Blasphème

L'abolition et ses suites

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Février 2015

BLASPHEME

A peine la religion vient-elle de tuer une nouvelle fois sur notre sol, les cadavres ne sont pas encore froids, que l’émoi saisit la France et les religieux relancent leur offensive sur la reconnaissance du blasphème (le choix d’expressions édulcorées par certains courants ne saurait faire illusion) par la loi.

La population discute, se demande s’il n’y a pas là quelque chose à explorer, oublieuse ou tout simplement ignorante de ce que ce mot a provoqué et provoque encore aujourd’hui, la mort, l’emprisonnement, le châtiment physique de bien des personnes sur la planète.

 

L’étymologie de ce mot semble donner du fil à retorde aux linguistes occidentaux comme orientaux.

En Occident

Côté occidental, on fait dériver ce terme du latin blasphemia, « parole outrageant la divinité », mais ce n’est qu’un emprunt du XIIè siècle, dont une forme atténuée, que l’on peut trouver dans les textes médiévaux, ramène à la « médisance, la calomnie, l’accusation, l’inculpation et la mauvaise réputation ».

 

Le mot est composé du grec βλασφημία (blasphêmia) : injure, calomnie et, lorsqu’il est occasionnellement utilisé dans le contexte religieux, il se rapporte à la « parole de mauvaise augure, ne devant pas être prononcée ». Par opposition à euphêmia. De ce sens découle la notion de « parole impie » dans les textes grecs chrétiens. C’est le déverbal de blasphêmein « injurier, dire du mal de quelqu’un, calomnier » et, dans le texte de la bible des Septante « maudire, renier » ; ce mot est d’origine obscure, bien que le second élément soit issu de phêmê, « divulgation par la parole » ; le premier terme pourrait être rattaché à blabos, « dommage, tort », sans étymologie claire.

 

Dans la civilisation de la Grèce classique, le blasphème désigne l’outrage ou la mauvaise parole à l’adresse des dieux ou d’un individu, voire toute parole de mauvaise augure. Le crime contre la religion est considéré, tout comme le crime politique. Cependant, l’usage de la punition du blasphème est laissé au dieu et seul le crime politique se tranche devant la société. En outre, il semble que le blasphème ne soit considéré autrement que comme un interdit secondaire.

 

Pour en mesurer la portée dans nos sociétés nous devons considérer aujourd’hui, uniquement son héritage judéo-chrétien et plus précisément l’importance donnée à au nom et à la parole dans la religion révélée. Dieu ne peut être nommé afin de ne pas devenir le jouet de sa création, pour autant, son nom est le bien le plus précieux accordé aux hommes afin de leur permettre de se délivrer des idoles. Et c’est le sens du tétragramme.

 

De la même façon, la parole doit ouvrir l’homme à la transcendance parce qu’elle lui a été accordée afin qu’il la mette au service de la glorification divine. Ce que rappelle le deuxième commandement mais aussi le Notre Père : « que ton nom soit sanctifié », ce qui signifie, selon Augustin d’Hippone, « qu’il soit réputé saint en vous, ne soit pas méprisé mais honoré en votre personne ».

Le blasphème est une inversion de ces dispositions, en ce sens qu’il outrage le nom et le langage.

 

Le dictionnaire de l’Académie française, dans sa première édition de 1694, donne, ces définitions :

BLASPHEME. s. m. Parole impie, discours tenu contre l'honneur de Dieu, ou contre les choses divines& sacrées. Blaspheme horrible, execrable. proferer un blaspheme. dire un blaspheme.

Blasphemer. v. n. Parler contre Dieu, ou contre les choses divines & sacrées. Vous blasphemez. on ne sçauroit dire cela sans blasphemer.

Il est aussi quelquefois actif. Blasphemer le saint nom de Dieu.

Il convient ici de distinguer immédiatement blasphème et sacrilège, souvent confondus aujourd’hui. En effet, le blasphème procède, certes, de la transgression, mais de la transgression langagière, ainsi d’ailleurs que l’exprime le mot lui-même, tandis que le sacrilège procède de l’action, que ce soit en direction d’un objet ou d’une personne.

 

Du point de vue judéo-chrétien, le blasphème se réfère directement au deuxième commandement du décalogue : « Tu ne prononceras pas le nom de dieu en vain ». Et c’est ce « en vain » qui pose un réel problème d’interprétation, que ce soit en positif ou en négatif. Cette imprégnation judéo-chrétienne se manifeste donc tout à fait naturellement dans les dictionnaires occidentaux, mais ceux-ci ne sont qu’un énoncé d’une définition, non un reflet de la pratique.

« Tu n’insulteras pas Dieu et tu ne maudiras pas celui qui a une responsabilité dans ton peuple ». (Exode 22.27).

(Lév 24, 10 – 11 ) « Il arriva que le fils d’une femme israélite, lequel avait pour père un Egyptien, était allé se mêler aux enfants d’Israël ; une querelle s’éleva dans le camp, entre ce fils d’une Israélite et un homme d’Israël. »

Trois traductions possibles pour le même passage : « Le fils de la femme israélite proféra en blasphémant le Nom sacré. »(Rabbinat) « Le fils de l’Israélite blasphéma le Nom et le maudit. » (Bible de Jérusalem, et Osty) « Le fils de la femme d’Israël troue le Nom et maudit. » (Chouraqui). La traduction- calque de Chouraqui est la plus informative car « trouer le Nom » revient à tuer Dieu à travers son nom.

En conséquence, « Le fils de la femme israélite blasphéma le Nom et l’insulta… YHWH parla à Moïse : Fais sortir du camp celui qui a insulté. Tous ceux qui l’ont entendu imposeront leurs mains sur sa tête et toute la communauté le lapidera. Et tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Tout homme qui insulte son Dieu portera le poids de son péché. Celui qui blasphème le nom de YHWH sera mis à mort. Toute la communauté le lapidera. Emigré ou indigène, il sera mis à mort pour avoir blasphémé le Nom. » (Lévitique 24.11-16)

Plus proche de nous, le catéchisme romain de 2012 dispose dans ses articles 2148 et 2162 que :

2148 Le blasphème s’oppose directement au deuxième commandement. Il consiste à proférer contre Dieu – intérieurement ou extérieurement – des paroles de haine, de reproche, de défi, à dire du mal de Dieu, à manquer de respect envers Lui dans ses propos, à abuser du nom de Dieu. S. Jacques réprouve " ceux qui blasphèment le beau Nom (de Jésus) qui a été invoqué sur eux " (Jc 2, 7). L’interdiction du blasphème s’étend aux paroles contre l’Église du Christ, les saints, les choses sacrées. Il est encore blasphématoire de recourir au nom de Dieu pour couvrir des pratiques criminelles, réduire des peuples en servitude, torturer ou mettre à mort. L’abus du nom de Dieu pour commettre un crime provoque le rejet de la religion.

