ?), 1304 - Sourate 1, la Fâtiha et sourate 2, La Vache - bnf, Département des manuscrits, arabe 385, f° 2 v°-3 r° - © BNF

« Ils jurent Dieu n’avoir pas dit, et pourtant ils l’ont dite, la parole de dénégation ! Ils sont devenus dénégateurs pour avoir embrassé l’islam , pour avoir souhaité et n’avoir pas réussi ; et le seul reproche qu’ils peuvent faire, c’est que Dieu (et Son Envoyé) les ait enrichis de Sa grâce. Alors s’ils se repentent ce sera pour eux un bien ; s’ils se dérobent, Dieu les châtiera d’un châtiment douloureux en ce monde et dans l’autre. Ils ne trouveront sur terre ni protecteur ni secourant » (9:74, dite Le repentir ou La renonciation)

 

« S’ils argumentent contre toi, dis : « je soumets ma face à Dieu, moi et quiconque me suit. » Et dis à ceux qui ont suivi l’Ecriture et aux incultes : « Est-ce que vous vous soumettez ? » S’ils le font, c’est qu’ils se dirigent bien. S’ils se dérobent, seule t’incombait la communication. Dieu est clairvoyant sur ses adorateurs. » (3:20, dite La famille de ‘Imrân)

 

« Obéissez à Dieu, obéissez à l’Envoyé, prenez garde ; si vous faites volte-face, alors sachez qu’à Notre Envoyé n’incombe que la communication explicite. » (5:92, La table pourvue)

 

(Coran, trad. Jacques Berque)

Dis : « O dénégateurs, je n’adorerai pas ce que vous adorez non plus que vous êtes adorateurs de ce que j’adore, ni moi adorateur de ce que vous aurez adoré ni vous adorateur de ce que j’adore. A vous votre religion, la mienne à moi ». (109, Les dénégateurs)

 

« Vous qui croyez, quiconque parmi vous apostasierait… Dieu fera surgir un peuple qu’Il aime et qui L’aime, humble envers les croyants, , superbe envers les dénégateurs, s’efforçant sur le chemin de Dieu sans craindre le reproche de personne. Telle est la grâce de Dieu ; Il en gratifie qui Il veut. Dieu est Immense, Connaissant. » (5:54, dite La table pourvue)

 

« Quiconque renie Dieu après avoir cru en Lui, à l’exception de celui qui y fut forcé et de qui le cœur resta imperturbable dans sa foi, mais s’il s’est complu au reniement dans son cœur, sur ceux-là pèsera le courroux de Dieu : ils vont à un châtiment terrible ce sera pour avoir préféré la vie d’ici-bas à la dernière ; et Dieu ne guide pas ceux capables de renier…

Ceux à qui Dieu a scellé le cœur, l’ouïe et la vue, ce sont, eux, les indifférents, Nul doute que dans la vie dernière ils ne soient, eux, les perdants. » (16:102-106, dite Les Abeilles)

 

« S’ils se dérobent, aussi bien ne t’avons-Nous pas envoyé pour les garder. Seule t’incombe la communication. Nous , quand Nous faisons goûter à l’homme de Notre miséricorde il exulte. Que le frappe un mal, par cela même qu’auront avance ses mains, et l’homme se retrouve porté au reniement.» (42:48, dite La concertation)

 

« Ceux qui ont fait volte-face après que se fut manifestée en eux la guidance, Satan les y induisit et Dieu leur accorda délai cela puisqu’ils ont dit aux mécontents de la descente venue de Dieu : « Nous vous suivrons pour une partie du projet » - Mais Dieu connaît leurs secrets. Que sera-ce donc lorsque les anges, les ayant recouvrés , les souffletteront sur la face et par derrière ! Cela puisqu’ils auront suivi ce dont Dieu se courrouce, et qu’ils répugnent à Son consentement. Aussi fera-t-Il crever leurs entreprises…Ou encore ceux au cœur malade s’imagineraient-ils que Dieu ne fera pas éclater leur haine ? Si Nous voulions, Nous te les découvririons : tu les reconnaîtras à leurs stigmates, oui tu les reconnaîtras à leur fausse intonation. Dieu connaît toutes vos actions. Que Nous vous éprouvions au point de reconnaître parmi vous ceux qui font effort, les patients : oui, mettons votre chronique à l’épreuve ! Les dénégateurs, ceux qui créent des empêchements sur le chemin de Dieu, et se séparent de l’Envoyé, après que se sera manifesté à eux la guidance, n’auront fait à Dieu aucun mal. Il fera crever leurs actions. Voux qui croyez, obéissez à Dieu, obéissez à l’Envoyé. Ne frappez pas de nullité vos actions. Ceux qui dénient, créent des empêchements sur le chemin de Dieu puis meurent en état de déni, eh bien ! Dieu ne leur pardonnera pas » (47 :25-34, dite Muhammad)

 

« Lance donc le Rappel : tu n’es là que celui qui rappelle tu n’es pas pour eux celui qui régit. Seulement qui se dérobe, dénie Dieu lui infligera le châtiment majeur. C’est à Nous qu’ils feront retour et ce sera encore à Nous de dresser leur compte.» (88 :21-26 dite L’occultante ou L’enveloppante)

(Coran, trad. Jacques Berque)

« Ceux qui ont cru puis ont mécru, ont cru de nouveau puis ont mécru et accru leur mécréance, Dieu ne leur pardonne pas ni ne les dirige vers aucune voie. Annonce aux hypocrites qu’ils auront un châtiment affligeant. Ceux qui prennent les mécréants pour alliés hors des croyants, recherchent-ils auprès d’eux la fierté ? Or, toute fierté appartient à Dieu. Il a fait descendre sur vous dans le livre que si vous écoutez qu’on mécroit aux signes de Dieu et qu’on s’en moque, ne vous asseyez pas avec eux jusqu’à ce qu’ils divaguent à propos d’un autre récit. Sinon vous leur ressemblerez. Dieu rassemblera les hypocrites et les mécréants, tous, dans la géhenne. »

 

(4:137-140, dite Les femmes ; trad. S.A. Aldeeb Abu-Sahlieh)

« Ô vous qui avez cru ! Si vous obéissez à ceux qui ont mécru, ils vous feront tourner vos talons. Vous vous retourneriez alors perdants. C’est plutôt Dieu [qui est] votre allié. il est le meilleur des secoureurs.

Nous lancerons l’effroi dans les cœurs de ceux qui ont mécru pour avoir associé à Dieu ce dont il n’a fait descendre aucun argument d’autorité. Le feu sera leur abri. Quel détestable séjour pour les oppresseurs ! » (3:149-151, dite La famille de ‘Imrân)

 

Qu’avez-vous [à vous diviser en] deux groupes au sujet des hypocrites, alors que Dieu les a fait retomber pour ce qu’ils ont réalisé ? Voulez-vous diriger ceux que Dieu a égarés ? Quiconque Dieu égare, tu ne lui trouveras pas de voie.

Ils auraient aimé que vous mécroyiez, comme ils ont mécru, pour que vous soyez égaux ! Ne prenez donc pas d’alliés parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans la voie de Dieu. Si ensuite ils tournent le dos, prenez-les et tuez-les où que vous vous trouviez, et ne prenez parmi eux ni alliés ni secoureur. (4 :88-89, dite Les femmes)

 

« Mais s’ils sont revenus, ont élevé la prière et donne l’[aumône] épuratrice, ils deviendront vos frères dans la religion. Nous exposons les signes pour des gens qui savent.

Si, après leur engagement ils rompent leurs serments et attaquent votre religion, combattez alors les guides de la mécréance. Ils ne tiennent pas les serments. Peut-être s’interdiront-ils !

Ne combattrez-vous pas des gens qui ont rompu leurs serments et ont voulu faire sortir l’envoyé, alors que ce sont eux qui ont commencé à vous [combattre] la première fois ? Les redoutiez-vous ? Or Dieu a plus de droit à ce que vous le redoutiez, si vous êtes croyants !

Combattez-les. Dieu, par vos mains, les châtiera et les couvrira d’ignominie. Il vous secourra contre eux, guérira les poitrines des gens croyants, et fera disparaître la rage de leurs cœurs. » (113 :11-14, dite Le revenir)

trad. S.A. Aldeeb Abu-Sahlieh

3162. D’après Anas Ibn Malîk (que Dieu l’agrée), des gens de vinrent à Médine trouver l’Envoyé de Dieu et comme ils eurent très mal au ventre, l’Envoyé de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui) leur dit : « Si cela vous convient, allez boire du lait et de l’urine des chamelles de l’aumône ». En suivant son conseil, ils se rétablirent, mais ils tuèrent les bergers, revinrent sur leur foi, et s’emparèrent des chameaux de l’Envoyé de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui). Aussitôt mis au courant, le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) dépêcha sur leurs traces des hommes qui les rejoignirent et les ramenèrent. Il ordonna alors de leur couper les mains et les pieds, de leur crever les yeux au fer rouge et de les laisser à « Al-Harra » où ils périrent (Au titre de talion, car ces bandits avaient tué les bergers de cette même façon cruelle et de l'apostasie).

(Muslim et Boukhari 54/234)

 

3175. D’après ‛Abdoullâh Ibn Mas’oûd (que Dieu l’agrée), l’Envoyé de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit : « Il n’est pas permis de verser le sang d’un musulman qui témoigne qu’il n’y a d’autre divinité que Dieu et que je suis l’Envoyé de Dieu, sauf dans ces trois cas : l’époux adultère, le coupable d’un meurtre et l’apostat qui abandonne la communauté musulmane ».

(Muslim et Boukhari)

 

3242. D’après ‛Aïcha (que Dieu l’agrée), le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit : « Celui qui innovera dans notre religion des choses qui n’en font pas partie est un apostat ».

(Muslim)

Tout comme l’ambiguïté de certains versets de la sourate 24, dite La Lumière, ou encore de la sourate 9, dite de Le revenir, permet à certains interprétateurs de supposer que l’apostat ne saurait être dispensé de châtiment sur terre :

« Dieu a promis à ceux parmi vous qui ont cru et ont fait les œuvres vertueuses qu’il les fera succéder sur la terre comme il a fait succéder ceux d’avant eux. Il donnera le pouvoir à leur religion qu’il a agréée pour eux. Il changera leur crainte en rassurance [d’ils] m’adorent et ne m’associent rien. Quiconque après cela a mécru, ceux-là sont des pervers. Elevez la prière, donnez [l’aumône] épuratrice et obéissez à l’envoyé. Peut-être aura-t-on miséricorde envers vous ! Ne pense pas que ceux qui ont mécru sauraient défier [Dieu] sur terre. Le feu sera leur abri. Quelle détestable destination ! » (24:55-57)

 

« Ô Prophète ! Lutte contre les mécréants et les hypocrites et sois rude à leur égard La géhenne sera leur abri. Quelle détestable destination !

Ils jurent par Dieu qu’ils n’ont pas dit, alors qu’ils ont dit la parole de la mécréance et ils ont mécru après leur soumission. Ils ont projeté d’avoir ce qu’ils n’ont pas eu. Ils ne se sont vengés sinon parce que Dieu, ainsi que son envoyé, les a enrichis de par sa faveur. S’ils reviennent ce serait mieux pour eux. S’ils tournent le dos, Dieu les châtiera d’un châtiment affligeant dans la [vie] ici bas, et la [vie] dernière ; et ils n’auront sur terre, ni alliés, ni secoureurs » (9:73-74)

Capture d’écran Arte : Jésus et l’islam ; documentaire de Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, 8-10 décembre 2015 - Hadîth, recueil d’al-Bukharî, 12è siècle de l’Hégire (XIXè).

Capture d’écran Arte : Jésus et l’islam ; documentaire de Gérard Mordillat & Jérôme Prieur, 8-10 décembre 2015 - Hadîth, recueil d’al-Bukharî, 12è siècle de l’Hégire (XIXè).

Ces allusions se doublent de divers commentaires dans les hadîths qui laissent très largement à supposer que la situation, du temps même de Mahomet était encore loin d’être stabilisée. Des dizaines d’entre eux rapportent même des propos du Prophète condamnant les croyants qui désobéissent et incitant à jeter sur eux l’anathème car par leur action, ils nuisent à la cohésion sociale. Les recueils de Dârimî, érudit et imam (798-869 EC) et Abū Dāwud, collecteur de hadîths (817-888), consacrent une sous section à la lutte contre les dissidents, ou Hāriğites (littéralement : ceux qui s’en sont allés, en l’espèce les Chiites). Lutte qui ne peut être que religieuse et amène à la déduction que ces opérations internes relèvent du ğihād. Cette théorie trouve sa première expression, son précédent, dans la répression menée par Abū Bakr.

 

Tout comme les deux religions abrahamiques ont envisagé de grandes apostasies, l’islam n’échappe donc pas à la règle. La mort de Mahomet sans successeur désigné ne fait qu’accentuer puis amplifier la crainte d’un phénomène de dissolution de l’unité des tribus qu’aurait lui-même prédit le Prophète. Celles-ci avaient fait allégeance à une personne, la personne disparue, il n’est plus de soumission automatique qui tienne. Les sources mentionnent notamment le refus de s’acquitter du zakat, ce que l’on pourrait traduire par un refus de se soumettre à la fiscalité, d’un point de vue temporel, mais également, un refus de se soumettre à l’un des cinq piliers de l’islam, puisque l’aumône est le troisième d’entre eux. Sans doute la situation est-elle plus complexe et Abū Bakr se trouve-t-il confronté à une opposition à sa personne, aux tribus de La Mecque, dont la tendance hégémonique indéniable se heurte aux revendications identitaires des autres tribus, comme celles des Quraysh, par exemple. Quant au degré de conversion réelle des tribus ralliées autant par conviction que par opportunisme à cette nouvelle religion, sans doute est-il insuffisant et explique-t-il également en grande partie le mouvement qualifié d’apostasie des tribus.

 

C’est en tout cas, sur la seule accusation d’abandon de la foi, que commence, dans l’imaginaire musulman, la grande apostasie (la riddah). C’est ainsi que la présente Ibn al-Tiqtaqâ (1262-1304) dans son Histoire des dynasties musulmanes commencées en 1302 et très largement inspirée d’écrits antérieurs :

« Voici le moment de commencer à parler de chaque dynastie l’une après l’autre.

La première dynastie, celle des quatre, commença avec l’époque où fut enlevé par la mort l’envoyé d’Allah et où fut proclamé khalife Abou Bakr, fils d’Abou Qohâfa, c’est-à-dire en l’année 12 de l’Hégire (633 de J.-C.)*; et elle prit fin quand fut tué l’Emir des Croyants ‛Ali, fils d’Abou Thâlib, et cela en l’année 40 de l’Hégire (660 de J.-C).

[…]

La première des guerres de cette dynastie fut le combat contre les apostats. »

 

*C’est une erreur de la part de l’auteur; l’avènement d’Abou Bakr au Khalifat eut lieu en l’année 11 de l’Hégire, très peu de temps après la mort de Mahomet, le 13 Rabi’ I de l’an 11 de l’Hégire soit le 8 juin 632

 

Source : Histoire des dynasties musulmanes, par Ibn al-Tiqtaqâ, 2ème partie, titre I

http://remacle.org/bloodwolf/arabe/tiqtaqa/dynasties3.htm

https://ia902606.us.archive.org/30/items/alfakhrhistoir00muamuoft/alfakhrhistoir00muamuoft.pdf

Hamla-i Haydarĩ. Bāzil, 1808, manuscrit persan - Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, supplément persan 1030 - f° 578 v°

Hamla-i Haydarĩ. Bāzil, 1808, manuscrit persan - Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, supplément persan 1030 - f° 578 v°

Dès lors que le zakat est refusé, il est possible de considérer soit qu’il n’y a pas apostasie mais simple refus de l’ordre politique, soit qu’il y a variation dans la religion, atteinte à ses fondements - puisqu’il s’agit là de l’un des cinq piliers - soulèvement contre l’une des obligations communautaires, attaque des représentants de l’ordre établi donc reniement public ; ce qui qualifie l’apostasie à la fois contre la religion et contre l’Etat dont la religion est la pierre angulaire. Abū Bakr choisit la deuxième option et mène la guerre contre les apostats afin de préserver la foi et l’ordre institué par cette foi, ainsi que l’Etat qui en était né. Ainsi, les musulmans refusant de se soumettre à l’autorité d’Abū Bakr sont-ils condamnés à mort, qu’il s’agisse de tribus renonçant à leur conversion à l’islam et décidant de sortir de la religion musulmane ou de tribus demeurant musulmanes mais contestant le pouvoir du Calife et refusant de payer l’aumône.