Le blasphème est contraire au respect dû à Dieu et à son saint nom. Il est de soi un péché grave (cf. ⇒ CIC, can. 1369).

2162 Le second commandement interdit tout usage inconvenant du Nom de Dieu. Le blasphème consiste à user du Nom de Dieu, de Jésus Christ, de la Vierge Marie et des saints d’une façon injurieuse.

Une précision nous est donnée quant à l’ampleur du « crime » commis par un blasphémateur dans l’article 1856 de ce même catéchisme :

1856 Le péché mortel, attaquant en nous le principe vital qu’est la charité, nécessite une nouvelle initiative de la miséricorde de Dieu et une conversion du cœur qui s’accomplit normalement dans le cadre du sacrement de la Réconciliation :

Lorsque la volonté se porte à une chose de soi contraire à la charité par laquelle on est ordonné à la fin ultime, le péché par son objet même a de quoi être mortel... qu’il soit contre l’amour de Dieu, comme le blasphème, le parjure, etc. ou contre l’amour du prochain, comme l’homicide, l’adultère, etc ... En revanche, lorsque la volonté du pécheur se porte quelquefois à une chose qui contient en soi un désordre mais n’est cependant pas contraire à l’amour de Dieu et du prochain, tel que parole oiseuse, rire superflu, etc., de tels péchés sont véniels (S. Thomas d’A., s. th. 1-2, 88, 2).

Ce qui nous ramène à la même modération que lorsqu’il est question d’athéisme : un blasphème est considéré à l’égal d’un homicide, par exemple. Ce sens de la proportion est l’une des marques distinctives qu’il ne faut surtout pas oublier si l’on veut comprendre quelles seraient toutes les implications d’une réintégration du blasphème en tant que délit dans notre corpus législatif.

En Orient

Côté oriental, plus spécifiquement coranique, le blasphème n’est pas mentionné en tant que tel. On y trouve mention d’insultes faites à dieu ou ses messagers, par exemple : « Oui, ceux qui offensent (ou parlent méchamment) Allah et son messager, Allah les a maudits en ce monde et dans l’au-delà et il leur a préparé une punition dégradante » (Sourate 33, verset 57). Ce qui laisse à penser que cet acte tombe sous le coup de la loi de dieu et non de celle des hommes.

 

Aucune punition spécifique n’étant préconisée pour un tel acte, le châtiment relève donc de l’appréciation des autorités religieuses, selon les courants et les époques. Ce qui va de la prison, aux sévices corporels et jusqu’à la mort. Dans tous les cas, et tout au long de son histoire, la loi islamique a prescrit des punitions pour l’insulte envers la religion.

 

Selon Mustapha Baig, membre de l’équipe du professeur Gleave (Université d’Exeter, institut d’études arabes et islamiques) et spécialiste de la jurisprudence islamique et ses implications théologiques :

« On peut aussi trouver un mot qui ressemble à blasphème, tajdif, la deuxième forme de la racine jada-fa. Il n’est pas utilisé dans le Coran et certains auteurs modernes (qu’on peut dire libéraux) disent que c’est une invention de l’arabe moderne pour utiliser un mot qui signifie blasphème.

Cependant, ce mot a été employé dans la littérature islamique ancienne et le hadith (tradition prophétique) pour signifier le déni ou le refus de reconnaître, le fait d’être ingrat en général ou vis-à-vis des bontés et des bénédictions de Dieu. Le Prophète Mohamed dit, selon une tradition, que le tajdif est le pire des péchés. Selon l’arabisant du XVIIème siècle Jacob Golius (professeur de Descartes), c’est bien de blasphème qu’il s’agit ici, cela correspondant à la racine hébreu ga-da-fa, également dans la deuxième forme ; mais c’est peut-être passé dans l’hébreu depuis l’arabe, ce qui ne nous avance guère.

Puisque le Coran ne prévoit pas de punition, les érudits musulmans sont partagés sur la punition appropriée. Selon l’école hanafite, la plus grande des quatre écoles juridiques de l’Islam, celle qui a donné la loi appliquée dans presque chaque empire islamique au cours de l’histoire, le blasphème équivaut à l’apostasie. Si un musulman insulte Dieu ou son Prophète, il devient non-musulman, et l’apostasie peut être punie de mort (s’il s’agit d’un homme et sous certaines réserves).

Mais, selon les hanafites, l’apostasie ne fait pas partie des fautes de type hadd. Les fautes de type hadd (pl. hudud) sont ces actes ou “droits de Dieu” pour lesquels Dieu a indiqué les limites du comportement acceptable ; des sanctions fixes sont prévues contre quiconque les transgresse (quoique dans le cas de la consommation d’alcool, il y ait quelques variantes).

Étant donné que le blasphémateur est exclu de l’appartenance à l’Islam en raison de son acte blasphématoire, un non-musulman ne peut pas recevoir la même sanction : puisqu’il est déjà en dehors de l’Islam, sa faute ne change pas son statut de croyant en non-croyant. Les juristes affirment qu’un blasphème commis par un non-musulman ne violera pas son statut de personne protégée (dhimma), statut en vertu duquel un gouvernement musulman a la responsabilité de protéger la vie et la propriété des sujets non-musulmans. Le fautif ne peut donc pas être mis à mort, du moins selon l’école hanafite. Un non-musulman qui contrevient à la loi islamique est frappé d’une sanction laissée à la discrétion de l’autorité musulmane (ta’zir). De nombreux juristes soutiennent toutefois que le repentir n’est pas suffisant parce que le blasphème étant à la fois un péché et un crime, le crime doit être puni. »

(conférence ICCJ 2013 à Aix-en-Provence le 3 juillet 2013)

Pour autant, la réalité de la situation à l’heure actuelle, en matière de blasphème, consiste, pour les pays musulmans, à condamner et inciter à la lutte sur le front externe de la critique, particulièrement en direction d’un Occident dont les valeurs en matière de droits de l’homme et des libertés, singulièrement de la liberté de conscience, sont tout autres et ne peuvent être que blasphématoires en ce sens qu’elles constituent une transgression dont ils redoutent qu’elle soit imitée à l’intérieur de leurs frontières. La coalisation et l’attaque contre l’extérieur a surtout pour avantage de mâter toute contestation interne. Car l’ennemi véritable de ces pays se trouve en leur sein même et si les langues de déliaient, si la liberté se conquérait, il serait alors possible d’assister à une véritable débâcle.

L'usage

Le blasphème ne constitue cependant pas une réalité figée. Son acception dépend en effet grandement de la civilisation dans laquelle il s’exerce et se châtie. Aussi est-il extrêmement difficile de dire ce qu’il est. Tout au plus peut-on affirmer, suivant en cela l’avis des théologiens, qu’il est une parole proférée contre la divinité, en positif ou négatif, en lui attribuant des qualités qu’il n’a pas ou en lui retranchant des qualités qu’il aurait. Le blasphème est généralement un langage public de transgression et de ce fait, chacun peut en prendre connaissance et le réprouver, mais, suivant l’opinion de Thomas d’Aquin, il peut également être de cœur et ne concerne alors que dieu et le blasphémateur.

 

Surtout, le blasphème ne se définit pas par son contenu, mais par un jugement, émanant de personnes qui vont considérer qu’il y a eu blasphème. Jeanne Favret-Saada affirme, à ce sujet, qu’ « il n’est pas de blasphème en l’absence d’une juridiction » (Favret-Saada, J., École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 99, 1990-1991. 1990. pp. 125-130). Ce qui suppose une institution, religieuse ou civile, dotée d’un corpus législatif qu’elle élabore, abonde et interprète.

Le b a ba de ce métalangage consisterait à repérer ceci : dès lors qu'il est question de blasphème, on est dans l'ordre de l'appel à un jugement. Il n'est pas de «blasphème» en l'absence d'une juridiction : peu importe qu'elle soit exclusivement religieuse ; ou bien civile, mais dans une société pourvue d'une religion d'Etat et d'une conception religieuse de la royauté ; ou encore civile, mais dans un Etat laïc, où les adeptes des religions et leurs institutions constituent des groupes de pression d'importance diverse, etc.

Conséquence : un énoncé n'est pas qualifié de « blasphème » en raison d'un contenu qui lui serait particulier, mais par une opération de jugement qui s'appuie sur un corps de textes réglementaires ; ce jugement a un auteur [X], l'accusateur, et un réfèrent, celui qui est dénoncé comme « blasphémateur » [Y], à l'attention d'une autorité [Z] à qui est demandée une sanction. Plutôt que de déclarer comme «blasphème» un énoncé du genre « Dieu est un œuf pourri », ou comme «blasphémateur» toute personne qui proférerait ce genre de phrases, je pose donc l'existence d'un dispositif judiciaire (au sens large du terme) comportant quatre instances :

Un montage institutionnel [MI], réservoir d'interprétations « théologiques » virtuelles et de sanctions publiques virtuelles - montage qui pré existe aux acteurs, dans lequel ils sont pris, et dont ils ont une connaissance relative ; (2) un dénonciateur [X], se fondant sur une compétence « théologique » pour exiger des sanctions ; (3) un «blasphémateur» [Y], l'accusé, dont l'énoncé « Dieu est n » est considéré comme dégradant pour « Dieu » ; (4) enfin, une autorité [Z], susceptible de prendre des sanctions.

Source : Favret-Saada Jeanne. Conférence de Mme Jeanne Favret-Saada. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 99, 1990-1991. 1990. pp. 125-130.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ephe_0000-0002_1990_num_103_99_14419

Afin qu’il soit caractérisé, il est nécessaire qu’il y ait un consensus social, une connaissance et une reconnaissance commune. De ce fait, il doit s’inscrire dans une société ou un régime de croyance partagée. Par définition, un athée ne saurait donc être qualifié de blasphémateur. Seul le croyant peut blasphémer. Mais sous l’Ancien Régime, la notion même d’athéisme ne saurait être évoquée comme une excuse.

 

Si le blasphème semble être indissociable d’une organisation sociale construite autour de références sacrées définissant l’ordre du monde et l’intelligibilité que l’on peut en avoir, son étude, dans toutes ses dimensions, permet également de mesurer quelles sont les relations entre divin et humain, et plus particulièrement leur progressive divergence en Europe. Ce qu’il sous-tend est étroitement lié au jeu des pouvoirs entre Etat, Eglises, justice, communautés urbaines, opposant ainsi pastorales et idéologies, chacun de ces acteurs produisant un discours normatif dont les institutions de répression se servent très largement.

 

Surtout cette étude met en évidence un aspect qui échappe très largement à l’entendement aujourd’hui, sans pour autant être absent de notre quotidien, et cet aspect du blasphème consiste en sa dimension avant tout de parole taboue. Si ce sont les religions, aujourd’hui, qui en revendiquent l’exclusivité, le blasphème est totalement imbriqué également, sous l’Ancien Régime, au corps social et politique. Autour de cette parole taboue se joue un véritable rituel qui consiste en une mise en scène d’attitudes englobant toute la société.

Petrus Lombardus (Pierre Lombard), Troyes - BM - ms. 0900 ©commons.wikimedia
Louis IX justicier : Miniature du XVe (Extrait de Wallon ,"Vie de Saint-Louis")
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86004428

Si l’exclusivité théologique qui prédomine encore au XIIè siècle en la matière favorise une approche unique du blasphème, dont Pierre Lombard, dans la droite ligne d’Augustin, dispose qu’il consiste en une affirmation de choses fausses au sujet de dieu et Aymon d’Auxerre une insulte ou une offense à l’encontre de dieu, c’est à Louis IX, dans le royaume de France, qu’il revient, au XIIIè siècle, de publier le premier édit royal anti-blasphématoire. Le fait qu’il s’agisse d’une législation royale et non ecclésiastique est évidemment significatif de la postérité de cette accusation.