Le fait que cette apostasie se soit manifestée en masse et non isolément, individuellement, constitue un fait aggravant et démultiplie la sensation d’agression d’une communauté fragile, craignant que ses fondements ne soient sapés. La réplique est à la hauteur de la menace ressentie et c’est d’une part la mort pour les apostats, d’autre part une construction identitaire dont la rapidité est remarquable au regard des exemples précédents. Si Uthmân Ibn Affân (576-565), troisième calife umayyade, lance une première compilation coranique, c’est à son successeur, Abd al Malik (646-705), cinquième calife, que revient d’imposer l’islam comme religion impériale et la langue arabe comme langue administrative. Pouvoirs sacré comme politique, de tous temps, ont nécessité, pour s’imposer et être pris au sérieux, le support écrit et leur propre écriture.

Dinars umayyade frappés du temps de la réforme d’Abd al-Malik (695-697) - British Museum ; ph. Mike Peel

Dinars umayyade frappés du temps de la réforme d’Abd al-Malik (695-697) - British Museum ; ph. Mike Peel - https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AAdb_al-Malik_Gold_dinars.jpg

Religion des vainqueurs, l’islam s’impose et devient le pivot autour duquel s’articule l’exercice politique impérial. Mais cette étroite imbrication, de l’origine jusqu’à nos jours, pose le problème de l’apostasie d’une manière inextricable puisque tout reniement d’une pratique, qu’elle soit cultuelle, sociale ou politique, porte obligatoirement atteinte à l’unité de l’ummà. En ce sens, partant du principe que tout rejet de l’islam par des individus - mais plus généralement des tribus - y ayant adhéré, générait un conflit armé, l’apostasie de la foi est considérée comme une agression envers la religion.

 

Ce combat de rétablissement de l’ordre islamique par les armes, mené par les divers souverains, bénéficie d’un corps doctrinal qui leur permet de placer leur action répressive dans la « voie d’Allah », afin d’assurer le triomphe de la Foi. En effet, la crainte de la dissolution interne, des schismes et des hérésies, est telle que le juriste Abu Abdullah Muhammad bin Idris ash- Šāfi‛î (767-820) affirme qu’il faut combattre les «apostats» rebelles avant de livrer le ğihād aux mécréants. Souvent assimilée à une apostasie collective, la dissidence et la rébellion sont en général traitées dans les écrits consacrés au ğihād, ce qui est significatif de l’état de la réflexion à ce sujet. A quoi s’ajoute le décret des docteurs selon lequel le combattant tombé dans la lutte contre les rebelles a droit aux mêmes prérogatives que le martyr du ğihād contre les Infidèles.

Ainsi, le théologien radical et jurisconsulte Ibn Taymiyya (1263-1328, musulman salafi) voit dans le combat contre la mécréance un ğihād. Khalil ibn Ishaq ibn Musa al-Jundi (jurisconsulte musulman mort en 1365) appelle à combattre les rebelles à l’égal des Infidèles. Al-Muttaqî (1472-1567), intitule une sous-section de son recueil de hadîths Kanz al-‛ummāl « de la lutte contre les rebelles, corollaire du ğihād ». Autant de concepts que synthétise Muḥammad Ibn al-Ḥasan al- Šaybānī (1349-1401) dans sa formule des quatre sabres : « Allah donna à son envoyé quatre sabres : le premier contre les polythéistes, et Muhammad s’en servit ; le second contre les apostats, et Abū Bakr s’en servit ; le troisième contre les Gens du Livre, et ‛Umar s’en servit ; et le quatrième contre les dissidents, et ‛Alî s’en servit ».

 

La doctrine s’étoffe également sur le versant politique. En effet, si le successeur, le calife, n’est pas prophète, messager de dieu, non plus qu’il ne peut proclamer une suite des révélations, il demeure chef de la communauté et, tout au moins en ce qui concerne les premiers califes, empreint d’une certaine aura de sainteté et fruit d’un choix divin, ce qui lui permet de revendiquer une certaine autorité religieuse.

Selon Sa‛ad al-Din Ibn Masud Omar ibn Abd Allah al-Taftazani (1322-1390) grammairien, rhétoricien, exégète, théologien perse, le calife détient « le pouvoir général dans les affaires de la religion et du monde en remplacement du Prophète ». Une telle définition ne peut qu’accentuer la confusion entre affaires religieuses et politiques dans les mains du détenteur de l’autorité.

Pour Al-Mâwardî (974-1058), « le califat est destiné à assurer la succession du Prophète en ce qui concerne la protection et la défense de la religion ainsi que des intérêts publics » (Nadafi, 2013). Quant à Ibn Khaldoun (1322-1406), il considère que dans le gouvernement de l’islam, le politique est soumis au religieux :

Les lois émanées de Dieu imposent (au souverain) l’obligation de porter les hommes à observer ce qu’elles prescrivent relativement à leurs intérêts dans ce monde et dans l’autre. Pour faire exécuter cette prescription, il faut un prophète, ou un homme qui tienne la place d’un prophète ; tels sont les khalifes. Le lecteur comprend maintenant la nature du khalifat ; il voit que la royauté pure est une institution conforme à la nature humaine, et qu’elle oblige la communauté à travailler pour accomplir les projets et satisfaire aux passions du souverain ; il reconnaît que le gouvernement réglé par des lois sert à diriger la communauté selon les vues de la raison, afin que le peuple jouisse des biens du monde et se garantisse contre ce qui pourrait lui nuire ; il sait que le khalifat dirige les hommes selon la loi divine, afin d’assurer leur bonheur dans l’autre vie ; car, en ce qui regarde les biens de ce monde-ci, le législateur inspiré les rattache à ceux de la vie future. Donc le khalife est, en réalité, le lieutenant du législateur inspiré, chargé de maintenir la religion et de s’en servir pour gouverner le monde. (p. 369pdf/386-387 papier)

[…]

On sait que le khalifat est, en réalité, une lieutenance ; le khalife remplace le législateur en ce qui regarde le maintien de la religion et le gouvernement du monde. Le législateur, étant chargé de faire respecter les obligations imposées par la loi et de porter les hommes à s’y soumettre, exerce nécessairement l’autorité spirituelle ; obligé de veiller au bien de la société, il exerce également l’autorité temporelle (p. 410pdf/444 papier).

Si le traitement infligé aux tribus menaçant de faire sécession est la guerre et la mort des rebelles, celui qui est infligé à l’individu apostat n’est guère vraiment différent dans la mesure où il manifeste ostensiblement son apostasie, au risque d’entraîner un effet mimétique. Pour conjurer ce que les religions considèrent comme un risque majeur de perte d’adeptes du fait de l’exemple donné par l’apostat, les autorités religieuses, faute de pouvoir obtenir un retour de celui-ci dans le rang, n’hésitent pas à employer l’exemplarité de la peine laquelle, faute de repentance et de retour à l’ummà est la mort. Ce qui différencie au demeurant l’apostat de l’hérétique (zindiq), puisque ce dernier demeure soupçonné d’hypocrisie quand bien même il ferait acte de repentance, ce qui lui vaut, dans tous les cas de figure, la mort. Selon Ali « On accorde un délai de trois jours à l’apostat pour qu’il revienne » (Abû al-Fidâ’ ‛Ismâ‛îl ben Kathîr, p. 187)

Disposant de très peu d’information claire sur le sort à faire encourir aux apostats individuels dans le coran, la plupart des jurisconsultes se retournent vers la sunnah, la sîrah du prophète et singulièrement les hadîths, à commencer par ceux, réputés véridiques, de Muslim et Bukhari.

Ainsi Bukhari, reprenant A’krama Moulin Ibn Abbas, rapporte que le prophète a déclaré «Celui qui change de religion, tuez-le», (Sahîh Bukhari, vol. 9, livre 84, numéro 57, rapporté par Ibn Abbas)

Ibn Abd AlBir dit à ce sujet : « La tradition, en son apparence, suppose qu’en tout état de cause, pour qui change de religion islamique ou la fait varier, d’être mis à mort et d’avoir la tête coupée. Toutefois, les Compagnons ont soutenu qu’il doit être engagé à revenir à Dieu, et s’il ne se repent pas, il est alors tué. Ainsi ont-ils interprété la Tradition comme s’appliquant à qui varie en sa religion et y persiste. » (Othman, p. 32, note 47)

 

Les méthodes d’exécution ont également été théorisées et sont retenues en général la décollation, la crucifixion, la lapidation, mais en principe il ne saurait être question du feu, qui est le châtiment appliqué par la divinité. Ce qui n’a pas empêché cette pratique toutefois.

 

Enfin, le cas des femmes peut différer. Selon l’imam Al-Daraqutni (918-995), dont la collecte des hadîths est de faible transmission, selon Djabir bin Abdillah, le Prophète a offert l’islam à une femme nommée Ummu Rumman qui avait auparavant apostasié. Plus encore, le Prophète a dit « C’est bien si elle se repent. Si elle ne le fait pas, elle devra être tuée, puisque pour l’apostasie, elle devrait être traitée comme une femme qui s’est battue contre les musulmans et, ayant été capturée dans la guerre sainte, il est ainsi licite de la tuer avec l’épée. Plus encore, sa culpabilité est bien plus abominable que celle de ceux qui sont capturés au cours de la guerre sainte puisqu’elle est devenue musulmane ».

Cependant, toutes les apostates ne sont pas tuées. Elle subissent alors l’isolement et l’enfermement.

 

La difficulté de la condamnation individuelle est donc contournée par les jurisconsultes qui déclarent l’apostasie de nulle importance et conforme à ce que l’islam peut offrir de liberté en matière de croyance mais avec la limite que constitue sa manifestation, publique. Le problème réside alors dans ce qu’il convient d’appeler une apostasie manifeste. Ne pas pratiquer les prières, non plus que le jeûne ou les interdits alimentaires sont des manifestations de non adhésion à l’islam. Dans des sociétés aussi communautaires qu’elles l’étaient à l’époque, l’apostasie était obligatoirement perceptible publiquement de ce fait. Et aujourd’hui encore, l’absence de pratique du culte serait remarquée, ne serait-ce qu’en terme de non fréquentation de la mosquée.

Au demeurant, concernant le sujet de l’apostasie dans son fort intérieur, les trois religions abrahamiques offrent un relatif consensus quant à la voie suivie. Toutes trois reconnaissent que nul ne peut savoir, à part la divinité, ce que contient le cœur de l’Homme. Ce qui est demandé à l’individu, c’est d’observer les rituels de telle sorte que son incroyance ne soit pas publique. Ce qui revient à reconnaître la validité, en tout cas au niveau humain, de l’hypocrisie en tant que solution satisfaisante au maintient d’une unité temporelle, nécessaire à l’exercice d’un pouvoir théocratique sur la population. Ce faisant, ces trois religions ne font que pratiquer ce qu’elles dénoncent - sans d’ailleurs le moindre souci de la réalité des faits -, concernant notamment les cultes romains et autres cultes polythéistes, accusés de n’être que succession de rituels sans arrière plan métaphysique suffisant pour qualifier la religion, tout en essayant de s’en démarquer par l’affirmation que seule l’intention réelle mise dans les gestes, rend ceux-ci valides. Ce dont la divinité a évidemment toute connaissance pour juger. C’est, pour les musulmans, ce qui distingue l’islam (la soumission) de l’iman (la foi).

Dits du Prophète, Bukhari - 1427, Maghreb. Sahih. 203 feuillets, 210 x 220 mm. Manuscrit enluminé. BNF Cote : Arabe 683 - consultable sur Gallica

Dits du Prophète, Bukhari - 1427, Maghreb. Sahih. 203 feuillets, 210 x 220 mm. Manuscrit enluminé. BNF Cote : Arabe 683 - consultable sur Gallica

Narré par Ikrima : « Ali brûla quelques personnes et cette nouvelle arriva à Ibn ‛Abbas qui dit : “Si j’avais été en ce lieu je ne les aurais pas brûlés, car le Prophète a dit : “Ne punissez [quiconque] avec le Châtiment d’Allah.” Sans aucun doute, je les aurais tués, car le Prophète a dit : “Si quelqu’un [un musulman] rejette sa religion, tuez-le.” »

(Sahih Bukhari, 4:52:260)

 

Narré par ‛Ikrima : Quelques Zanadiqa (athées) furent amenés à ‛Ali et il les brûla. Ibn ‛Abbas fut informé de cet événement, il dit : « Si j’avais été là-bas, je ne les aurais pas brûlés, car l’Apôtre d’Allah l’interdit, disant : “Ne châtiez personne avec le châtiment d’Allah (le feu).” Je les aurais tués, en accord avec la déclaration de l’Apôtre d’Allah : “Quiconque a changé sa religion [si c’est l’islam], tuez-le.” »

(Sahih Bukhari, 9:84:57)

 

Narré par Abou Musa : « Un homme embrassa l’islam puis retourna au judaïsme. Mu‛adh bin Jabal vint et vit l’homme auprès d’Abu Musa. Mu‛adh demanda : “Quel est le problème avec cet [homme] ?” Abou Musa répondit : “Il a embrassé l’islam et est ensuite retourné au judaïsme.” Mu’adh dit : “Je ne m’assoirais que si tu le tues [car c’est] le verdict d’Allah et de Son Apôtre.” »

(Sahih Bukhari 9:89:271. Egalement cité dans Sahih Bukhari 9:84:58 et Sahih Muslim 20:4490)

395. ‘Abdullàh Ibn ‘Outba Ibn Mas’ùd rapporte qu’il a entendu ‘Omar Ibn Al Khattàb (das) dire: « II y avait des gens du temps du Messager de Dieu (bsdl) que la révélation de Dieu venait réprimander. Or la révélation s’est désormais arrêtée. Aussi nous ne vous jugeons maintenant que sur les apparences de vos actes. Celui qui nous montre un bon visage, nous le rapprochons de nous sans aller fouiller à l’intérieur de sa conscience. C’est Dieu qui lui demandera compte de ce que contient sa conscience. Celui qui nous montre un mauvais visage, nous ne lui donnons pas notre confiance et nous ne croyons pas ce qu’il dit, quand même il dit que son for intérieur est bon ».

(Rapporté par Al Boukhari)

 

Abou Jaafar Ahmed Ibn Mohamed Ibn Salam Al Azdi Tahaoui dit : « Nous ne les accusons ni d’infidélité ni d’idolâtrie ni d’hypocrisie, et ce tant qu’ils n’en montrent quelque chose; nous remettons leur pensée intime à Dieu Très grand ». Et le commentateur du livre de préciser : « car nous avons l’obligation de juger sur l’évidence et d’éviter de conjecturer, versant dans ce dont nous manquons de science. »

(cité par Farhat Othman, p. 19, note 26)

Autres sources d’apostasie retenues, notamment par ‛Imâd ad-Dîn abû al-Fidâ’ ‛Ismâ‛îl ben ‛Umar ben Kathîr (ou Ibn Kathîr, 1301-1373), juriste shâfi‛ite, traditionniste arabe musulman et historien :

- la calomnie envers les femmes vertueuses (Sourate 24, La Lumière, 23-25), maudits dans ce monde comme dans l’autre, les ulémas ayant assimilé ce verset au verset 57 de la sourate 33 (Les Coalisés) : « Ceux qui blessent Dieu et ses envoyés, Dieu les maudit dans ce bas monde et dans l’autre. Il leur ménage un châtiment d’ignominie ». Les ulémas à l’unanimité jugent que quiconque calomnie et diffame une femme honnête, aura apostasié en contredisant les enseignements contenus dans le Coran (Abû al-Fidâ’ ‛Ismâ‛îl ben Kathîr, p. 450)

 

- le mariage contracté, par les fils avec des femmes qui ont été unies à leurs pères (Sourate 4, Les Femmes, 19-22) car « quiconque épouse la femme d’un autre déteste l’ex-mari ; ainsi le fils pourra détester son père. Et pour la même raison, Dieu a interdit de se marier d’avec les femmes du Prophète - qu’Allah le bénisse et le salue - après lui, étant donné qu’elles sont en tant que mère des croyants et le Prophète en tant que père des musulmans. Donc épouser la femme du père est un acte abominable et un acte détestable. Quiconque l’emprunte après cet avertissement aura apostasié, sera exécuté et ses biens iront au Trésor public ». (Abû al-Fidâ’ ‛Ismâ‛îl ben Kathîr, p. 34)

En fait, toute pratique dérogatoire aux préceptes transmis par Mahomet puis ses témoins, est très rapidement qualifiée d’apostasie et les développements qui en sont faits dans les hadîths sont une source importante d’inspiration pour les jurisconsultes.