 

En effet, si dans les royaumes dans lesquels existe et agit l’inquisition (notamment les pays méditerranéens) ce sont les tribunaux inquisitoriaux qui traitent des affaires de blasphème (affaires qui se tarissent après éradication des « mauvaises croyances » des juifs ou musulmans convertis), dans les royaumes de France, d’Angleterre ou les principautés suisses, par exemple, ce sont les Etats (qu’il s’agisse de royaumes ou de Républiques) qui s’emparent rapidement de ce délit dans la mesure où le blasphémateur, par sa transgression, remet en cause et donc en danger non seulement l’ordre divin mais, par voie de conséquence, les représentants de cet ordre, c'est-à-dire évidemment les membres du clergé, mais également les monarques et leurs représentants. Et cette crainte est d’autant plus sensible au sein de chaque strate du pouvoir, que chacun se revendique de son titre par la grâce de dieu. Par mesure de sécurité, la notion d’atteinte à ces pouvoirs est même étendue à celle qui peut advenir à l’encontre des ministres importants des souverains.

Ainsi, un charcutier, Pierre Ruault, fut-il, en 1672, accusé de blasphème et jugé pour celui-ci, consistant en le fait d’avoir « dit plusieurs injures contre le saint nom de dieu et de Monsieur Colbert » qu’il avait « envoié faire foutre » (Cabantous A., Histoire du blasphème en Occident, XVIè au XVIIIè siècle, Paris Albin Michel, 1998, p. 215-216).

 

Cette crainte d’une remise en cause, se double de craintes plus superstitieuses puisque si l’on considère qu’il est tout à fait possible que le blasphémateur soit punit par la divinité de manière exemplaire et extra-ordinaire, il n’en demeure pas moins que l’on craint une vengeance plus large sur l’ensemble de la population à laquelle appartient le pécheur. Il n’y a donc aucun hasard dans le fait que la législation anti-blasphématoire soit réitérée, voire renforcée, à la suite d’une calamité, d’une épidémie, d’une catastrophe naturelle, ou d’une défaite militaire.

 

En effet, la notion de punition collective pour le péché d’un seul, susceptible de s’abattre ainsi sur une nation toute entière, est fortement ancrée dans la civilisation judéo-chrétienne, qui puise dans la Bible cette certitude (par exemple la malédiction de Cham, ou les plaies qui frappent l’Egypte).

 

Cette notion de punition collective se retrouve très directement cette fois, dans notre actualité, laquelle nous offre à voir que celui qui est considéré comme blasphémateur, notamment par les musulmans littéralistes, va entraîner un châtiment collectif, au prétexte que son appartenance à une culture, condamne la totalité de cette culture.

Ces dispositions itératives de publication des lois anti-blasphématoires sont vraies pour le royaume de France, pour le royaume d’Angleterre ou pour la république de Venise.

 

Ainsi, pour peu que l’on se penche plus spécifiquement sur les dates de publication des législations anti-blasphématoires, on ne peut manquer d’une part de remarquer la corrélation entre les dates de celles-ci et celles de grandes catastrophes et, d’autre part, des débuts de règnes. Cette itération de la part de chaque nouveau souverain nous fournit au demeurant deux indications. La première d’entre elle consiste en l’importance que revêt cet acte en matière d’affirmation et de légitimation du nouveau monarque, en tant qu’il représente dieu sur terre et un ordre à la fois politique, social et religieux ; la seconde en l’indication d’une application toute relative, au point qu’il faille raviver le zèle des juges.

Je rappelle pour mémoire que cette crainte de la punition collective existe encore de nos jours et des voix en Haïti se sont élevées pour voir dans le séisme de 2010, une punition divine, comme précédemment on l’avait entendu au sujet du sida et comme on l’a entendu en 2014 pour le virus Ebola

http://www.slate.fr/story/16045/haiti-religion-tectonique-tremblement-terre-chatiment-divin

http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/10/19/la-justice-immanente-de-mgr-leonard_1428259_3214.html

http://www.slate.fr/story/93299/ebola-pas-punition-divine

Il convient également de noter la différence de traitement entre les écarts de la noblesse et ceux du reste de la population. Et l’on constate qu’il y a une indulgence évidente à l’égard des membres de la noblesse, que ce soit en Espagne, en France ou en Angleterre, où l’on considère que le blasphème appartient à l’identité nobiliaire. L’inquiétude point tout de même lorsque le soupçon d’athéisme pèse sur tel ou tel esprit fort (don Juan, par exemple).

Sedley, 5e baronnet, était connu pour être un libertin et un séducteur, membre du "Merry Gang" (« la joyeuse bande »), qui comprenait aussi le comte de Rochester et Charles Sackville, Lord Buckhurst. En 1663, au cours d’une escapade dans Bow Street, Sedley et Lord Buckhurst se déshabillèrent au balcon d'une taverne et prirent l'un et l'autre différentes pauses indécentes, avant que Sedley baignât son pénis dans un verre de vin, qu'il but ensuite à la santé du roi. Cette conduite provoqua une bagarre parmi les spectateurs et une condamnation au tribunal, au cours duquel le président déclara que c'était à cause de scélérats de son espèce que « la colère et le jugement de Dieu planent au-dessus de nos têtes »

Fergus Linnane (2006) The Lives of the English Rakes. Londres, Portrait: 24-5, d’après le Journal de Samuel Pepys

Sir Charles Sedley, 5è Baronet (1639-1701) - Gravure d’après une peinture de Michael Van der Gucht (©commons.wikimedia)

On a souvent avancé que l’adhésion de la population à des mesures de répression, qu’il est possible de suivre à partir des comptes rendus de procès qui nous sont parvenus ainsi que des lois, rendent compte d’une gradation dans les sanctions, qui peuvent aller de la simple amende, en passant par le marquage au fer rouge, jusqu’à la fente des lèvres ou l’amputation de la langue, tenait notamment à la crainte de la punition collective. On peut ajouter qu’elle tenait probablement aussi à son peu d’application.

On n’en constate pas moins une radicalisation au moment des guerres de religions, époque à laquelle plusieurs facteurs entrent d’ailleurs en jeu. Protestants et catholiques vont s’accuser mutuellement de blasphème. Celui-ci va donc devenir un facteur d’identité confessionnelle. Mettre en cause la virginité de Marie après la naissance de Jésus, constitue un blasphème pour les catholiques par exemple.

 

Dans le même temps, les deux mouvements vont tenter de délimiter la frontière qui sépare le sacré du profane, ce qui fait du blasphémateur celui qui transgresse cette frontière, ne serait-ce que par un langage marquant une trop grande familiarité avec la divinité. De là va découler une volonté extrêmement marquée d’épurer le langage, d’imposer une discipline morale, langagière, corporelle. Si cela ne se traduit pas systématiquement par une plus grande répression, en revanche, les affaires de blasphème croissent très sensiblement, témoignage manifeste de la plus grande attention que pouvoir et confessions y prêtent.

 

Malgré cela, la réflexion théologique, soutenue par certains juristes, se poursuit et si les évolutions positives demeurent minoritaires, elles n’en sont pas moins intéressantes et parfois même surprenantes.

Au nombre de celles-ci, il convient de souligner celle de Sébastien Castellion, humaniste protestant du milieu du XVIè siècle qui, après l’exécution (27 octobre 1553) par le feu de Michel Servet, condamné pour hérésie antitrinitaire, publie, sous le nom de Martin Bellie, Le Traité des Hérétiques, à l’origine d’une longue polémique ; traité dans lequel il écrit :

 

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

 

Un siècle plus tard, le philosophe Pierre Bayle s’insurgeait contre le délit de blasphème, considérant que la conscience relève de la juridiction de dieu seul et qu’il s’ensuit que les autorités terrestres n’ont aucune compétence en matière de blasphèmes ou d’hérésies. Il ajoute que le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée : « Car afin qu’un blasphémateur soit punissable, il ne suffit pas que ce qu’il dit soit un blasphème, selon la définition qu’il plaira à d’autres de donner à ce mot là ; il faut qu’il le soit selon sa propre doctrine » (Pierre Bayle, De la Tolérance, et partie 2, chap. VII, p 421, première colonne du Commentaire philosophique des paroles de l’évangile selon saint Luc, chap. XIV, vers. 23, in Œuvres diverses de M.Pierre Bayle, T.II, La Haye, Compagnie des Libraires, 1737)

 

Autre exemple, du XVIIIè siècle celui-là, qui demanderait à être soigneusement médité par les actuels contempteurs des Lumières, au nombre desquels s’inscrit au demeurant en son temps : l’abbé Bergier.

Celui-ci, en même temps qu’il rédigeait son Dictionnaire, préparait un Traité de la Rédemption, dans lequel il comptait démontrer avec force que Jésus étant mort pour la multitude, le salut s’offrait à tous les hommes, qu’ils soient croyants catholiques, enfants morts sans baptême, hérétiques ou païens. Ce qui allait à l’encontre de l’idéologie de la Contre-réforme.

Sa conception du blasphème l’amène à considérer, en privé, qu’il s’applique très directement à la lecture réductrice faite par l’Eglise, du salut et que, de ce fait, dire que les enfants nés et morts sans baptême seraient condamnés à mort relève très directement du blasphème.

 

Nous sommes bien loin de la position rigoriste du curé canonisé D’ars, Jean-Marie Vianney, qui refuse de reconnaître la moindre circonstance atténuante au pêcheur et considère que « un malheureux, dans un moment de colère ou plutôt de fureur peut dire le bon Dieu n’est pas juste de me faire souffrir. Par ces mots, il a renié le bon Dieu et ce n’est pas un jurement mais un horrible blasphème qu’il a proféré ». Il doit savoir que « de terribles châtiments l’attendent dans l’autre vie ».

Sermons du curé d’Ars, tome 2, 5ème dimanche après la Pentecôte, sur le deuxième commandement de dieu (consultable en ligne :

http://jesusmarie.free.fr/jean_marie_vianney_cure_d_ars_sermons_tome2.html)

Sebastian Castellio (1515-1563) Source: http://www.tierradenadie.de/archivo8/zweig/sz_texte_2.htm {{PD-Art}}
Pierre Bayle, par Louis Ferdinand Elle
Nicolas Sylvestre Bergier (1718-1790)
Jean-Marie Vianney

Édit du roy contre les jureurs et blasphémateurs

Le 30 juillet 1666

 

Défendons très expressément à tous nos sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient, de blasphémer, jurer et détester le saint nom de Dieu, ni proférer aucunes paroles contre l'honneur de la très Sacrée Vierge, sa mère, et les saints.

Voulons et nous plaît que tous ceux qui se trouveront convaincus d'avoir juré et blasphémé le nom de Dieu, de sa très sainte mère et des saints, soient condamnés pour la première fois en une amende pécuniaire selon leurs biens, la grandeur et l'énormité du serment et blasphème, les deux tiers de l'amende applicables aux hôpitaux des lieux et, où il n'y en aura, à l'église, et l'autre tiers aux dénonciateurs, et si ceux qui auront ainsi été punis retombent à faire les dits serments seront pour la seconde, tierce et quatrième fois condamnés en amende double, triple et quadruple, et pour la cinquième fois seront mis au carcan aux jours de fête, de dimanche ou autre et y demeureront depuis huit heures du matin jusques à une heure d'après-midi, sujets à toutes injures et opprobres et en outre condamnés à une grosse amende; et, pour la sixième fois, seront menés et conduits au pilori, et là auront la lèvre de dessus coupée d'un fer chaud et, la septième fois, seront menés au pilori et auront la lèvre de dessous coupée; et si par obstination et mauvaise coutume invétérée ils continuaient après toutes ces peines à proférer les dits jurements et blasphèmes, voulons et ordonnons qu'ils aient la langue coupée toute juste, afin qu'à l'avenir ils ne le puissent plus proférer; et en cas que ceux qui se trouveraient convaincus n'aient de quoi payer les dites amendes, ils tiendront prison pendant un mois au pain et à l'eau ou plus longtemps ainsi que les juges le trouveront plus à propos selon la qualité et énormité des dits blasphèmes; et afin que l'on puisse avoir connaissance de ceux qui retomberont aux dits blasphèmes, sera fait un registre particulier de ceux qui auront été repris et condamnés.