 

Les divers cas d’apostasie ont tous en commun qu’ils constituent, aux yeux des croyants et des jurisconsultes principalement, un reniement de ce qui est nécessairement connu du fait de l’enseignement religieux reçu. Et bien évidemment, il n’y a rien de plus grave que de renier l’enseignement prophétique et la parole divine entendue.

 

Enfin, comme les religions qui la précèdent, l’islam est pourvue d’un volet apocalyptique, une fin des temps qui sera marquée par l’apostasie massive. Ce que relatent Boukhari ainsi que Ahmed et Abou Daoud :

Rapporté par ‛Ali : « J’ai entendu le prophète dire: “à la fin des temps, apparaîtront de jeunes gens aux idées folles. Ils parleront bien, mais ils sortiront de l’islam comme une flèche sort de son jeu, leur foi ne dépassera pas leur gorge. Ainsi, partout où vous les trouvez, tuez les, il y aura une récompense pour ceux qui les tueront au jour de la résurrection.” » (Sahîh Boukhari, 9:84:64)

 

Mou‛awia dit : « L’Envoyé de Dieu - qu’Allah le bénisse et le salue - a dit : “ Les gens du Livre se sont divisés au sujet de leur religion, en soixante-douze sectes. Cette communauté [musulmane] sera divisée en soixante-treize sectes dont une seule échappera au Feu et les autres y seront précipitées à cause de leur divergence dans l’application de la religion. De ma communauté naîtront des hommes que leurs instincts domineront comme la rage qui attaque le corps en n’y laissant aucune partie indemne ”. Ô Arabes ! si vous n’assumez pas la tâche que voter Prophète - qu’Allah le bénisse et le salue -, vous a confiée en guidant les autres, il vaut mieux à l’un d’entre vous qu’il ne le fasse envers lui-même » (Rapporté par Ahmed et Abou Daoud)

Dans l’attente de cette fin dernière, l’islam a connu trois grandes périodes de troubles, la première consistant en ce qu’il est de coutume d’appeler « La grande discorde », la ridda qui suit la mort de Mahomet. Cette fitna (guerre civile) qui suit la mort du prophète n’est pas isolée dans l’histoire de l’islam et l’on peut également citer la fitna orientale de la fin du VIIè siècle (ou deuxième fitna), qui voit l’instabilité générale s’installer dans l’empire musulman au début de la période umeyyade et s’opérer la rupture entre chiisme et sunnisme, ou encore la fitna andalouse (ou fitna émirale) des IXè-Xè siècle (EC) qui voit le basculement de la société vers ses origines tribales pour une part, chrétiennes pour autre part mais, plus encore, se fait l’écho, au cours du processus d’arabisation et d’islamisation, du décalage entre la conversion juridique et la conversion sociale en tant que processus d’acculturation et de diffusion de nouvelles normes (Aillet, 2010). Dans tous les cas, l’emploi d’une terminologie spécifique et les accusations d’apostasie, rappellent le versant religieux de ces guerres civiles de manière suffisamment claire pour qu’on ne puisse les ignorer.

 

Reste le problème des convertis au judaïsme ou au christianisme qui, de fait, changeant de religion changent de pratiques et ce, obligatoirement, à la vue de tous, constituant alors une désertion, une abjuration et un péril car une telle démarche est tout à fait susceptible d’être suivie. Les avis divergent alors entre les juristes qui préconisent le laisser-faire, tant que l’individu se fait humble et soumis et paye la capitation puisqu’il relève dès lors du statut de dhimmi, et ceux qui considèrent que la mise à mort, une fois le délai de rétractation passée est écoulé, s’impose.

Ainsi, pour Ibn Al Qayim AlJawziya (1291-1328), juriste et mufti originaire de Damas, « la mise à mort est voulue comme la peine pour le plus grave des crimes tel l’homicide volontaire ; aussi la peine est-elle de la même nature ; ou comme le crime perpétré contre la foi en y attentant par la calomnie et l’offense ou par la variation et l’altération. Ce crime-ci mérite encore plus la mort afin de mettre fin à l’agression du coupable, car son maintien parmi les croyants est gros d’un risque de déviance pour eux, et nul bien ni intérêt ne sont à espérer de sa survie. Toutefois, il n’y a pas de mal pour les fidèles musulmans à pareil maintien au milieu d’eux s’il s’abstient de son méfait, tient sa langue et arrête ses menées subversives, veillant à se soumettre tout en étant réduit à l’état d’impuissance dans l’acceptation des prescriptions de Dieu et de son Envoyé, et en payant le tribut de capitation. Car la vie ici-bas est une péréquation et un viatique pour un temps. » (Othman, p. 38, note 50)

 

La sanction pénale appliquée, s’ajoutent les sanctions civiles, dont les effets en droit de la famille sont extrêmement lourds de conséquence. La conversion à l’islam ou de l’islam à une autre religion, modifie le statut personnel de l’individu. Lorsqu’un musulman quitte l’islam, son mariage est dissous, il ne peut plus hériter d’un musulman, perd ses droits familiaux à commencer par la filiation et la garde de ses enfants, il peut perdre aussi le droit de propriété, se voir confisquer tous ses biens…

Le législateur a organisé les textes, au fil des générations, de telle sorte qu’il n’existe pratiquement plus déjà, à la fin du XVIIIè siècle, un aspect de la vie du musulman, qui puisse échapper à ses filets et donc à la contrainte de l’islam qui fonctionne de plus en plus comme un passage à sens unique interdisant toute sortie, ne conçoit la liberté religieuse que dans ses propres limites.

IV.- APOSTASIE AUJOURD'HUI

L’apostasie est une notion qui, bien évidemment, a survécu à l’Ancien Régime. Consubstantielle des religions, elle survit tant que celles-ci survivent. Seules les modalités des sanctions et la représentation sociale que l’on en a peuvent, éventuellement évoluer. Aujourd’hui encore, et même en Occident malgré la sécularisation de la société, l’apostasie demeure un acte loin d’être neutre.

A.- Dans le judaïsme

Dans le judaïsme, on trouve quelques exemples marquants encore au début du XIXè siècle. Dans le premier quart de ce siècle, on dénombre cinquante cas d’apostasie à Paris (sur une population estimée à 8 500 personnes), qu’il s’agisse d’individus revendiquant l’émancipation ou de conversions à un autre monothéisme. Certains cas, comme celui de Jacob Liebermann, fils du rabbin de Saverne, qui rejette autorité paternelle et torah, alors qu’il a accompli des études rabbiniques, ou bien encore d’Alphonse de Ratisbonne, issu d’un milieu indifférent au judaïsme, qui abjure et se convertit au catholicisme, sont relativement bien connus. De la même manière, on peut relever le cas assez emblématique de David Drach (1791-1865) rabbin et gendre du grand rabbin du Consistoire Central Emmanuel Deutz qui, le 29 mars 1823 abjure et reçoit le baptême de l’archevêque de Paris, avec ses deux fillettes, après avoir fait baptiser son fils Auguste trois jours auparavant. David Drach devient alors l’apostat Paul-Louis Bernard, tandis que le journal catholique L’Ami de la Religion et du roi (n° 35, 1823 vante cette importante et glorieuse conquête de l’Eglise.

Portrait du chevalier Drach de Jean-Auguste-Dominique Ingres - vers 1840/1841 - Bayonne, musée Bonnat (tdr)

Portrait du chevalier Drach de Jean-Auguste-Dominique Ingres - vers 1840/1841 - Bayonne, musée Bonnat (tdr)

L’annonce de son apostasie au sein de sa famille provoque un véritable bouleversement. Son épouse, après une scène terrible, avertit immédiatement le grand rabbin Deutz et la nouvelle se répand rapidement dans la communauté. Drach est injurié, rejeté et son beau frère le contraint à quitter le domicile conjugal. Trois semaines plus tard, son épouse disparaît avec ses trois enfants. En fait, ils ont été envoyés en Angleterre par la Synagogue de Paris, aux frais de M. de Rotschild, ami de Sara Drach. Un an plus tard, Drach parvient, soutenu par l’abbé Thomas Weld et le prince de Polignac, alors ambassadeur en Angleterre, à enlever ses enfants. Un second coup est porté au grand rabbin Deutz, mais par son fils Simon, cette fois, lequel se convertit à son tour au catholicisme en 1828. Cette fois encore L’Ami de la Religion et du roi (n° 56 de 1828, p. 374) s’en fait l’écho

 

Vécue comme une trahison envers le peuple, sans doute plus qu’envers dieu lui-même, l’apostasie d’un juif constitue un drame mais pas nécessairement une fin ou la mort. En effet, selon la tradition juive, tout non-juif vivant en accord avec les lois noahides, ou Sept Lois de Noé, demeure considéré comme un Gentil Vertueux et peut donc, par l’observance de ces lois, avoir sa part au monde à venir. Si catholiques, orthodoxes et protestants ne bénéficient pas de ces lois (la Trinité est assimilée au polythéisme), quelques groupes chrétiens, comme les christadelphes et les unitariens, sont reconnus comme monothéistes par la tradition rabbinique.

Le judaïsme a également une position assez particulière au regard de l’athéisme, qui lui permet de ne pas disqualifier non plus l’athée.

 

Si l’apostat est exclu de la communauté, il n’est toutefois plus condamné à mort (sinon à la mort morale). En outre, pour le judaïsme, un juif, même transgresseur, même apostat, reste juif. Ce qui rend le retour toujours possible. Ce principe, contenu dans le Talmud s’exprime ainsi : Israël, même s’il a transgressé, reste Israël. Ce principe s’applique aussi aux convertis. Cette irréversibilité du statut d’être juif est, au demeurant, l’une des raisons de la difficulté à se convertir au judaïsme, les rabbins demeurant extrêmement prudents de ce fait.

 

En cas de retour, les pratiques des diverses branches du judaïsme diffèrent quelque peu. Si la pratique du mikvé a pu tomber en désuétude, certaines communautés la maintiennent cependant, afin de marquer le retour de « l’égaré » au sein de sa communauté, après qu’il ait déclaré officiellement devant un Beit Din, son intention claire d’abandonner toute croyance incompatible avec le judaïsme. D’autres communautés se contentent du retour au judaïsme sans cérémonie, dès lors qu’il est de notoriété publique que la personne est sincère.

B.- Dans l'islam

L’islam a connu des évolutions assez diverses selon les Etats aujourd’hui considérés. L’apostasie est toujours considérée comme une variation. Or, il faut entendre par variation, la variation de la religion en tant que base de l’ordre et composante de l’ossature de la société. Quand bien même certains juristes progressistes et réformateurs, à l’heure actuelle, tentent de recontextualiser la jurisprudence, arguant de ce que le combat contre l’apostasie, mené du temps du Prophète et alors que l’islam n’en était encore qu’à ses balbutiements se légitimait, alors qu’aujourd’hui il faudrait retourner au coran et laisser en paix les apostats (convertis à une autre religion comme athées) dans l’esprit d’ouverture que laisse supposer le verset « pas de contrainte en matière de religion ». Cependant, les démonstrations humanistes se brident rapidement elles-mêmes par le déroulé d’une pensée religio-centrée.

Systématiquement, en effet, ces juristes tentent de distinguer l’apostasie, au sens de la sunnah, de l’apostasie, au sens du coran.

Au sens du coran, l’apostasie est une affaire entre la divinité et l’humain. Et seule la divinité a pouvoir de châtier l’apostat. Tout homme a le droit de jouir de sa liberté en matière religieuse, tant qu’il ne mène aucune entreprise contre celle-ci en tant qu’ordre étatique, c’est-à-dire tant qu’il ne défie pas l’Etat, ses institutions et ses autorités légitimes. Il s’agit donc d’une pure conviction intime.

 

Dans la tradition prophétique, l’apostasie s’entend au sens d’altération intentionnelle de la religion, de la déviance de ses principes et de la violation de la paix civile. Ce qui veut dire que l’apostat, en l’espèce, est celui qui va modifier sa religion, pas en changer ou abandonner toute religion. A nouveau, l’apostasie est considérée comme une atteinte à l’Etat que fonde cette religion, un complot contre sa sûreté et une déclaration de guerre à ses autorités.

La jurisprudence a considéré que la mise à mort de l’apostat s’impose dès lors que celui-ci altère sa religion, cette variation, cette altération, représentant à leurs yeux l’équivalent d’un coup d’Etat et d’un acte de haute trahison envers le peuple. Même alors, l’apostat peut encore se repentir dans un délai de trois jours.

Pour certains juristes, tradition prophétique et jurisprudence ne concerneraient qu’une apostasie de groupe, une dissidence civile et en aucun cas l’individu.

 

Pour justifier cette distinction, il est alors fait appel à la nécessaire séparation entre le religieux et le politique. La foi, en tant qu’elle relève du rapport direct entre l’individu et la divinité, est au dessus de la politique et il n’est permis à personne d’interférer. Cependant, la politique ne doit pas être soumise à la religion, car il n’y a aucun rapport entre les deux. Cette déclaration de principe des plus progressistes, trouve son point indépassable dès qu’il est ajouté qu’il va de soi que la politique se doit, en ses principes, de s’inspirer de la religion, revenir à l’esprit de la loi religieuse et à ses desseins qui seuls représentent l’éternité des directives de la foi ce qui est le propos, par exemple, Farhat Othman (Othman, 2015).

 

Jamâl Al-Bannâ (1920-2013), théologien et jurisconsulte égyptien, défend, pour sa part, l’idée que la finalité islamique est la liberté de pensée. De son point de vue, toute condamnation envers un apostat lui attire la sympathie des foules. « Si cet accusé refuse la prétendue demande de repentance et préfère être tué au nom de son opinion - quelle que soit cette opinion -, alors cette attitude fera de lui un martyr de la liberté de pensée, et cela ne servira qu’à broder une médaille héroïque sur la toge de l’athéisme. C’est d’ailleurs ce qui eut lieu avec les victimes de l’Inquisition dans le Christianisme. »

Son affirmation est d’ailleurs un écho lointain de celle que l’on peut trouver pratiquement à l’identique dans les termes du discours de Boissy-d’Anglas, devant la Convention Nationale, le 21 février 1795 :

« Il est démontré par l’expérience de tous les temps que l’attrait des pratiques religieuses pour les âmes faibles s’accroît par les soins que l’on peut mettre à les interdire […] C’est dans les lieux sombres et déserts, où les hommes religieux se retirent pour viter la persécution, qu’ils ouvrent leur âme à ces affections lugubres qui les plongent dans une habitude de démence et de férocité qu’on appelle le fanatisme. Tous les sentiments dont la source est dans le cœur ont besoin de sacrifices pour s’accroître : il faut des martyrs à la religion comme il faut des obstacles à l’amour. Le prêtre qui s’expose à des périls pour exercer son ministère, recueille le prix de son courage ; il paraît aux yeux de la crédulité qui le chérit, un être préservé par Dieu même. […] Que toutes ces cérémonies soient assez libres pour qu’on n’y attache plus aucun prix… » (Guillaume, 1804, p. 523)

En outre, l’islam court le risque de se voir accuser de ne pouvoir convertir ou retenir ses adeptes, qu’au moyen de la justice.

En revanche, que chacun puisse disposer de sa liberté de conscience, permet une acceptation totale de l’islam dans toutes ses composantes et sa vérité et intègre l’évolution du progrès humain. La liberté de conscience permet donc à celui qui le choisit, d’intégrer l’islam et à celui qui préfère l’erreur, de s’y enferrer, dieu ayant permis à Satân d’agir en toute liberté et que refuser ces possibilités établies par la divinité contredirait la conception qu’a l’islam du châtiment ou de la récompense divine, détruisant par là même toute justification à la vie terrestre.

Aussi, la méthodologie coranique doit s’appliquer, laquelle consiste dans l’opposition de la raison et des arguments de vérité aux prétentions diffamatoires idolâtres et polythéistes, les chrétiens étant comptés au nombre de ces derniers, du fait de la théorie Trinitaire.