 

Voulons que tous ceux qui auront ouï les dits blasphèmes aient à les révéler aux juges des lieux dans les vingt-quatre heures en suivant, à peine de soixante sols parisis d'amende et plus grande s'il y échait.

Déclarons néanmoins que nous n'entendons comprendre les énormes blasphèmes, qui selon la théologie appartiennent au genre d'infidélité et dérogent à la bonté et grandeur de Dieu et de ses autres attributs; voulons que les dits crimes soient punis de plus grande peine que celles que dessus, à l'arbitrage des juges selon leur énormité.

Source: Édits, ordonnances royaux, déclarations et arrêts du Conseil d'État du Roi concernant le Canada, Québec, E.-R. Fréchette, 1854, vol. 1, p. 64-65. Consultable en ligne.

Posture qui s’ancre dans le cadre de la laïcisation de la France donc, dans celui d’une lutte de pouvoir entre une Eglise catholique qui n’a toujours pas accepté sa perte de domination, et la montée et l’affirmation d’un esprit laïque que les régimes qui se sont succédés depuis la Révolution, n’ont pu éradiquer.

 

Le dernier cas emblématique de mise à mort au nom du délit de blasphème, souvent cité à titre d’exemple, est celui du jeune chevalier de La Barre.

Or, Alain Cabantous rappelle fort justement à ce propos que plus qu’une condamnation pour blasphème, c’est une condamnation pour sacrilège qui fut prononcée à l’encontre du jeune homme, soulignant la difficulté, en 1766 déjà, qu’éprouvèrent les juges à qualifier le crime et distinguer le sacrilège du blasphème.

Mais revenons sur les faits. La Barre est un jeune homme qui, venant de la région parisienne s’installe à Abbeville, où sa tante est supérieure d’un couvent. Il fréquente les jeunes gens de son âge et, comme beaucoup de jeunes gens de 18-19 ans, particulièrement en groupe, il fait montre d’une certaine irrévérence à l’égard de la religion et des religieux. Avec ses amis, il refuse de saluer le Saint Sacrement, de s’agenouiller au passage d’une procession, etc. Aussi, lorsque l’on découvre le crucifix sis sur l’un des ponts mutilés, le soupçon se porte sur le petit groupe de jeunes gens.

 

L’affaire prend un tour inextricable parce qu’à l’accusation de sacrilège s’ajoutent des enjeux locaux d’opposition entre familles, des conflits de pouvoir et, surtout, lorsque l’affaire passe devant le Parlement de Paris, une conjoncture singulièrement néfaste. En effet, le royaume sort d’une lutte entre les Parlements et le Roi et, les Parlements veulent désormais donner des gages au souverain.

Carte postale Cica, 1906

De ce fait, le chevalier de La Barre se retrouve également la victime de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui l’appareil d’Etat, tout autant sinon plus que de l’accusation de blasphème et de sacrilège et malgré le déchainement de certains membres de l’Eglise contre ce jeune homme. Citons l’évêque d’Amiens, Louis-François-Gabriel d’Orléans de la Mothe, qui présida nus pieds une cérémonie expiatoire dans laquelle il prononça des paroles désignant les coupables comme s’étant « rendus dignes des derniers supplices en ce monde et des peines éternelles de l’autre ».

Cependant, à la même période, il existe de nombreuses affaires similaires à travers le royaume sans qu’aucune ne prenne une telle ampleur et ne s’achève par une condamnation à mort.

Blasphème, de Dürer

Les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 suppriment la notion de blasphème du droit français (blasphème de lèse-majesté divine et blasphème de lèse-majesté royale), tant qu'il n'y a ni abus ni trouble à l'ordre public. La Restauration, sous le règne de Charles X, tente une réhabilitation de ce délit, avec la « loi sur le sacrilège », dite loi de 1825. Dans son projet, la loi postule que le sacrilège relève de l’infraction pénale et le coupable est passible de la peine de mort, non sans avoir eu la main tranchée, notamment en cas de profanation d’hosties consacrées, ce qui représente ni plus ni moins que la remise en vigueur de la condamnation appliquée aux parricides sous l’Ancien Régime. Le comte Jean-Denis Lanjuinais, membre de la chambre des pairs, qui s’était déjà illustré dans la défense des libertés individuelles, du maintient de la pension attribuée aux prêtres mariés et contre la restitution au clergé des biens nationaux non vendus, affirme alors que la loi n’a pas à sanctionner les offenses à dieu, celui-ci étant le seul à pouvoir émettre un jugement sur le sujet. Quant au terme même de déicide, il le considère comme un sacrilège en soi. Benjamin Constant, en tant que protestant, objecte que rien ne distingue le vol d’une hostie du vol d’un vase vide pour qui ne partage pas la croyance en la transsubstantiation. Le comte de Peyronnet, rapporteur de la loi, recule devant les assauts tant de droite que de gauche, et affirme que le sacrilège ne sera constitué que s’il est intentionnel et public et établit même une analogie entre sacrilège et attentats à la pudeur. La loi est rapidement abrogée sous la monarchie de Juillet, après les Trois Glorieuses.

Cette loi se double initialement d’une autre, intitulée « justice et amour », laquelle, en 1827, vise à aggraver la censure de la presse, particulièrement en matière de propos susceptibles d’offenser la religion. Il est alors prévu que toute publication doit être préalablement soumise à l’autorisation du ministère de l’Intérieur. Voté, le texte est tellement modifié par la Chambre des Pairs, que le gouvernement le retire en juin de la même année. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse abroge définitivement tout rappel possible à la notion de blasphème religieux. Cependant, la « provocation aux crimes et délits » demeure sanctionnée, de même que l'apologie de crimes contre l’humanité ou l'incitation à la haine ou à la violence en raison de la religion, ou encore la diffamation contre un groupe religieux. La jurisprudence établit aussi diverses limites, encadrées selon le contexte.

 

De perturbateur de l’ordre social, le blasphémateur est donc passé à perturbateur de l’ordre public.