Enfin, Jamâl Al-Bannâ rappelle à juste raison les dangers du jeu politique qui peut s’exercer contre tel ou tel dirigeant qui serait accusé d’apostasie à des fins de stricte opposition politique ou bien encore l’utilisation de la criminalisation de l’apostasie pour réduire au silence des opposants politiques (http://www.islamophile.org/spip/Pas-de-sanction-pour-l-apostasie.html).

 

Force est toutefois de reconnaître que cette hybridation islamique, cette omniprésence de la religion, qui permet au demeurant à Jamâl Al-Bannâ, progressiste, comme à d’autres imams réactionnaires, cette fois, d’établir des parallèles assez pertinents avec le judaïsme des premiers siècles ou le christianisme d’avant 1789, ne constitue pas le substrat le plus favorable à l’expression d’une apostasie qui, pour bien faire, doit se faire discrète, secrète, à la dérobée, faute de quoi, la tentation est rapide d’évoquer l’attentat à la sécurité communautaire.

 

D’autres juristes s’interrogent encore sur la portée du hadîth d’Ibn ‛Abbas : « Le messager de Dieu - paix et bénédiction sur lui - dit : “quiconque change de religion tuez le” ». S’agit-il seulement de l’apostat musulman ou cela s’étend-il à la conversion d’un juif au christianisme ? Nulle interrogation en revanche ne semble se poser dans le sens de la conversion à l’islam. De la même façon, ce hadîth concerne-t-il seulement les hommes ou englobe-t-il aussi les femmes ?

Les réponses apportées par la jurisprudence sont diverses. Cependant on retrouve une convergence quant à la différenciation entre l’apostasie individuelle et l’apostasie du militant ou du combattant armé contre l’islam.

En outre, les avis concernant l’apostat, son origine religieuse (est-il né ou pas dans l’islam ?) sont extrêmement nombreux. Nombreuses aussi les opinion quant au sort qui doit lui être réservé. Divergences sur l’application de peine de mort, suivant qu’il se repent ou pas, même s’il se repent. Certains pensent que s’il se déclare ouvertement et se repent, l’apostat doit être gracié tandis que s’il dissimule son apostasie, il doit être tué sans qu’on lui demande repentance. D’autres considèrent qu’au contraire tout repentant doit être gracié.

La multiplicité des positions est telle qu’à l’heure actuelle la situation est absolument inextricable.

 

D’une part, un constat s’impose, souligné par Sami Aldeeb : « Le coran n’impose pas la foi aux non-musulmans monothéistes ; mais le musulman, qu’il soit né d’une famille musulmane ou converti à l’islam, n’a pas le droit de quitter sa religion. Il s’agit donc d’une liberté religieuse à sens unique » (Aldeeb, 2012). A quoi on peut ajouter que suivant cette présentation, le coran permettrait que soit imposée la foi musulmane aux polythéistes et aux athées. Ce qui restreint encore un peu plus largement la liberté religieuse ou de tout simplement ne pas croire en quelque divinité que ce soit.

D’autre part, l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme stipule que la liberté de pensée, de conscience et de religion sont absolument libres :

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

L’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966 et entré en vigueur le 23 mars 1976 dispose que :

  1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu’en privé, par le culte et l’accomplissement des rites, les pratiques et l’enseignement.

 

  1. Nul ne subira de contrainte pouvant porter atteinte à sa liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction de son choix.

 

  1. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet que des seules restrictions prévues par la loi et qui sont nécessaires à la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publique, ou de la morale ou des libertés et droits fondamentaux d’autrui.

 

  1. Les Etats parties au présent Pacte s’engagent à respecter la liberté des parents et, le cas échéant, des tuteurs légaux de faire assurer l’éducation religieuse et morale de leurs enfants conformément à leurs propres convictions.

L’alinéa 1 de cet article 18, prévoyait initialement la possibilité de changer de religion. L’initiative de cette clause revenait au Liban, Etat multiconfessionnel, dans lequel se réfugiaient nombre d’apostats. Or, sous la pression des pays arabes, plus particulièrement de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, qui souhaitent supprimer purement et simplement cette possibilité, et par l’adoption de l’amendement proposé par le Brésil et les Philippines, c’est donc un texte plus tiède qui est adopté, sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. C’est donc la pression religieuse (orthodoxie islamique contre ultracatholicisme) qui impose ce recul des libertés individuelles et de la liberté de conscience.

 

La Déclaration sur l’élimination de toutes formes d’intolérance et de discrimination fondées sur la religion ou la conviction, proclamée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 25 novembre 1981 (résolution 35/55) provoque la même levée de bouclier, l’Iran allant jusqu’à rappeler que les musulmans ne sont pas autorisés à choisir une autre religion, sous peine de mort. Plus généralement, l’Organisation de la conférence islamique (OCI) rappelle ses réserves à l’égard de toute disposition ou terme contrevenant au droit islamique.

La réaction des pays arabes a ceci de significatif qu’immédiatement est brandie la thèse du complot occidental contre les pays de confession musulmane, au moyen des missions occidentales (donc chrétiennes). En revanche, le prosélytisme musulman en occident n’est à aucun moment évoqué.

 

Parallèlement à l’élaboration des textes onusiens vivement critiqués par plusieurs pays arabes, le Conseil islamique d’Europe prépare, en 1981, une Déclaration islamique universelle des droits de l’homme dont l’article 12 traite du droit à la liberté de croyance, de pensée et de parole de la façon suivante :

  1. Toute personne a le droit d’exprimer ses pensées et ses convictions dans la mesure où elle reste dans les limites prescrites par la Loi. Par contre, personne n’a le droit de faire courir des mensonges ni de diffuser des nouvelles susceptibles d’outrager la décence publique, ni de se livrer à la calomnie ou à la diffamation ni de nuire à la réputation d’autres personnes.

 

  1. La recherche de la connaissance et la quête de la vérité sont non seulement un droit mais un devoir pour tout musulman.

 

  1. Tout musulman a le droit et le devoir de se protéger et de combattre (dans les limites fixées par la Loi) contre l’oppression même si cela le conduit à contester la plus haute autorité de l’État.

 

  1. Il ne doit y avoir aucun obstacle à la propagation de l’information dans la mesure où elle ne met pas en danger la sécurité de la société ou de l’État et reste dans les limites imposées par la Loi.

 

  1. Personne ne doit mépriser ni ridiculiser les convictions religieuses d’autres individus ni encourager l’hostilité publique à leur encontre. Le respect des sentiments religieux des autres est une obligation pour tous les musulmans.

Par le mot Loi, avec une majuscule, il faut bien évidemment entendre « loi islamique », et donc charî’a.

 

La charte de l’organisation de la conférence islamique, promulguée en 1990 prévoit les principes suivant :

Art. 1 – a) Tous les êtres humains forment une famille dont les membres sont unis par leur soumission à Dieu, et par le fait qu’ils descendent d’Adam.

b) Tous les hommes sont égaux dans la dignité humaine, dans l’accomplissement des devoirs et des responsabilités, sans aucune discrimination de race, de couleur, de langue, de sexe, de religion, d’appartenance politique, de statut social ou de toute autre considération. La vraie foi garantit l’accroissement de cette dignité sur le chemin de la perfection humaine.

c) Tous les êtres humains sont les sujets de Dieu, et ceux qu’Il aime le plus sont ceux qui sont les plus utiles à Ses sujets. Personne n’est supérieur à personne, sauf par la piété et les bonnes œuvres.

 

Art. 10 - L’Islam est la religion naturelle de l’homme. Il n’est pas permis de soumettre ce dernier à une quelconque forme de pression ou de profiter de sa pauvreté ou de son ignorance pour le convertir à une autre religion ou à l’athéisme.

 

Art. 18 - a) Tout individu a droit à la sécurité de sa personne, de sa religion, des membres de sa famille, de son honneur et de ses biens

 

Art. 22 - a) Tout individu a le droit d’exprimer librement son opinion d’une manière non contraire aux principes de la Loi islamique.

b) Tout individu a le droit d’appeler au bien, d’ordonner le juste et d’interdire le mal conformément aux normes de la Loi islamique.

c) L’information est une nécessité vitale pour la société. Il est interdit de l’exploiter, d’en abuser ou de s’attaquer aux choses sacrées et à la dignité des Prophètes. Il est, de même, interdit de faire ce qui viole les valeurs éthiques, provoque la désintégration et la corruption de la société, lui porte préjudice, ou sape la croyance.

d) Est interdit l’appel

 

Art. 24 - Tous les droits et libertés énoncés dans ce document sont subordonnés aux dispositions de la Loi islamique.

 

Art. 25 - La Loi islamique est la seule source de référence pour interpréter ou clarifier tout article de cette Déclaration

Et par « appel », il faut bien évidemment comprendre l’invitation à une autre religion que l’islam ou à l’absence de croyance.

 

La Ligue arabe, fondée en 1945, crée en 1968 la Commission arabe permanente pour les droits de l’Homme (PAHRC) et, dès 1971, travaille à l’ébauche d’une première charte arabe des droits de l’Homme, sans grand succès. Cependant, en 1994, cette charte est adoptée. Elle n’est signée que par l’Iraq et aucun Etat ne la ratifie.

Elle prévoit, sur le plan religieux que :

Article 26 - Toute personne a droit à la liberté de religion, de pensée et d’opinion.

 

Article 27 - Les personnes de diverses confessions ont le droit de manifester leur religion ou leur conviction par le culte et l’accomplissement des rites, les pratiques et l’enseignement, sans porter atteinte aux droits d’autrui. Les droits à la liberté de religion, de pensée et d’opinion ne peuvent faire l’objet que des seules restrictions prévues par la loi.

Révisée en 2004, par la PAHRC, assistée du Haut commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, ainsi que par des organisations régionales et internationales pour le droit humain, cette Charte arabe des droits de l’Homme intègre de nombreuses recommandations et s’adapte aux conventions internationales sur le sujet. Elle entre en vigueur le 15 mars 2008 et est ratifiée par la Jordanie, le Barheïn, l’Algérie, la Syrie, la Palestine, la Libye, le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Yémen et les Emirats arabes unis. D’un point de vue religieux, elle stipule que :

Article 30

  1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de croyance et de religion, qui ne peut faire l’objet d’aucune restriction non prévue par la loi ;

 

  1. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ou de pratiquer individuellement ou collectivement les rites de sa religion ne peut faire l’objet que des seules restrictions prévues par la loi et qui sont nécessaires dans une société tolérante, respectueuse des libertés et des droits de l’homme pour la protection de la sûreté publique, de l’ordre public, de la santé publique ou de la moralité publique ou des libertés et droits fondamentaux d’autrui ;

 

  1. Les parents ou les tuteurs assurent librement l’éducation religieuse et morale de leurs enfants.

Contrairement à la déclaration du Caire soutenue par l’OCI, la déclaration de la Ligue arabe ne se fonde pas sur la charî’a et a une portée juridique. Cependant, la portée symbolique de la charte promulguée par l’OCI est bien plus importante et constitue un contre-projet que l’on peut qualifier de fondamentalement réactionnaire, à la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

 

On retrouve la même théorie complotiste relative à l’Occident, régulièrement évoquée par de multiples dignitaires musulmans, au nombre desquels l’imam Youssef al-Qaradawi, théologien égyptien de référence des frères musulmans, qui écrit, le 30 décembre 2002 :

« Le danger le plus terrible auquel est confronté le Musulman est celui qui menace son identité spirituelle, c’est-à-dire celui qui menace sa foi. C’est pour cette raison que l’apostasie — la mécréance après l’Islam — est le danger le plus terrible auquel la société musulmane est confrontée. Le plus grand complot ourdi par les ennemis de cette société consiste à détourner les Musulmans de leur religion, que ce soit par la force et les armes ou par la ruse et la tromperie. Le Très-Haut dit en effet : « Or, ils ne cesseront de vous combattre jusqu’à, s’ils le peuvent, vous détourner de votre religion. » (sourate 2, la Vache, Al-Baqarah, verset 217)

À notre époque, la société musulmane a été la cible de violentes invasions et d’attaques virulentes visant à la déraciner. Ces invasions sont symbolisées par les campagnes d’évangélisation qui ont commencé avec la colonisation occidentale, et qui se poursuivent aujourd’hui encore dans le monde musulman, ainsi qu’au sein des communautés et des minorités musulmanes. Parmi les objectifs de ces campagnes : l’évangélisation des Musulmans dans le monde, comme l’a montré la Conférence du Colorado, tenue en 1978. Au cours de cette conférence, quarante études portant sur l’Islam et les Musulmans ont été proposées. Il y a été question des méthodes d’évangélisation qui pourraient être utilisées spécifiquement avec les Musulmans. Un milliard de dollars ont été récoltés pour mener cette entreprise. On y a fondé l’Institut Zwemer qui forme des spécialistes dans l’évangélisation des Musulmans.

Ces attaques contre la société musulmane sont également symbolisées par l’invasion communiste qui a conquis des pays musulmans entiers en Asie et qui a farouchement œuvré pour la disparition de l’Islam, pour son élimination de la vie quotidienne et pour l’éducation de générations ne connaissant l’Islam ni de près ni de loin.

La troisième attaque revient à l’invasion laïque et athée, qui poursuit sa mission jusqu’à aujourd’hui au cœur même des terres d’Islam. Tantôt elle se manifeste, tantôt elle se dissimule. Sans relâche, elle poursuit l’Islam véritable, tout en célébrant un Islam factice. Ce troisième type d’invasion est probablement le plus vicieux et le plus dangereux.

Le devoir de la société musulmane — si elle veut survivre — est de résister à l’apostasie de quelque origine qu’elle soit et de quelque forme qu’elle apparaisse. Il ne faut pas lui laisser l’opportunité de se propager et de se répandre, comme se répand le feu dans la paille. »

Au nombre des expressions revêtues par l’apostasie, Youssef al-Qaradawi mentionne en outre « l’apostasie intellectuelle » dont les vecteurs sont les journaux publiés, les livres édités, les revues commercialisées, les débats diffusés, les émissions regardées, les coutumes mises à la une et les lois adoptées. Ce qui peut se résumer en la liberté d’expression, ici qualifiée d’hypocrisie. A quoi il ajoute le « nationalisme » laïque occidentalisé, qu’il qualifie de plus terrible encore que les guerres de colonisation, ainsi que le communisme.

Pour cet imam, comme pour beaucoup d’autres, s’il ne saurait être question de tuer un apostat qui ne professe pas son apostasie, mais tout au plus de lui appliquer un châtiment discrétionnaire, en plus de la mort morale qu’il subira, en revanche tout apostat professant ses opinions est soumis à la peine de mort en tant qu’il est un traître à la patrie et a fait allégeance à l’ennemi.

Et c’est là en effet qu’entre à nouveau en compte cette inextricable confusion entre le domaine religieux, duquel relève l’ummà et la notion de patrie islamique, exclusive de toute appartenance à un Etat particulier. Déserter l’islam revient à déserter son Etat, sa patrie, LA communauté. Or, souligne l’imam Youssef al-Qaradawi, aucun Etat constitué dans le monde, n’ouvre la possibilité à l’un de ses ressortissants, de changer de nationalité à sa convenance. Tout apostat de l’islam trahi donc son identité, son affiliation, son allégeance. Pire encore, il mène une guerre contre l’islam. Face à ce péril, tout laxisme dans la sanction de l’apostat prosélyte, est la porte ouverte à la zizanie, à la possibilité que soient fomentés des complots internes.

Sans envisager un seul instant la contradiction évidente qu’il y a dans sa démarche, d’un simple point de vue de la protection de l’identité de la France, des valeurs qui forment son socle, à commencer par la laïcité, la liberté d’expression, la liberté de conscience, le même imam écrit au président de la République, à la suite des attentats de janvier 2015, appelant la France et, plus largement, l’Europe à promulguer une loi protégeant le sacré et incriminant l’outrage des religions et des prophètes, c’est-à-dire une loi anti-blasphème, au demeurant quelque peu sollicitée également côté chrétien et plus spécifiquement catholique romain.

Sans envisager non plus la moindre contradiction au regard de la liberté de conscience et d’expression qu’il existe en Occident, ce même imam n’hésite pas non plus à justifier la condamnation à mort de Salmân Rushdî ou bien encore la fatwâ lancée contre Rashâd Khalîfah qui après avoir mis en cause la sunnah a déclaré que certains versets ne devraient pas se trouver dans le Coran (les deux versets à la fin de la sourate 9). Reste le problème de la confusion des crimes imputés à ces deux hommes. En effet, Si Youssef al-Qaradawi les cite dans une démonstration sur ce qu’est l’apostasie, l’ayatollah Khomeiny prononce sa fatwa contre Rushdî en vertu de la condamnation du blasphème. Le même Khomeiny, en tant que chiite, pouvant être considéré par Youssef al-Qaradawi comme un hérétique et, en tant que tel, étant passible de la peine de mort.

Salmân Rushdî : les versets sataniques (1988)

Salmân Rushdî : les versets sataniques (1988)

A l’évidence, le problème aujourd’hui rencontré par l’islam est évidemment le débat d’idées, la recherche théologique, philologique, scientifique, historique, sur tant de supports de diffusion qu’il est impossible pour la plupart des autorités des pays musulmans, de juguler son expression, y compris dans leurs frontières. Ce débat ébranle d’autant plus fortement l’islam que si l’on peut parler « d’inspiration par dieu » au sujet des rédacteurs de la torah, de « témoignage » au sujet des rédacteurs des évangiles, le coran est le produit d’une « dictée divine » et donc recèlerait la parole directe même du dieu des musulmans. On pourrait synthétiser cette différence majeure en considérant que le coran est aux musulmans, ce qu’est l’hostie consacrée aux catholiques. Ce qui évidemment réduit la possibilité de discussion à rien du tout puisqu’on ne discute pas la parole d’un dieu. On s’y plie et on obéit.

 

De ce fait, la répression de l’apostasie demeure d’une grande violence malgré l’inscription, par certains pays arabes, du principe de liberté religieuse dans leurs constitutions et par d’autres, comme l’Algérie, de la liberté de conscience et de la liberté d’opinion ou la Mauritanie, la liberté d’opinion, de pensée et la liberté d’expression.

Si l’on excepte le Soudan et la Mauritanie, les codes pénaux des pays arabes n’incluent pas de disposition sur l’apostasie. Ainsi, l’apostasie évidente et manifeste, par exemple, consistant en la non participation à la prière, sauf à ce que le coupable se repente et y participe à nouveau, est sanctionnée par la mort et privation des biens alors confisqués au profit du Trésor public.

Le code marocain sanctionne la personne qui amène un musulman à apostasier (ce qui vise directement les établissements chrétiens locaux), en revanche ne mentionne rien sur l’apostat lui-même. Cependant, tout musulman circulant à travers le pays pour inciter à l’abandon de l’islam au profit d’une autre religion, sera jugé après avoir été, au préalable, soumis à un examen de son état mental.

 

Il existe toutefois, une grande communauté d’accord sur la possibilité d’exécuter un apostat dans tous les pays pratiquant la peine de mort. A commencer par l’Arabie Saoudite qui pratique la décapitation au sabre. Les peines de flagellation sont également courantes, le nombre de coups de fouet, fussent-ils répartis sur plusieurs séances, risquant le plus souvent de provoquer de toute façon la mort.

En outre, chaque individu a le droit de saisir les tribunaux pour juger un apostat ou d’accomplir la sentence de mort édictée par une fatwa à l’encontre d’un blasphémateur ou d’un apostat. Cette disposition se base sur la prescription coranique instituant un devoir d’interdire le blâmable.

 

Le problème du traitement de l’apostasie et de l’apostat - entre autres problèmes -, découle de l’imbrication de deux droits, qui sont le droit positif, issu de la confrontation avec l’Occident, mais qui reste soumis aux injonctions religieuses du licite et de l’illicite, et le droit religieux, qui est la stricte interprétation de la révélation telle que codifiée par l’islam et figée dans le Xè siècle, époque à laquelle les portes de l’intihad (interprétation) ont été fermées, les écoles de droit ayant définitivement élaboré leur doctrine.

Meriam Yahia Ibrahim Ishag condamée à mort au Soudan, pour apostasie - Le monde Afrique - 23 juin 2014
Raif Badawi pourrait être rejugé pour apostasie - L'Humanité - 2 mars 2015

La condamnation pénale de l’apostasie se double de sanctions civiles, appliquées notamment dans le domaine du droit de la famille. Toute conversion d’un musulman à une autre religion provoque son changement de statut. La plupart des Etats de droit musulman appliquent ces sanctions.

 

Si un musulman abandonne sa religion, l’Etat le chasse de son travail, le dépossède de ses biens, le fait incarcérer. S’il en réchappe, il s’expose à la vengeance de sa famille que ce soit dans son pays ou hors de son pays s’il s’exile. La communauté religieuse à laquelle il adhère, en cas de conversion, ne lui est d’aucun secours, craignant elle-même, en l’aidant, de subir des représailles.

Considéré comme mort aux yeux de la loi, l’apostat voit son mariage dissout, la tutelle et la garde de ses enfants lui sont retirées et si les deux conjoints apostasient, leurs enfants leurs sont soustraits, l’important pour l’islam, comme pour les autres religions abrahamiques en fait, étant de conserver la main mise sur les enfants. Suivant les Etats, la femme non musulmane peut se voir attribuer malgré tout la garde de son enfant, mais pas au-delà de l’âge de sept ans, âge auquel il est censé avoir le discernement nécessaire en matière de religion et donc, opter pour l’islam.

En matière successorale, le droit musulman interdisant la succession entre musulmans et non-musulmans, l’apostat devient incapable d’hériter et seuls les héritiers musulmans bénéficient de la succession.

Si le droit musulman permet la constitution d’un legs testamentaire entre musulmans et non-musulmans, le fait d’apostasier peut changer très sensiblement cette disposition. Si l’Egypte a pu revenir sur les articles de loi prévoyant que l’apostat n’hérite de personne; ses biens acquis avant l’apostasie passant à ses héritiers musulmans et ses biens acquis après l’apostasie, au trésor public, le droit kuwaitien considère que les biens de l’apostat acquis avant comme après son apostasie reviennent à ses héritiers musulmans et, s’il n’en a pas, au trésor public. En outre, si l’apostat obtient une nationalité d’un Etat non musulman, il est considéré ipso-facto comme mort et ses biens sont dévolus à ses héritiers musulmans. Si l’apostat revient à l’Islam après l’obtention d’une nationalité d’un Etat non-musulman, ce qui reste de ses biens aux mains des héritiers ou au trésor public lui est restitué (Aldeeb, 2001).

Certaines nuances quant à la dissolution des mariages existent cependant puisque le doute existe quant à la possibilité d’apostasie féminine dans le seul but d’obtenir une dissolution. Ainsi, l’article 145 du Code de statut personnel kuwaitien précise-t-il que si la femme apostasie, le mariage n’est pas dissout. Cette disposition permet de fermer cette porte, jugée dangereuse, aux femmes.

 

Le timide processus démocratique à l’œuvre dans certains pays musulmans (Egypte d’avant Sissi ou Tunisie), malgré les difficultés, témoignent d’un désir des peuples à au moins voir respecter leurs droits et libertés sans que soit instrumentalisé l’islam à des fins politiques. Si la plupart des pouvoirs en place dans les Etats musulmans, continuent à s’appuyer sur la tradition religieuse, à des fins de légitimation, la population, de son côté, tout au moins en Egypte et en Tunisie, lutte pour que l’islam ne soit pas instrumentalisé dans la constitution à des fins de limitation de libertés publiques, dont la liberté religieuse.

 

Il n’en demeure pas moins que même les juristes les plus réformateurs se heurtent à la contradiction que leur impose leur religion, puisque dans l’islam, il est impossible de toucher à l’essence divine. Ce qui limite de fait la liberté de pensée ; pour un athée, au sens de non croyant, il n’existe aucune divinité.

Or, l’essence divine, comme l’essence d’un être, désigne le principe qui la constitue. A partir du moment où l’islam considère qu’on ne peut toucher à l’essence divine, cela signifie que l’islam a défini les contours de la divinité et lui a appliqué un certain nombre de caractéristiques, la première étant la réalité. Par essence, un non croyant considère que la divinité n’a aucune réalité. L’athéisme est donc illicite dans l’islam. De ce fait, il n’y a pas de liberté de conscience possible, d’une part, et l’apostasie pour absence de croyance risque de demeurer très longtemps - en fait tant que le coran ne sera pas désacralisé - un sujet de discussions insolubles, d’autre part.

Il n’en demeure pas moins que de plus en plus de musulmans profitent de leur installation en Europe pour apostasier et même s’organiser, quand bien même le mouvement de conversion à l’islam semble pour l’instant plus important.

Qu’il s’agisse de l’Europe ou des pays arabes, on peut noter également un gain de terrain par l’athéisme, quand bien même celui-ci ne s’affiche pas partout de la même façon. Toujours en Europe, on observe la recherche d’une certaine visibilité de la part des musulmans en rupture de ban, ce qui équivaut, pour certains, à un véritable suicide communautaire. D’autres préfèrent la discrétion mais n’en rejoignent pas moins des communautés sous-terraines pouvant compter plusieurs centaines de personnes qui nouent un rapport d’entraide pour faire face aux pressions et rejets de l’entourage. D’autres encore se lancent dans des actions publiques à vocation pédagogique. Ainsi, le 21 janvier 2007, un Conseil central des ex-musulmans est fondé en Allemagne, avant d’essaimer dans d’autres pays européens, dont la France (2013) et la Belgique (2011), ainsi qu’aux Etats-Unis. Qu’il s’agisse de conversion à une religion précise, d’affirmation de son agnosticisme ou de sa non croyance, tous ces apostats ont ceci en commun que même sur le sole européen, ils demeurent des cibles pour l’ummà qui ne connaît d’autres frontières que celles de sa religion.

http://www.exmusulman.org/

C.- Dans le christianisme

Dans la chrétienté, la criminalisation civile de l’apostasie a connu un coup d’arrêt quasi-radical avec la Révolution française. La laïcisation de la société ainsi que la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen dont les articles 10 et 11 permettent le libre exercice de toute religion ainsi que de la liberté d’opinion :

Art. 10. - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

 

Art. 11. - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Après les périodes de troubles ouvertes par l’instauration de la constitution civile du clergé, la suppression des ordres et ceux de la Terreur, Par décret du 18 septembre1794 (2 sans-culottide an II), la République supprime le budget de l’Eglise constitutionnelle et, par la loi du 21 janvier 1795 (2 pluviôse an III) affirme la séparation des cultes et de l’Etat :

« La République ne salarie aucun culte, ne fournit aucun local. La loi ne reconnaît aucun ministre. Interdiction de tout exercice hors de l’enceinte consacrée. »

Décret de l’Assemblée national [sic] qui supprime les ordres religieux et religieuses. Le mardi 16 février 1790. - Caricature anonyme de 1790

Décret de l’Assemblée national [sic] qui supprime les ordres religieux et religieuses. Le mardi 16 février 1790. - Caricature anonyme de 1790.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AD%C3%A9cret_de_l’Assembl%C3%A9e_nationale_supprimant_les_ordres_religieux.jpg

Le 21 février 1795 (3 Ventôse an III), la liberté de culte est rétablie par décret :

La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de salut public, de sûreté générale et de législation, réunis, décrète :

 

Art. Ier. Conformément à l’article 7de la déclaration des droits de l’homme, et à l’art. 122 de la constitution, l’exercice d’aucun culte ne peut être troublé.

Art. 2. La République n’en salarie aucun.

Art. 3. Elle ne fournit aucun local, ni pour l’exercice du culte, ni pour le logement des ministres.

Art. 4. Les cérémonies de tout culte sont interdites hors de l’enceinte choisie pour leur exercice.

Art. 5. La loi ne reconnaît aucun ministre de culte : nul ne peut paraître en public avec les habits, ornements ou costumes affectés à des cérémonies religieuses.

Art. 6. Tout rassemblement de citoyens pour l’exercice d’un culte quelconque, est soumis à la surveillance des autorités constituées. Cette surveillance se renferme dans des mesures de police et de sûreté publique.

Art. 7. Aucun signe particulier à un culte ne peut être placé dans un lieu public, ni extérieurement, de quelque manière que ce soit. Aucune inscription ne peut désigner le lieu qui lui est affecté. Aucune proclamation ni convocation publique ne peut être faite pour y inviter les citoyens.

Art. 8. Les communes ou sections de commune, en nom collectif, ne pourront acquérir ni louer de local pour l’exercice des cultes.

Art. 9. Il ne peut être formé aucune dotation perpétuelle ou viagère, ni établi aucune taxe pour en acquitter les dépenses.

Art. 10. Quiconque troublerait par violence les cérémonies d’un culte quelconque, ou en outragerait les objets, sera puni suivant la loi du 22 juillet 1791 sur la police correctionnelle.

Art. 11. Il n’est point dérogé à la loi du 2 des sans-culotides, deuxième année, sur les pensions ecclésiastiques, et les dispositions en seront exécutées suivant leur forme et teneur.

Art. 12. Tout décret dont les dispositions seraient contraires à la présente loi, est rapporté ; et tout arrêté opposé à la présente loi, pris par les représentants du peuple dans les départements, est annulé.

(Guillaume, 1804, p. 527-529)

Promoteur du décret, Boissy-d’Anglas, dans son rapport sur la liberté des cultes devant la Convention nationale, le 3 ventôse an III (21 février 1795) déclare :

« François Boissy d’Anglas » par François Dumont, l’Aîné (1751-1831), miniaturiste - Peinture sur ivoire. Musée du Louvre. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Droits réservés

« François Boissy d’Anglas » par François Dumont, l’Aîné (1751-1831), miniaturiste - Peinture sur ivoire. Musée du Louvre. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Droits réservés

http://www.photo.rmn.fr/archive/98-005943-2C6NU0SH2GXN.html

[…] « le législateur doit s’élever à toute la hauteur de la philosophie ; il doit contempler avec calme les agitations qui sont nées des opinions religieuses et leur influence terrible sur le sort de l’espèce humaine. Il doit apprécier avec sagesse ces exaltations de l’esprit qui, pendant un si grand nombre de siècles, ont été les puissances du m onde ; il doit discerner ce qui tend à les aigrir, à les rendre plus sombres, plus funestes à la société, de ce qui peut les calmer, les modifier, les éteindre même, ou les fondre dans des sentiments plus doux »

[…]

« Citoyens, le culte a été banni du gouvernement, il n’y rentrera plus ; vos maximes doivent être à son égard celles d’une tolérance éclairée, mais d’une indépendance parfaite : c’est une bonne police que vous devez exercer, parce que c’est la liberté tout entière que vous devez établir, et qu’elle n(‘est fondée que sur le maintien de l’ordre public. »

[…]

« Les cultes, quels qu’ils soient, n’auront de vous aucune préférence ; vous n’adopterez point celui-ci pour persécuter celui-là ; et, ne considérant la religion que comme une opinion privée, vous ignorerez ses dogmes, vous regarderez en pitié ses erreurs, mais vous laisserez à chaque citoyen la faculté de se livrer à son gré aux pratiques de celle qu’il aura choisie. »

(Guillaume, 1804, p. 519-523)

Reprenant certains termes de ce décret, la Constitution de l’an III, proclamée le 5 fructidor (22 août 1795), dispose que « Nul ne peut être empêché d’exercer, en se conformant aux lois, le culte qu’il a choisi. Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’un culte. La République n’en salarie aucun. »

 

La signature du Concordat avec le Saint-Siège, le 15 juillet 1801, pacifie les relations entre la France et la papauté et donc, de fait, avec le clergé. Cependant il institue les conditions d’un retour, effectif sous la Restauration, de l’Eglise catholique dans le domaine politique.

Charles X légifère même en matière pénale pour réintroduire le crime de blasphème et le sacrilège (cf. blasphème).

Stabilisée, la IIIè République entreprend un travail de laïcisation de longue haleine, jusqu’à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, du 9 décembre 1905, votée cent dix ans après la première loi de séparation. Bien qu’il n’en soit fait aucune mention directe, la loi de 1905 institue le principe de laïcité de l’Etat. Elle le désengage également financièrement.

Cette formule est reprise par la Turquie en 1937,l’Inde en 1948 et le Nigéria en 1960.

 

Enfin, la loi constitutionnelle du 4 août 1995 institue la laïcité dans l’article premier de la Constitution, ce qui de fait, assure la neutralité de la totalité des services publics de ce pays :

Article premier - La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

Protégés par la loi de la république, les apostats n’ont, en principe, aucune crainte à avoir puisque l’apostasie n’a aucune existence dans les droits civil et pénal. Cette liberté de culte ou d’athéisme, ne s’est pas acquise cependant sans payer le prix des pressions familiales et sociales. L’association humaniste du Québec rappelle à quel point il était mal vu, il y a à peine quelques décennies de cela, de ne pas faire baptiser son enfant. La famille pouvait alors être ostracisée et honnie. Attitude que l’on pouvait trouver également en Bretagne jusque dans les années 1960, alors que le clergé catholique y tenait encore le haut du pavé.