 

En France donc, depuis la Révolution française la notion de délit de blasphème n'existe plus, exception faite de l’Alsace-Moselle où les notions introduites dans le droit allemand entre 1870 et 1918 s'appliquent, puisqu’à cette date l'Alsace et la Moselle faisaient partie de l'Empire allemand. Cependant, le droit local ne reconnaissant que quatre cultes, la notion de blasphème ne concerne pas l'Islam.

On pourrait donc se demander aujourd’hui, de quelle manière le blasphémateur peut être puni. Il y a toujours la solution consistant à implorer le ciel d’intervenir et escompter une vengeance immanente, ainsi que le fait André-Joseph Léonard, primat de Belgique en 2010. Moins connue, mais tout aussi utilisée, le recours aux apparitions mariales, pour peu qu’on se penche sur les messages délivrés à ces occasions, révèlent des occurrences au blasphème dont le rôle est loin d’être négligeable.

 

Citons l’exemple de l’apparition de la Vierge à la Salette, en septembre1846 :

 

« Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l'accorder! C'est ça qui appesantit tant le bras de mon fils.

Et aussi, ceux qui mènent les charrettes ne savent pas jurer sans mettre le nom de mon fils au milieu. Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon fils.

Si la récolte se gâte ce n'est rien que pour vous autres. Je vous l'avais fait voir l'an passé par les pommes de terre: et vous n'en avez pas fait cas! Au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, et vous y mettiez le nom de mon fils au milieu. Elles vont continuer, et cette année, pour la Noël, il n'y en aura plus. »

 

Ou encore

 

« L'été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe. Les autres travaillent le dimanche tout l'été. L'hiver; quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer de la religion. Le carême, ils vont à la boucherie, comme les chiens. »

 

Il est toutefois assez remarquable que depuis la fin des années 1970, il soit possible de constater une recrudescence d’agitation autour du blasphème et les autorités cléricales, qui n’ont jamais consenti à abandonner ce terrain véritablement, cherchent à maintenir ou réintroduire le délit de blasphème, voire à pénaliser toute critique ou toute satire des religions, au nom d’un respect des religions et des croyances posé comme nécessaire.

 

Cette bataille s’est de nombreuses fois livrée autour de la création artistique et de nombreuses demandes de censure ont émaillée. On peut citer « Le concile d’amour » de Panizza, le « Je vous salue Marie » de Godard, Scorcese et sa « Dernière tentation du Christ », « Les versets sataniques » de Salman Rushdie, « Golgota picnic », installation de Rodrigo Garcia, le « Piss Christ » d’Andres Serrano, ou encore, « Sur le concept du visage du fils de Dieu », la pièce de Roméo Castellucci… sans oublier bien évidemment les caricatures de Mahomet.

Apparition de la vierge à la Salette (tdr)
Piss Christ, Andres Serrano (1987)

Or sur tous ces sujets, il existe une sorte d’union sacrée des religions, un front commun, un soutien mutuel qui se manifeste régulièrement et c’est particulièrement vrai pour les deux monothéismes les plus jeunes, l’un d’eux étant oublieux de ses propres préconisations en la matière.

2499 La morale dénonce la plaie des états totalitaires qui falsifient systématiquement la vérité, exercent par les médias une domination politique de l’opinion, " manipulent " les accusés et les témoins de procès publics et imaginent assurer leur tyrannie en jugulant et en réprimant tout ce qu’ils considèrent comme " délits d’opinion ".

Catéchisme catholique romain

A cette résurgence, souvent violente, s’ajoutent les tentatives, de la part de nombreux Etats musulmans, de faire adopter une loi condamnant le blasphème à l’échelle de la planète puisque l’organisation de la conférence islamique (OCI) présente tous les ans, depuis 1999, devant la commission des droits de l’homme de l’ONU, le concept de « diffamation religieuse » pour pouvoir imposer un « délit de blasphème ». Et il n’y a aucun hasard à ce que cette proposition soit portée par le Pakistan, qui dispose de la loi la plus répressive au monde en la matière. De 2001 à 2010, une résolution non contraignante, mais extrêmement symbolique, a été votée concernant ce principe de condamnation de la «diffamation de l’islam» en, l’élargissant aux autres religions. Votée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU le 14 octobre 2008, la résolution « relative à la lutte contre la diffamation des religions » n’est pas intégrée par la France dans sont droit positif malgré l’invitation faite par l’ONU à tous les Etats d’y procéder, estimant qu’une telle mesure est à la fois attentatoire à la liberté d’expression et le reflet d’une conception communautariste de la société. Il faudra attendre 2011 pour que le texte soit modifié et que le mot de «diffamation» en disparaisse.

 

« Tous les Etats sont appelés à prendre des mesures pour combattre la haine, la discrimination, l'intolérance et les actes de violence, d'intimidation et de coercition motivés par l'intolérance religieuse, y compris les attaques contre les lieux de culte, et pour encourager la compréhension, la tolérance et le respect en matière de liberté de croyance et de religion ».

 

Si la majorité les défenseurs de la liberté d’expression considèrent que les droits de l’homme n’ont pas à protéger des systèmes de croyance, les pays de l’OCI n’en continuent pas moins à militer pour une loi contre le blasphème et en 2012, réclamait même l’inscription du blasphème comme crime universellement reconnu.

 

L’OCI n’est pas seule dans sa démarche radicale puisque le 1er janvier 2010, l’Irlande publiait une loi interdisant le blasphème sous peine de sanctions importantes. Or cette loi évoque de manière imprécise, des propos grossièrement abusifs ou insultants sur des éléments considérés comme sacrés par une religion et choquant un nombre substantiel de fidèles de cette religion et leur provoquant un dommage psychologique. Nous sommes ici dans le domaine de l’arbitraire le plus total, difficilement contrôlable, pour ne pas dire incontrôlable…

 

En Allemagne, depuis 1861, il existe une législation moins rigoureuse mais assez proche, comme d’ailleurs en Autriche. Si son application demeure relativement réduite, il n’empêche que dans les années 1980 un avocat allemand a été poursuivi par le tribunal de Fribourg, pour avoir simplement dit que l’Eglise catholique était une institution criminelle. Ce que le nombre de scandales mis au jour depuis n’a fait pourtant que confirmer.