Loi de séparation des églises et de l’État. Page 1 - Archives Nationales - AE-II-2991

Loi de séparation des églises et de l’État. Page 1 - Archives Nationales - AE-II-2991

http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/archim/Pages/04816.htm

Elle ne s’est pas non plus répandue immédiatement dans tout le monde chrétien. Ainsi, par exemple, le très catholique Empire austro-hongrois va-t-il conserver une législation très nettement défavorable à l’apostasie. Avant 1868, il y était impossible de quitter impunément le christianisme pour se convertir, par exemple, au judaïsme. Toute incitation à quitter le christianisme tombait sous le coup de l’article 122 du Code criminel entraînant une peine pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

 

Surtout, elle ne s’est pas instaurée sans réaction violente de la part du Saint-Siège. Ainsi, le 8 décembre 1864, le pape Pie IX publie-t-il son encyclique Quanta Cura, véritable brûlot et condamnation sans appel contre l’évolution du monde moderne.

Le Syllabus Recueil renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint-Père le pape Pie IX , est publié le même jour.

 

Véritable charge contre la laïcité et la liberté de conscience et de culte ainsi qu’à la séparation du politique et du religieux, opinions monstrueuses qui s’opposent à la doctrine du salut mais encore à « l’éternelle loi naturelle gravée par Dieu dans tous les cœurs et à la droite raison » et cherchent à faire disparaître l’alliance et la concorde « entre le Sacerdoce et l’Empire, qui s’est toujours avérée propice et salutaire à la Religion et à la société », l’encyclique reprend nombre de déclarations des prédécesseurs de Pie IX et s’insurge en outre contre les moyens mis en œuvre qui coupent l’Eglise d’une partie de ses abondantes ressources, ou bien encore contre l’enseignement « impie », c’est-à-dire laïc, privant également cette institution de sa main-mise sur l’éducation. Les thèses complotistes, maintes fois énoncées par la papauté, trouvent ici leur pleine expression une fois de plus.

Cette encyclique se double, par l’intermédiaire du Syllabus, de la liste des considérations du pape relative à la qualification de toute opinion que l’Eglise catholique ne professe pas et qui, bien évidemment, ne représentent qu’une somme d’erreurs et de monstruosités.

L’encyclique Quanta cura, provoquant un effet d’entrainement de toute la réaction catholique à travers l’Europe, déclenche, par contrecoup, un fort courant anticlérical qui se manifeste, par exemple, dans le Kulturkampf allemand (1864-1878) ou suisse (1873). A Genève, ce mouvement aboutit à l’adoption d’articles de loi interdisant le culte extérieur, encore en vigueur aujourd’hui dans ce canton.

 

La laïcisation progressive des Etats occidentaux, celle aussi des Etats américains libéralise la société et permet la liberté de choix et de conscience, avec toutefois quelques restrictions concernant l’athéisme dont la reconnaissance et le respect semble toujours poser un certain nombre de problèmes et quelques lacunes dans la protection, par l’Etat, des citoyens athées.

 

La Déclaration universelle des droits de l’Homme marque aussi un virage dans certaines pratiques chrétienne, à commencer par l’ostracisme envers les apostats. Certains mouvements chrétiens n’en demeurent pas moins régulièrement dénoncés comme étant contraires à cette Déclaration, ce qui est le cas, par exemple les Témoins de Jéhova.

Modus vivendi, Caricature de Wilhelm Scholz dans le Kladderadatsch, n° 14-15 du 18 mars 1878 : Le pape et le chancelier veulent tous deux se faire lécher les bottes par l’autre, mais le souverain pontife demande à ne pas être dérangé et Bismarck en fait autant. - © Universitätsbibliothek Heidelberg

Modus vivendi, Caricature de Wilhelm Scholz dans le Kladderadatsch, n° 14-15 du 18 mars 1878 : Le pape et le chancelier veulent tous deux se faire lécher les bottes par l’autre, mais le souverain pontife demande à ne pas être dérangé et Bismarck en fait autant. - © Universitätsbibliothek Heidelberg

http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/klabismarck1890/0112?sid=5331adbb0a39f9bec500c9f679c287be

Dans ce groupe, en effet, l’excommunication des apostats est annoncée à la congrégation, les fidèles recevant alors pour consigne de cesser de les fréquenter. Avant 1974, il leur est en outre fortement déconseillé de leur adresser la parole ou même de les saluer. Les relations intra-familiales, de la même façon, doivent être limitées à leur plus simple expression et, si la personne excommuniée vit sous le même toit, il convient de cesser tout contact spirituel avec elle. Bien évidemment, la plus grande méfiance envers les apostats est de mise, afin que ceux-ci ne contaminent pas la congrégation comme une gangrène.

De manière générale, toute apostasie, la définition donnée à ce mot se restreignant parfois à une forme d’hérésie, dans ces diverses branches minoritaires du christianisme, tend à provoquer l’exclusion de celle ou celui qui en fait acte, toujours dans le souci d’évacuer tout risque de corruption et de contagion.

Toujours est-il que de nos jours encore, l’apostasie, pour l’Eglise catholique, relève du péché et surtout fait partie des actes qui « blessent l’unité » du corps catholique. Ce qui ne diffère en rien des appréciations musulmanes sur le sujet au demeurant. Le catéchisme romain, comme le Droit canon sont extrêmement clairs sur le sujet.

 

Plus symptomatique d’un vaste mouvement de fond dans la chrétienté, et plus singulièrement dans la chrétienté catholique, une apostasie silencieuse, pour une part, commence à inquiéter les institutions, qui ne peuvent que constater l’éloignement d’une très large majorité de la population, notamment dans les pays européens, du magistère et des dogmes édictés par le Saint-Siège.

 

La radicalisation, au cours de ces dernières années, du Vatican et de ses représentants, se heurte désormais frontalement à une action revendicatrice multiforme, que l’on ne peut réduire, malgré la plus forte visibilité que certains mouvements peuvent offrir, à quelques mouvements d’opinions.

 

En effet, on assiste à des campagnes organisées de ce qui s’appelle désormais, la débaptisation, dont la revendication première est la radiation totale des listes des baptisés.

Au nombre des mouvements actifs, on retrouve les mouvements LGBT, fatigués de devoir subir les assauts répétés d’un Saint-Siège débordé par ses affaires de mœurs et ses dérives financières.

 

Ainsi, en 2009, le 30 mars, 1 100 personnes demandent leur débaptisation avec pour mot d’ordre « pas en mon nom », en réponse aux propos du pape sur les homosexuels. Au-delà de la population homosexuelle, de nombreux athées manifestent alors de manière officielle, leur rupture avec l’Eglise. D’autant plus volontiers que celle-ci, en Argentine, reçoit de subventions en fonction du nombre de baptisés qu’elle affiche.

« Pas en mon nom » en Argentine (Mathilde Guillaume/Têtu)

« Pas en mon nom » en Argentine (Mathilde Guillaume/Têtu)

Les blessures de l’unité

817 De fait, « dans cette seule et unique Église de Dieu apparurent dès l’origine certaines scissions, que l’apôtre réprouve avec vigueur comme condamnables ; au cours des siècles suivants naquirent des dissensions plus amples, et des communautés considérables furent séparées de la pleine communion de l’Église catholique, parfois de par la faute des personnes de l’une et de l’autre partie » (UR 3). Les ruptures qui blessent l’unité du Corps du Christ (on distingue l’hérésie, l’apostasie et le schisme [cf. ⇒ CIC, can. 751]) ne se font pas sans les péchés des hommes :

Où se trouve le péché, là aussi la multiplicité, là le schisme, là l’hérésie, là le conflit ; mais où se trouve la vertu, là aussi l’unité, là l’union qui faisait que tous les croyants n’avaient qu’un corps et une âme (Origène, hom. in Ezech. 9, 1).

2089 L’incrédulité est la négligence de la vérité révélée ou le refus volontaire d’y donner son assentiment. «L’hérésie est la négation obstinée, après la réception du baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité. L’apostasie est le rejet total de la foi chrétienne. Le schisme est le refus de la soumission au Souverain Pontife ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis» (⇒ CIC, can. 751).

(Catéchisme de l’Eglise romaine)

Droit Canon :

 

Can. 751 - On appelle hérésie la négation obstinée, après la réception du baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité; apostasie, le rejet total de la foi chrétienne; schisme, le refus de soumission au Pontife Suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis.

 

Can. 1364 - § 1. L’apostat de la foi, l’hérétique ou le schismatique encourent une excommunication latae sententiae, restant sauves les dispositions du ⇒ can. 194, § 1, n. 2; le clerc peut de plus être puni des peines dont il s’agit au ⇒ can. 1336, § 1, nn. 1, 2 et 3.

 

Can. 1336 - § 1. Les peines expiatoires qui peuvent atteindre un délinquant, soit à perpétuité, soit pour un temps fixé d’avance ou un temps indéterminé, outre celles qu’une loi aurait éventuellement prévues, sont les suivantes:

1 l’interdiction ou l’ordre de demeurer dans un lieu ou un territoire donné;

2 la privation d’un pouvoir, d’un office, d’une charge, d’un droit, d’un privilège, d’une faculté, d’une faveur, d’un titre, d’une marque de distinction même purement honorifique;

3 l’interdiction d’exercer ce qui est énuméré au n° 2, ou de le faire dans un lieu ou hors d’un lieu donné; ces interdictions ne sont jamais sous peine de nullité;

4 le transfert pénal à un autre office;

5 le renvoi de l’état clérical.

§ 2. Ne peuvent être latae sententiae que les peines expiatoires énumérées au § 1, n. 3.

La même année, une campagne de publicité en faveur de l’athéisme met l’Espagne en émoi. Reprenant une initiative anglaise de 2008, en réplique aux publicités religieuses sur les bus de Londres l’Union des athées et libres penseurs espagnole entend faire campagne au moyen de publicité sur les bus. Albert Riba, président de l’union déclare :

« Nous lançons un message positif, détendu et joyeux en espérant qu’il pousse les gens à réfléchir. Nombreux sont ceux qui n’ont jamais entendu, ou seulement de très loin, parler d’autres alternatives de vie ; nous voulons “donner à penser”. »

(Source : Elodie Cuzin, journaliste, publié le 11 janvier 2009 sur Rue 89)

Une initiative qui déclenche la colère des entités religieuses qui ne voient aucun problème, en revanche, à mener de vastes campagnes publicitaires, à l’aide de moyens financiers très largement supérieurs et, nonobstant leurs propres invasions de l’espace public et des affaires publiques, n’hésitent pas à qualifier l’initiative de « laïcité radicale ».

 

En France, l’activisme des autorités religieuses musulmanes, orthodoxes, catholiques, évangéliques, d’une partie des autorités religieuses juives, sans oublier la condamnation des bouddhistes, au cours des débats entourant la loi dite Taubira, d’ouverture du mariage aux couples de même sexe, provoque également une riposte.

 

Non seulement des associations LGBT répondent aux évêques par une campagne d’apostasie, mais encore des citoyennes et citoyens n’adhérant à aucune association et tout à fait hétérosexuel-le-s font elles/ils acte public d’apostasie et créent-t-ils des blogs à cette occasion. Presses écrite, audio et audio-visuelle se font l’écho amplificateur de ce mouvement dont on ne connaît pas l’impact mais qui semble avoir inquiété quelques diocèses.

Stéphane Aurousseau : "j'ai effectué ma demande d'aposasie en 2005..."

Mariage pour tous : des associations LGBT répondent aux évêques de France - Campagne d’apostasie

Stéphane Aurousseau : j’ai effectué ma demande d’apostasie en 2005, à l’époque où le mariage pour tous était voté en Espagne, et où l’épiscopat espagnol tenait des propos homophobes ». Photo ER - Vosges Matin, 8 novembre 2012

A l’origine de ce vaste mouvement, la haine et l’appel au sang lancé par les mouvements catholiques incarnés par la figure de Virginie Merle, le mouvement de la Manif pour Tous et du Printemps Français, qui n’hésitent pas à appeler à l’insurrection populaire au nom de valeurs traditionnelles et chrétiennes de la France. L’attitude de la conférence des évêques de France menée par le cardinal Vingt-Trois, ainsi que les propos du cardinal Barbarin n’hésitant pas à assimiler homosexualité et zoophilie sans même être traduit devant les tribunaux pour injure à caractère homophobe posent à cette époque, le problème de la séparation de l’Eglise catholique et de l’Etat de manière on ne peut plus prégnante et attisent évidemment les velléités de scission définitive et officielle d’un certain nombre de baptisés qui jusqu’alors pratiquaient, pour beaucoup, « l’apostasie silencieuse », et abandonnent cette forme de détachement au profit d’un acte politique et militant proportionnée à l’assaut politique et militant de l’Eglise de France, soutenue par le Saint-Siège.

Plus proche de nous encore dans le temps, d’autres initiatives se font jour, cette fois en réaction à la campagne publicitaire de promotion du baptême initiée par l’église catholique vendéenne, jugée choquante, par quelques citoyens. Pour le groupe d’amis à l’initiative de cette nouvelle campagne de débaptisation, il convient d’opposer un athéise revendiqué et la défense de la laïcité à la présence de plus en plus envahissante des religions dans l’espace public français.

 

Beaucoup de demande de débaptisation sont également l’affirmation d’une rupture entre la ligne idéologique catholique et leurs aspirations sociales, tant sur le plan de la sexualité (homosexualité, port du préservatif, contraception) que de l’avortement, de l’aide au suicide ou de l’euthanasie, de la liberté d’expression et de blasphème, etc.

 

L’Italie elle-même connaît une recrudescence de demande de débaptisation de la part de ceux que l’on nomme les « sbattezzati ». Un article du 26 juin 2015, publié sur cafebabel.fr signale le fait que chaque mois, des milliers d’athées, d’agnostiques, d’aconfessionnels, envoient à leurs paroisses leur déclaration de l’abandon de la foi catholique ce qui, pour le Droit canon est un délit pénal. Or, la loi italienne reconnaît l’autorité de l’Eglise catholique sur ses citoyens.

Le Journal du Pays Yonnais - La Roche-sur-Yon : Ils ont dénoncé leur baptême

« Nous sommes un groupe d’amis qui avons fait cette démarche d’apostasie. La campagne d’affichage nous a convaincu de nous exprimer ». Choqués par la campagne de promotion du baptême, faite par l’Eglise catholique, certains citoyens ont voulu réagir et interpeller les baptisés sur la possibilité de quitter l’église […] Pour ce groupe d’amis, attachés à la laïcité, « la religion devient trop présente »

Source : Le Journal du Pays Yonnais - Publié le 8 avril 2015 par Stéphanie Hourdeau

A la source de leur mouvement, non seulement un choix religieux, mais encore un choix politique, que l’Eglise ne peut plus refuser depuis 1999.

« Savoir que l’on est baptisé n’est pas un problème » déclare Alession Paciello, chimiste de 28 ans débaptisé. « Cela se complique lorsque ce sacrement devient une brèche pour imposer les volontés politiques tordues d’une gérontocratie cléricale aux citoyens d’un autre Etat : l’Italie. C’est une ingérence, justifiée selon l’Eglise, par le fait que 96 % des Italiens soient baptisés, donc sous la juridiction spirituelle du Vatican. ne plus figurer dans cette multitude à travers la débaptisation est le seul instrument juridique que nous possédons ».

http://www.cafebabel.fr/style-de-vie/article/qui-sont-les-sbattezzati-les-debaptises-italiens.html

D’autres demandent leur débaptisation par refus d’une morale jugée hypocrite au regard du message qu’elle porte, par refus de la remise en cause de droits civils tels que l’avortement, la fin de vie, le mariage égalitaire, la condition féminine, l’homosexualité, le port du préservatif, la contraception, etc.

Cecilia Bacci, éditrice italienne de cafebabel, pour sa part, rappelle qu’elle n’a pas choisi d’être baptisée non de croire en quelque chose ou à quelqu’un.

Or, en Italie, les aides destinées aux confessions religieuses sont calculées sur la base du nombre de fidèles…

 

La problématique de la débaptisation, donc de l’apostasie, se dispute également devant les tribunaux, les apostats français demandant purement et simplement la radiation définitive de leurs données personnelles des registres de baptême.

Cette radiation est refusée évidemment par l’Eglise, qui se retranche derrière le caractère historique du baptême et donc du registre sur lequel il est inscrit. La commission nationale informatique et liberté se retranche derrière l’avis des tribunaux. Les tribunaux, pour leur part, se retranchent derrière l’avis des autorités catholiques et arguent que la simple inscription de l’apostasie du demandeur satisfait aux exigences de mise à jour des données.

 

Dans la mesure où la loi française ne reconnaît aucune valeur légale au baptême, non plus au demeurant qu’à l’apostasie, la tentation est grande, sur cette base, de considérer qu’effectivement, l’Eglise catholique, en mentionnant l’apostasie, a clarifié une situation et répondu à la requête de la personne qui demande à être radiée des effectifs de l’Eglise par ce moyen.

Le ministère de l’Intérieur et des Cultes, laissant cette situation perdurer, prend fait et cause, en laissant faire, pour l’Eglise catholique au détriment des citoyens qu’il est censé protéger, à la fois par méconnaissance de la réalité de la situation réelle de l’apostat au regard de sa situation vis-à-vis de l’Eglise, mais encore par crainte des réactions de cette même Eglise.

 

La procédure initiée par René Lebouvier est exemplaire des limites imposées par l’Eglise catholique à l’Etat français.

Dans un premier temps, la demande, par René Lebouvier, d’occultation des données le concernant dans le registre de baptême sur lequel il a été inscrit est acceptée par le tribunal le 6 octobre 2011. Le jugement rendu est le suivant :

« En application de l’article 9 du Code Civil, chacun a droit au respect de sa vie privée et les juges peuvent prescrire toute mesure propre à empêcher ou à faire cesser une atteinte à l’intimité de la vie privée.

 

Il est constant que la notion de « vie privée » au sens de l’article 9 du Code Civil comprend toute information relative à la personne.

 

En l’espèce, le fait d’avoir été baptisé par l’église catholique est un événement intime constituant une information personnelle sur un individu, en dehors de toute considération sur le fait que ce baptême révèle ou non une appartenance ou une pratique religieuse. Dès lors, cet événement relève de la protection de l’article 9 du Code Civil. L’existence d’une mention de ce baptême sur un registre accessible à des personnes tierces à l’individu concerné, même si ce registre n’est pas consultable par tous, constitue en soi une divulgation de ce fait qui porte par conséquence atteinte au respect de la vie privée de l’intéressé.

 

Il est dès lors superfétatoire de répondre aux moyens fondés sur les dispositions de la loi du 6 janvier l978 relative à l’informatique et aux libertés. »

L’évêque de Coutances fait appel de ce jugement devant le tribunal de Caen, lequel rend un avis contraire, considérant que figurer sur un registre de baptême ne porte aucune atteinte à la vie privée, les registres n’étant pas publics, ne pouvant être consultés que par des personnes tenues au secret. Seule une divulgation fautive, dans le but de déconsidérer la personne ou de provoquer la discrimination à son égard pourrait modifier l’avis de la cour sur le sujet

La cour considère en outre, en l’espèce, que la loi n° 78-17 modifiée du 6 janvier 1978, relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés est parfaitement respectée, dans la mesure où l’évêché de Coutances a pris en considération la demande de René Lebouvier et a actualisé les données le concernant sur ses registres, en indiquant en marge son apostasie et la date de la demande de celle-ci. En outre, René Lebouvier a reçu une photocopie prouvant cette modification, l’inscription du reniement de son baptême et sa volonté de ne plus se reconnaître membre de l’Eglise catholique.

« Si bien que sont contenus en l’espèce dans un même document, et la relation d’un fait dont les représentants légaux de M. L… ont pris l’initiative (le baptême de leur fils en juin 1940) et celle d’un acte de volonté personnel de l’intéressé (la mention de reniement de mai 2001 dans les termes qu’il avait sollicité). Ainsi la liberté de M. L… de ne pas appartenir à la religion catholique est elle respectée sans qu’il y ait lieu à effacement ou correction supplémentaire du document litigieux. En outre, le registre des baptêmes qui ne concerne que des membres de l’église catholique (représentants du mineur baptisé, parrain, marraine, prêtre) ne peut être communiqué qu’a des ministres du culte et à l’intéressé et il n’est pas accessible à des tiers. Enfin, s’il ressort des pièces du dossier que dans un autre diocèse (Tulle), les noms figurant sur le registre paroissial ont bel et bien été effacés à la demande de la personne baptisée, l’évêque de Tulle a attesté le 15 mars 2013 qu’il s’agissait d’une erreur de la chancellerie de son évêché. Il ne s’agit donc pas d’un événement démonstratif d’une évolution de la doctrine de l’église catholique transposable au cas d’espèce. C’est pourquoi le jugement déféré doit être infirmé sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soutenus par les parties contestantes sur le fondement des lois du 9 décembre 1905 et du 15 décembre 1923 et de l’instruction générale de l’état civil. »

Le recours en cassation de René Lebouvier est un échec quant à la Cour européenne des Droits de l’Homme saisie sur le sujet, elle se déclare incompétente pour choisir entre le droit canon et la loi des hommes, sans motiver sa décision alors même qu’elle doit garantir la liberté de pensée, de conscience et de religion, dont celle de ne pas adhérer à une religion et mettre à la charge des Etats contractants, un devoir de neutralité et d’impartialité. L’association La Libre Pensée souligne, à cette occasion, la curiosité que constitue l’appui, par un Etat laïque, dans lequel règne la séparation des Eglises et de l’Etat, fourni à l’Eglise catholique.

René Lebouvier dans la salle d'audience du Tribunal de Caen pour son procès en Cour d'Appel. Cet habitant de la Manche, libre penseur âgé de 71 ans, demande a être effacé du registre de baptême. La cour de cassation vient de lui donner tort. | Jean Yves DESFOUX - http://www.ouest-france.fr/normandie/fleury-50800/inscrit-sur-les-registres-de-bapteme-rene-lebouvier-le-restera-2997825

Les points qui sont laissés de côté et sur lesquels aucun jugement n’est rendu dans cette affaire, ne sont pourtant pas négligeables.

 

Le premier point consiste en ce fait que la loi a reconnu le droit pour une association, dont le fonctionnement idéologique dépend d’un Etat étranger, que l’on peut qualifier sans problème de totalitaire et masculiniste (le Pape François étant en outre, comme ses prédécesseurs, formellement convaincu que les femmes sont naturellement inaptes à exercer le pouvoir), à posséder une liste des coupables de délit d’opinion. En effet, il convient de rappeler ici que l’apostasie constitue un délit pénal pour le Saint-Siège (nous parlons là de l’Etat) et ceux qui y sont soumis (c’est-à-dire de tous les catholiques).

Plus ironique, l’église catholique romaine, et plus spécifiquement le Saint-Siège, revendique pour son bénéfice, une interdiction de tenue de registres de délit d’opinion par les autres Etats :

§ 2499 « La morale dénonce la plaie des états totalitaires qui falsifient systématiquement la vérité, exercent par les médias une domination politique de l’opinion, " manipulent " les accusés et les témoins de procès publics et imaginent assurer leur tyrannie en jugulant et en réprimant tout ce qu’ils considèrent comme " délits d’opinion »

(Catéchisme catholique romain)

Or, il est désormais de notoriété publique que le Saint-Siège falsifie régulièrement la vérité (il suffit de rappeler les nombreuses affaires de pédophilie, la collusion avec la maffia, etc.) et n’entend pas se soumettre, le plus souvent, aux injonctions même de l’ONU, où il a siège d’observateur (affaires de pédophilie notamment). On peut considérer même que la falsification est systématique si l’on est parfaitement athée au sens de totalement incroyant en la moindre divinité. Il n’est qu’à également voir la fascination que Monsieur Bergoglio exerce sur les médias et l’ensemble des déclarations extrêmement discriminatoires qu’il ne se prive pas d’y faire. Quant au reste, l’histoire de l’église catholique romaine, y compris récente parle d’elle-même. La morale devrait donc dénoncer le Saint-Siège et le débouter de ses prétentions à la tenue de listes de citoyens dont il considère qu’ils sont coupables de « délit d’opinion ».

 

A ce titre, une demande d’occultation totale ne semble pas vraiment irréaliste ni indigne de l’intérêt d’un Etat laïque et démocratique supposé protéger ses citoyens, et donc, interdire la tenue de telles listes.

 

Deuxième point, la demande d’occultation des données répond à un fait précis là encore. En effet, s’il est possible de considérer que le fait de mentionner l’apostasie représente la réalité de la situation pour autant, tel n’est pas le cas. L’apostasie ne retire pas l’apostat de la liste des catholiques. Elle ne fait que suspendre les bénéfices que l’apostat peut en retirer (bénéfices, évidemment, du point de vue du corps ecclésiastique catholique).

« L’acte juridique et administratif d’abandon de l’Église ne peut pas constituer à lui seul un acte formel de défection au sens du Code de Droit Canonique, puisque pourrait subsister la volonté de persévérer dans la communion de la foi »

(Conseil pontifical pour les textes législatifs, §3)

Renforcé par :

« Le lien sacramentel d’appartenance au Corps du Christ qui est l’Église, donné par le caractère baptismal, est un lien ontologique permanent, et aucun acte ou fait de défection ne le fait s’évanouir »

(Conseil pontifical pour les textes législatifs, §7)

Demander de supprimer la donnée d’une adhésion somme toute contrainte (car non sollicitée de la part du nourrisson) à non seulement une religion mais encore l’idéologie qui va avec (régulièrement rappelée par l’injonction d’obéir au magistère (cf. le dernier rappel en date dans l’encyclique Lumen Fidei) et l’ensemble des actions politiques menées par le Saint-Siège (dont très peu de catholiques sont citoyens), sans contestation possible va évidemment à l’encontre de ce calcul de l’église catholique romaine. En conséquence, la mention de l’apostasie ne répond que partiellement à la réalité de la situation consistant à demander l’occultation de l’acte de baptême en tant qu’il est une affiliation non désirée à une organisation relevant, en France, du monde associatif cultuel et surtout d’une volonté clairement exprimée de n’être plus répertorié au nombre des catholiques. L’apostat demeure un catholique considéré par l’institution comme momentanément suspendu. Et c’est très différent. Ce qui revient à considérer que la demande de ne plus être considéré comme membre de cette Eglise n’est pas acceptée et qu’en fait, l’avis du demandeur, le libre exercice de retrait qu’il devrait lui être possible d’exercer, notamment en France et au terme de la loi française, ne sont d’aucune importance, d’aucune validité et qu’il ne convient en aucun cas de respecter la liberté de l’individu dans son choix face à une religion, contradictoirement à ce qui est inscrit dans la Constitution française, comme dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme ratifiée par la France. L’apostat demeure ainsi contre son gré et contre la réalité de la situation telle qu’il l’envisage, comptabilisé dans les effectifs de l’Eglise catholique.

 

De ce fait, l’attitude des associations diocésaines consiste à se mettre hors la loi puisque l’article 40 de la loi du 6 juillet 1978 dispose que «Toute personne physique justifiant de son identité peut exiger du responsable d’un traitement que soient, selon les cas, rectifiées, complétées, mises à jour, verrouillées ou effacées les données à caractère personnel la concernant, qui sont inexactes, incomplètes, équivoques, périmées, ou dont la collecte, l’utilisation, la communication ou la conservation est interdite. »

 

Dans la mesure où quelqu’un précise qu’il ne veut plus être comptabilisé au nombre des catholiques et qu’en conséquence il demande sa radiation pure et simple, son acte de baptême devrait être effacé ou occulté, afin de répondre à la réalité de la situation qui est la sienne, non à la réalité idéologique de l’église catholique romaine. Ce que le jugement rendu dans le cas de René Lebouvier a reconnu, c’est la réalité idéologique et la primauté du droit de l’église catholique romaine, ni plus ni moins, donc par extension la validité en France, de son dogme, du droit canon et de l’existence du dieu des catholiques contre l’intérêt d’un citoyen français athée.

 

On peut objecter que c’est piégeux, puisque faire droit à la demande de la personne qui requiert sa radiation (donc l’apostat) risque de faire reconnaître la même validité.

A ceci on peut cependant objecter que si le bien fondé des allégations de l’église catholique n’était pas reconnu, l’occultation serait exigée dans toute sa rigueur et le droit s’appliquerait envers les associations diocésaines comme envers n’importe quelle autre association. Tel n’a pas été le cas. Lorsque ces associations objectent par le fait historique, n’importe quelle autre association peut en faire de même. Tout n’est-il pas histoire ? Comment les historiens pourront-ils étudier dans toute leur vérité les listes commerciales si l’on en élimine tous les inscrits ? Il y a donc deux poids, deux mesures. Ceci parce que les religions ont imprimé leurs marques, que beaucoup éprouvent à leur égard de la déférence et que surtout, il ne faut pas les heurter car elles sont extrêmement sensibles et susceptibles de troubles graves à l’ordre public, ainsi qu’elles l’ont prouvé en 2012 et surtout 2013, lors des discussions de la loi Taubira, contrairement à leurs victimes.

Si la loi reconnaît la validité des arguments d’un Etat étranger concernant la vie de ses propres citoyens, alors la porte est ouverte à toutes les demandes en la matière et à l’introduction d’éléments de droits étrangers dérogatoires dans la législation française. Accepter l’exception catholique, c’est accepter, potentiellement, l’exception de la halaka et celle de la charî‛a.

 

De surcroît, ce dogme, cette idéologie et le droit canon permettent ce que l’on appelle une appropriation intégrale d’une personne qui ainsi privée de la moindre possibilité de reprendre une liberté qui lui a été déniée dès sa naissance, tant le baptême suit assez rapidement celle-ci, n’a plus aucun recours. Il demeure quelque chose, ici, de l’esclavage.

 

Troisième point : l’affirmation selon laquelle aucune information n’est donnée à des membres extérieurs à l’Eglise sur ces fameux registres. On peut déjà remarquer que dans un premier temps, ainsi que les citoyens sont l’Etat, les catholiques sont cette Eglise. La probité, qui peut être discutée, de l’institution ne saurait être retenue comme un argument favorable au maintient de ce fameux secret. Enfin, l’actualité très récente infirme totalement l’affirmation de protection des données personnelles puisqu’un citoyen français, Thomas Bores, qui raconte ainsi son aventure sur son blog :

Quand je suis arrivé à Berlin, j’ai dû m’inscrire au Bürgeramt, c’est la procédure normale et obligatoire pour tout nouvel arrivant. Lors de l’inscription, il vous est demandé votre religion. Étant Athée convaincu et n’ayant jamais eu affaire à l’église à part pour mon baptême (qui n’était pas de mon fait), j’ai coché la case “Sans confession”. Quelques mois plus tard, je reçois, un questionnaire de la Kirchensteurstelle de Berlin (le bureau des impôts sur le culte) qui me demande en gros si je suis bien sûr d’être athée (catéchisme ? non, mariage religieux ? non, etc..). En gros, je confirme bien que, je suis sûr et certain d’être Athée. Je trouve ce formulaire très intrusif, mais je me dis qu’au moins maintenant ils vont me laisser en paix. Grave erreur.

 

Janvier 2015 : je me suis fait voler mon vélo en décembre, je viens d’en racheter un nouveau, grosse dépense, je vérifie mon compte courant. Et là surprise : il manque presque 550 € sur mon salaire. Je pense à une erreur de Lohnsteuerklasse comme cela m’est déjà arrivé auparavant. J’envoie un courriel à la personne qui s’occupe des salaires dans mon entreprise. Elle m’apprend que je paye dorénavant l’impôt sur le culte et que j’ai eu un rappel sur l’année 2014. Mon cœur se serre, je transpire à grosse gouttes, pour avoir déjà été confronté à la bureaucratie allemande, je sais que je me lance dans une des plus grandes courses d’endurance de ma vie.

Je prends mon courage à deux mains et j’appelle le Finanzamt de mon Bezirk (arrondissement) en leur demandant de corriger au plus vite cette erreur. C’est alors que commence mon chemin de croix, si je puis dire ainsi, avec la bureaucratie allemande.