 

En Grèce, les dispositions antiblasphématoires sont très importantes et en 2012, un individu qui, sur face book avait caricaturé un saint extrêmement populaire dans ce pays, fut poursuivi par le parti d’extrême droite Aube Dorée pour blasphème, ce que la législation permettait.

 

Face à ce littéralisme religieux, se pose le problème essentiel de ce qu’il peut y avoir blasphème sans intention blasphématoire, que seul un croyant peut blasphémer, mais que des personnes qui appartiennent à une autre culture ou à un autre univers idéologique ou mental ne peuvent être accusées de blasphème. Un athée critiquant une religion ne fait que critiquer ce qui ne représente pour lui qu’une fiction. Se pose également le problème du droit à la liberté de conscience, à la non adhésion et donc à la critique, à la simple mise en question d’une idéologie. Et tout simplement quel groupe religieux, quelle faction au sein de celui-ci, servira de référence en matière de vérité de la foi ? Il n’est qu’à considérer les dissensions internes au sein de chaque religion, pour se rendre immédiatement compte que les procédures n’ont pas fini de s’accumuler.

 

Face à ce même littéralisme, la religion elle-même doit se poser la question de son rapport à un texte et se joue ici la question de l’idolâtrie. Un idolâtre est un croyant qui n’a aucune distance par rapport non seulement à sa divinité, mais encore à son propre sentiment de croyance. Quant aux croyants, qui ne supportent plus ou n’ont jamais supporté la critique, ils doivent se poser la question de ce que l’autre leur renvoie en miroir et donc, au lieu de désirer casser le miroir, comprendre ce qui dans leur propre image ainsi renvoyée provoque en eux une telle réaction de violence.

 

Il faut également rappeler un aspect du blasphème relativement négligé dans l’univers mental commun, à savoir qu’il touche aux valeurs qui fondent un certain nombre de civilisations, dont la nôtre qui, au nombre de ces valeurs, compte la liberté de conscience et la liberté d’expression. Toucher à ces valeurs relève donc également du blasphème car le sacré n’est pas seulement religieux.

Il suffit de se remémorer la Marseillaise reggae de Gainsbourg en 1979, à mettre en regard de la polémique sur les joueurs français muets lorsque retentit l’hymne national dans nos stades, la marche du 11 janvier 2015 et puisqu’il est question de Marseillaise, d’en rappeler quelques vers : « Amour sacré de la Patrie, conduis soutiens nos bras vengeurs. Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs. » Quant au septième couplet, dit des enfants, l’une des versions confine très clairement à un sacré que bien des cantiques ne renieraient pas :

Enfants, que l'Honneur, la Patrie

Fassent l'objet de tous nos vœux !

Ayons toujours l'âme nourrie

Des feux qu'ils inspirent tous deux. (Bis)

Soyons unis ! Tout est possible ;

Nos vils ennemis tomberont,

Alors les Français cesseront

De chanter ce refrain terrible

Le thème récurrent du « sang impur » de l’ennemi ramenant inexorablement à l’obsession des religions en la matière également.

Si le blasphème n’a de sens qu’au sein d’une communauté qui partage la valeur intrinsèque attribuée à l’objet du sacré qu’elle aura défini, alors il faut convenir de la même façon que des non musulmans, qui plus est tenus pour des mécréants, ne peuvent être accusés d’injurier des personnes au simple prétexte qu’ils représenteraient le prophète Mahomet, sauf à ce que réciproquement, il soit possible de considérer que la violation des droits de l’homme et surtout de la femme (et là nous parlons bien d’atteinte aux personnes et non d’atteinte à un système de pensée), de la liberté de conscience et d’opinion, ainsi que le fait de mettre le feu aux drapeaux de nos pays puissent également être considérés comme autant de blasphèmes.

Le point de bascule est extrêmement ténu qui sépare parfois la réelle volonté de blesser des personnes dans leurs convictions de la marque tout à fait autorisée en tout cas pour l’instant encore en France, d’une autonomie totale de la conscience et de l’expression.

 

Pour Boris Cyrulnik, si le mot blasphème est différent selon les cultures, il n’en est pas moins une préparation à l’assassinat (RTS info, le journal du matin, 20 janvier 2015).

En ces temps de pensées extrêmes, il n’y a plus aucune nuance, et ce processus n’est malheureusement pas nouveau. La moindre déviation, la moindre critique mérite la mort et, de ce point de vue, le littéralisme religieux procède de la même pensée que le nazisme ou le communisme, mais aussi que le Ku Klux Klan, « c’est-à-dire qu’il y a une seule – l’expression importante est une seule – pensée correcte et tous ceux qui ne pensent pas comme moi méritent d’être déportés, rééduqués, torturés, etc.

C’est la pensée extrême, que ce soit le nazisme, le communisme. Une religion qui n’accepte pas l’existence d’une autre religion fait partie de ce processus de pensée extrême. Alors je pense que le Ku Klux Klan disait : « il faut défendre la race blanche » C’est au nom de cette vertu, c’est au nom de cette pseudo morale qu’il se permettait d’assassiner, de pendre les « nègres », les syndicalistes, tous ceux qui n’étaient pas totalement d’accord avec eux. Et le mot important c’est total totalitaire. Et la pensée totalitaire concerne toutes les religions. Les religions profanes, les philosophies. C’est une pensée extrême qui mène à des situations de guerre. »

 

Et de fait, derrière un discours qui se veut libéral et idéal, prônant la liberté religieuse et le respect des religions, se dissimule de moins en moins la recherche d’une segmentation communautaire, communautariste, de la société, en même temps que le refus d’un discours déviant ou simplement ironique.

 

A l’évidence, il y a dans cette résurgence du désir de réactiver une législation antiblasphématoire dans des pays qui en sont encore épargnés, à commencer par le nôtre, le militantisme de croyants qui préfèrent sacrifier l’esprit à la lettre et donc pratiquer une religion littéraliste (suivant l’expression de Comte-Sponville), c'est-à-dire archaïque, négationniste, qui vise à refuser la contextualisation des écrits, le poids de l’histoire et des apports des sciences humaines mais bien plus largement, de toutes les sciences. Et nous en revenons, d’un point de vue religieux, à l’idolâtrie et, d’un point de vue laïque, au refus de liberté de conscience et d’opinion.

Eugène de La Croix : La Liberté guidant le peuple.