[…]

Je sens que le dénouement approche, je me lance, j’appelle l’erzbischöfliches ordinat berlin pour avoir le fin mot de l’histoire. C’est alors que j’apprends terrifié que le diocèse de la ville ou je me suis fait baptiser en France a envoyé sur demande de l’église catholique de Berlin un certificat de baptême et que par conséquent, selon la loi allemande, je suis redevable de l’impôt sur le culte. Impossible de récupérer mon argent, ils m’ont eu. Ainsi l’église catholique française, passant outre la directive européenne 95/46/CE sur la protection des données personnelles, envoie sur simple demande nos données personnelles, sans nous en informer au préalable, à l’église catholique allemande pour nous soutirer de l’argent.

 

L’église catholique allemande mène donc en ce moment des enquêtes sur les ressortissants étrangers, en particulier français, pour essayer de leur faire payer l’impôt sur le culte. Comment font-ils exactement, pour récupérer aussi facilement les informations de l’étranger, je ne sais pas, mais ça fait froid dans le dos. C’est choquant, surtout pour nous Français, élevés dans un état laïque.

 

Les questions que je me pose :

- L’église française peut-elle ainsi outrepasser la directive européenne 95/46/CE sur la protection des données personnelles, peut-elle être poursuivie?

- N’est ce pas une forme de dumping ? Comment l’église allemande peut-elle ainsi prélever quasiment 600 €, sans informer la personne concernée au préalable ?

- Mon baptême français est-il valide en Allemagne ? Sachant que la relation Église/État est différente ?

 

Apparemment, la seule solution pour éviter cette mésaventure serait de demander à se faire désinscrire des listes de baptême en France. Ce qui est en cours dans mon cas. Je ferai une mise à jour de cet article quand j’aurai terminé la procédure, si j’y parviens !

 

Si vous êtes déjà dans mon cas, vous pouvez faire une croix sur ce que vous avez déjà payé. Par contre, pour arrêter de verser mensuellement l’impôt sur le culte, il faut courir au Amtgericht (tribunal) le plus proche et faire une Kirchenaustritt, ce qui coûte 30 € à Berlin.

 

Cette communication intempestive - mais tout à fait logique du point de vue de l’Eglise - provoque une action du député Pierre-Yves Le Borgn’, délégué aux Français à l’étranger, à l’adresse du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, auquel il écrit le 11 février 2015, dénonçant la violation de la directive européenne 95/46 CE sur la protection des données personnelles. dans le même temps, une pétition est lancée par Thomas Bores. Sans préjuger des résultats de cette consultation, il est fort probable qu’il sera opposé aux demandeurs le fait que, selon cette directive, le traitement des données est licite « s’il est nécessaire au respect d'une obligation légale à laquelle le responsable du traitement est soumis », ce qui est le cas de la perception de l’impôt en faveur des cultes en Allemagne.

De ce fait, l’inscription sur les registres de baptêmes peut bel et bien constituer un dommage pour toute personne baptisée à un âge qui lui rend impossible la formulation du moindre avis et qui ne se sent pas appartenir à l’institution, sans penser à ce que cette inscription a un impact définitif sur son existence.

Le cas de Thomas Bores est donc emblématique en ce qu’il y a dommage certain dans la mesure où le fait d’avoir été baptisé fait que cet homme doit aujourd’hui payer un droit en faveur de l’institution cléricale allemande et surtout, a permis de constater que l’institution ecclésiastique en principe française, s’autorise à délivrer une information soit disant confidentielle à des tiers : le clergé allemand, l’employeur de Thomas Bores et donc l’administration fiscale, l’ensemble de ces personnes et institutions relevant d’un Etat étranger. On peut se demander légitimement jusqu’où va ce type de complaisance et jusqu’où cette institution est prête à collaborer et avec qui. Sans compter, évidemment, la possibilité que ces registres tombent entre d’autres mains, la vie n’étant pas un long fleuve tranquille.

Quoi qu’il en soit, l’association diocésaine qui a divulgué cette information a contrevenu très directement à l’article qui dispose que « Toute personne physique a le droit de s’opposer, pour des motifs légitimes, à ce que des données à caractère personnel la concernant fassent l’objet d’un traitement » (Loi du 6 janvier 1978 modifiée, art. 38). Visiblement, la personne en question n’a pas été consultée sur le traitement qui a été fait de cette information si bien protégée qu’est son baptême et l’acte qui en a été rédigé.

La lettre de Pierre-Yves Le Borgn’ (député PS des Français à l’étranger) adressée à Laurent Fabius.  (FRANCETV INFO)

La lettre de Pierre-Yves Le Borgn’ (député PS des Français à l’étranger) adressée à Laurent Fabius. (FRANCETV INFO)

Quatrième point : le baptême, tel que défini par l’église catholique romaine, suppose une adhésion du néophyte. Le dévoiement de la pratique est évident depuis plusieurs siècles, ceci à des fins de garantir un socle d’adhérents à la chrétienté. Très clairement, il y a donc là un problème que le Saint-Siège n’a visiblement pu résoudre autrement qu’en imaginant une responsabilité des adultes prévalant, en ce cas, sur l’incapacité intellectuelle du nourrisson à adhérer en pleine connaissance de cause, à une institution qui ne peut quand même pas être assimilée, y compris sous la forme de ses associations diocésaines en France, à l’amicale des joyeux boulistes de Pimprenelle-sur-Mimosa.

 

En conséquence, la démarche des personnes demandant leur radiation avec occultation totale de l’acte, des listes baptismales est loin d’être totalement anecdotique et infondée. En outre, loin de considérer que demander l’occultation des données personnelles consistant en un baptême validerait cet acte et l’institution, on peut considérer qu’il s’agit d’une demande de protection par l’Etat du citoyen, puisque, contrevenant à la loi française et à la propre exigence de son autorité, l’association diocésaine détient une liste des délits d’opinion de ce pays et n’hésite pas à divulguer des informations à des Etats étrangers (Saint-Siège et, dernièrement, Allemagne, sans exclusive puisque d’autres informations à ce sujet pourraient apparaître un jour ou l’autre à la surface).

 

Il est possible, également, de trouver coté catholique, l’argument concernant les registres d’Etat civil et leur assimilation à des registres baptismaux. On peut rappeler que ces registres ne servent pas à l’inscription d’une personne à une idéologie, mais simplement la reconnaissance d’une naissance, d’un sexe biologique apparent, d’une filiation et d’une nationalité. Ils ne préjugent en rien de la religion, de l’appartenance politique, non plus que des préférences sexuelles. Ce qui est très différent du baptême qui inscrit le baptisé dans un courant idéologique et politique. Idéologie que l’on peut qualifier au demeurant de totalitaire, puisque l’église catholique romaine dispose que le baptisé appartient, du fait de cet acte, définitivement à une communauté de conscience et idéologique (et non à une communauté nationale), le contraignant à une subordination totale, corps et esprit, à sa doctrine, laquelle est exprimée par un magistère promulgué depuis un Etat étranger aux institutions totalitaires et masculinistes. Or ceci engage les baptisé-e-s dans tous les actes de leur vie y compris dans leur sexualité, leur vie familiale, leur vie sociale, leur vie intellectuelle, leurs opinions politiques et sociales exprimées par le Saint-Siège en leur nom, etc.

Pour l’anecdote, on pourra également remarquer que les registres d’Etat civil n’ont jamais comporté aucun feuillet relié volontairement à l’envers, pour signifier « l’infamie de la bâtardise ». En effet, la plupart des actes de naissance des enfants bâtards, sous l’Ancien régime, sont facilement repérables car rédigés à l’envers sur les feuillets des registres baptismaux.

CONCLUSION

L’apostasie aujourd’hui, en ce qui concerne le judaïsme et le christianisme, si elle pose encore des problèmes qui sont loin d’être négligeables sur le fond et au regard de ce que l’évolution des pensées, de la société, de la science et des mœurs, est au XXIè siècle, ne se solde plus, heureusement, par la mort, l’emprisonnement et tout un ensemble de peines civiles, civiques et concernant la famille. Ce qui est loin d’être le cas pour l’islam, qui continue à pratiquer la rétorsion et n’hésite pas à employer la peine de mort, notamment en Arabie Saoudite où le blogueur Raif Badawi risque l’exécution capitale pour apostasie. On mesure mieux à cette aune, ainsi qu’à celle du traitement infligé aux femmes, à quel point le discrédit frappe le Conseil des droits de l’Homme - autorité morale de l’ONU - avec la nomination de cet Etat à la tête de son groupe consultatif (conseil qu’il n’a rejoint qu’en 2013, qui plus est).

 

Quelles que soient les concessions de ces religions, et plus particulièrement des religions chrétiennes et musulmanes, il faut bien être conscient que l’apostasie, comme l’athéisme, comme l’homosexualité, etc. ne seront jamais que tolérées par celles-ci, dans la mesure où face à elles s’élèvent des pouvoirs politiques laïques suffisamment forts et déterminés pour protéger la liberté d’opinion et les libertés individuelles. Ce qui est de moins en moins le cas. En situation de pouvoir, chacune de ces religions retrouve ses réflexes normatifs, coercitifs et excluants. On a pu constater que même en France les apostats ne sont pas à l’abri et ce, malgré une laïcité jusqu’ici considérée comme étant la plus avancée en Occident. L’autorisation donnée à l’Eglise catholique de conserver en toute impunité des listes de délit d’opinion est, de fait, un signal fort qu’il ne faut pas sous-estimer. D’autant que cette institution n’hésite pas à diffuser, de surcroît, les informations qu’elle détient, dès lors que cela sert ses intérêts.

En fait, l’Eglise catholique, depuis 1905, a obtenu tellement de remaniements de la loi de Séparation, laquelle ne prévoyait rien concernant l’islam, qui plus est, que la laïcité est redevenue un combat qu’il faut porter haut et fort, contre des doctrinaires religieux que rien ne semble plus pouvoir arrêter dans leurs revendications et leur capacité à réduire les progrès sociaux et démocratiques dont nous jouissions jusqu’à présent. Il est vrai que toute situation de crise produit des réflexes de repli et de retour à la pensée magique, qui sont éminemment favorables aux religions quelles qu’elles soient.

 

Négliger à ce point ce que représente véritablement l’apostasie pour tous les mouvements religieux, est faire preuve d’une totale méconnaissance à la fois de leur fonctionnement, mais aussi de ce que leur histoire et leur doctrine nous apprend de manière plutôt criante d’évidence.

 

L’apostasie ne fait pas que réduire l’unité qui est le ferment de leur résistance à ce qui n’est pas chacune d’entre elles et de leur puissance. Elle en réduit aussi le nombre des adeptes.. Il ne faut jamais oublier que chacune de ces religions prétend détenir l’ultime Vérité. Ce que rappelle fort bien le début de la première phrase de l’article 817 du catéchisme romain cité plus haut : « De fait, dans cette seule et unique Église de Dieu… ». Cette phrase est applicable à l’islam qui considère que toute personne naît musulmane, certaines d’entre elles se fourvoyant par la suite, mais parce que dieu en a ouvert la possibilité en traitant avec Satân, dans d’autres religions (le paganisme étant exclu de toute espèce de tolérance), l’agnosticisme ou l’athéisme.

 

Chacune de ces religions, comme les autres, comme les Etats, revendique la possession des nouveaux nés et coutumièrement, on le voit et on l’entend chaque jour, l’assignation à religion est quasi réflexive partout. Qui dit Arabe pense musulman, en oubliant les Arabes chrétiens, les athées, etc. Qui parle d’un Occidental l’assigne au christianisme. Qui parle d’un Asiatique l’assigne au bouddhisme. Autant d’abus de pensée et de langage, d’expression d’un impensé culturel dangereux, devient confondant lorsque l’on se rend compte de ce que nous vivons tout de même au XXIè siècle.

En outre, chacune de ces religions a pour devise le fameux « croissez et multipliez », injonction divine à multiplier sa population, dans le but d’en faire une force de combat. Car il s’agissait bien de cela à l’origine, comme aujourd’hui encore : disposer de bras armés pour assurer possession du territoire, puissance et domination.

De ce fait, on comprend mieux la radicale impossibilité, par l’Eglise catholique notamment, d’accepter l’idée même d’occulter les données concernant un apostat, ce qui ferait disparaître définitivement la personne en question de ses statistiques et du nombre d’adeptes qu’elle revendique, avec assez souvent, à la clé, une manne financière dont ses principes spirituels de pauvreté et de détachement des biens de ce monde, ne parviennent pas à la désintéresser.

 

La figure de l’apostat, pour ces religions peut être considérée comme le miroir de leurs intrinsèques faiblesses tant la peur de la contagion, du scandale et la capacité à développer des thèses complotistes à la limite du surréaliste parfois, est présente dans leurs discours. Sa condamnation et donc, par là même, la reconnaissance d’une altérité, fut-elle redoutée, conforte, voire renforce, l’identité du groupe, mais affirme à l’inverse la prise de conscience et l’affirmation de « soi-même » par le marginal (ici l’apostat). Cette affirmation se manifeste aujourd’hui par des communiqués de presse, des blogs, des pages ouvertes sur des réseaux sociaux, au grand dam d’autorités religieuses qui préfèreraient de loin le secret permettant de juguler tout effet d’entraînement.

 

Oublier le prosélytisme (bien moins virulent en ce qui concerne la religion juive), la volonté de conquête, la terrible persuasion qu’ont ces religions de détenir LA vérité, ne pas mettre tout en œuvre, particulièrement en France, la République ayant été la grande initiatrice du progrès extraordinaire que constituait la laïcité et la liberté d’opinion, pour protéger celles et ceux qui ne veulent plus y participer, qui veulent en changer, qui les dénoncent, relève aujourd’hui non pas de la simple négligence, mais de la cécité volontaire et de l’abandon des plus faibles au profit des plus menaçants.

Ce sont les reculs successifs des démocraties laïques, du principe même de laïcité, le plus souvent par lassitude, par profonde méconnaissance de ces doctrines, mais aussi par crainte, qui rappellent le terrorisme de ces idéologies qui s’affirment universalistes et de paix, mais sont essentialistement totalitaires, excluantes et violentes, même si deux d’entre elles aujourd’hui, n’ont plus le pouvoir d’exercer une violence autre que sociale, politique, psychique et morale.

Face à ces archaïsmes totalitaires, de plus en plus d’apostats et de candidats à l’apostasie, affirment désormais leur acte et lui donnent un caractère militant et politique opposant le sacré de la liberté de pensée, de la laïcité, d’aimer - pour certain-e-s - une personne de même sexe, à l’intransigeance dogmatique des religions agitant l’étendard d’écritures qu’elles définissent comme sacrées et de la sacralité de leurs sacrements. D’autres, plus ou moins discrètement, suivant le contexte, se convertissent simplement à une autre religion que leur religion d’origine, pour l’instant encore sans trop de conséquences pour eux/elles et leurs familles dans les pays Occidentaux.

Dessin de Gabriele Galantara (1865-1937) - Der Wahre Jakob, 21 mars 1905, n° 487 - © Universit¨tsbiblithek Heidelberg

Dessin de Gabriele Galantara (1865-1937) - Der Wahre Jakob

21 mars 1905, n° 487 - © Universit¨tsbiblithek Heidelberg

http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/wj1905/0072

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Alfred Morabia - Le ğihād dans l’islam médiéval ; Albin Michel, 1993

 

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Farhat Othman - Ces tabous qui défigurent l’islam, T. II L’apostasie et l’homosexualité ; L’Harmattan, 2015

 

Ibn Khaldoun - Les prolégomènes (Muqaddima) ; traduits en français et commentés par W. Mac Guckin de Slane, première partie, 1863. Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, bénévole, dans le cadre de la collection : Les classiques des sciences sociales http://classiques.uqac.ca

 

Abû al-Fidâ’ ‛Ismâ‛îl ben Kathîr - L’interprétation du coran (texte et explications), traduit en français par Ahmad Harakat

https://archive.org/details/tafsir-ibnkathir-complet-francais

 

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Syllabus de Pie IX : http://lesbonstextes.awardspace.com/pixsyllabus.htm

Encyclique Quanta Cura : http://jesusmarie.free.fr/encyclique_quanta_cura.html

 

Sahîh d’Al-Bukhâry. Les hadîth authentiques établis par le grand traditionniste l’Imam Abu Abdullah Muhammad ben Ismail Al-Bukhâry (m. 256 h.) traduit par Harkat Ahmed, Beyrouth, 2003

http://bibliotheque-islamique-coran-sunna.over-blog.com/article-telecharger-sahih-al-boukhari-par-l-imam-al-boukhari-complet-tome-1-2-3-et-4-pdf-word-doc-74425131.html

 

Sahîh Mouslim

http://bibliotheque-islamique-coran-sunna.over-blog.com/

 

Divers sites :