Laïcité

© N. Calvez-Duigou

« Rien ne prouve qu’il existe une chose comme « la religion » dans l’abstrait. Ce qui existe, ce sont des représentations mentales, des actes de communication qui les rendent plus ou moins plausibles, et de très nombreuses inférences dans de très nombreux contextes » (Alain Boyer)

Novembre 2015

LAIQUE - LAICITE

La laïcité, dont il est beaucoup question en France, fait partie de ces biens chèrement acquis, dont nous avons oublié jusqu’au sens, à la fragilité et au prix payé par nos prédécesseurs.

Le premier des sens perdu est celui de la sémantique. En effet, il existe une confusion assez courante entre laïc et athée, pour une part, mais aussi consistant à considérer que laïc serait le masculin de laïque. Cette dernière confusion constitue ce que l’on appelle une fausse synonymie et relève très directement non seulement d’une interprétation biaisée de la laïcité, mais encore du conflit idéologique.

 

Cette fausse synonymie, cette confusion, apparue assez rapidement, est adoptée et propagée par les néo-cléricaux des années 1960, dans le dessein d’affaiblir la laïcité, toute la laïcité et simplement la laïcité, afin de la faire glisser vers ce que l’on a pu appeler assez curieusement, la « laïcité ouverte » ou « laïcité positive ». Or cette terminologie ne recouvre rien d’autre qu’une laïcité cléricalisée.

Statue de la République par Léopold Morice (1883) au centre de la place de la République à Paris

Parallèlement à cette cléricalisation de la laïcité – rappelons que la loi de 1905 a fait l’objet de plus d’une cinquantaine de modifications et n’a jamais été véritablement appliquée dans sa forme originelle – une terminologie négative a fait son apparition, dans le but de disqualifier toute forme de revendication du respect de la laïcité dans ce pays.

On peut tout à fait rappeler ici, au demeurant, ce que certains ont pu appeler la trahison de Jaurès, qui vota l’article 4 de cette loi, lequel reconnaissait implicitement la hiérarchie de l’Eglise catholique romaine, au grand dam des Républicains.

 

Au nombre donc des vocables qu’il est possible d’inscrire sous cette rubrique négative idéologiquement marquée, citons le « fondamentalisme laïc », le « républicanisme identitaire », qui ont presque submergé l’insulte bien connue de « laïcard ». Là encore, un glissement qui conduit tout un chacun, particulièrement lorsque le manque d’éducation civique et de connaissance de l’histoire de notre pays est si patent, à regarder la laïcité comme une forme de mal, de frein à l’expression, pour ne pas dire tout simplement une doctrine liberticide, propre à stigmatiser (terme très à la mode et désormais dénué de tout sens) des communautés, dont les contours demanderaient certainement à être précisés, ce qui n’est pas le cas dans le discours globalisant qui nous est imposé depuis plusieurs années.

 

Or, ainsi que l’écrit fort justement Catherine Kintzler :

« Il faut bien distinguer l’espace de constitution du droit et des libertés (espace de l’autorité publique rendant les droits possibles) d’avec celui de leur exercice (espace civil ouvert au public et espace privé). Sans cette distinction, la laïcité perd son sens : c’est précisément parce que la puissance publique et la sphère qui lui est associée s’astreignent à la réserve en matière de croyance et d’incroyance que les libertés d’expression, d’opinion, etc. peuvent, dans le respect du droit commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui (par exemple : la rue, le métro, une boutique, un hall de gare, une bibliothèque, un musée, une piscine, un club de gym, un hôtel..) et dans l’espace de la vie privée à l’abri du regard d’autrui.

 

C’est précisément parce que l’espace de l’autorité publique fondateur des libertés est rigoureusement laïque que l’espace civil ouvert au public et l’espace privé, où elles s’exercent, n’ont pas à être laïques, mais simplement tolérants. La tolérance qui règne dans la société civile a pour condition et pour garantie la laïcité à laquelle se soumet l’espace de l’autorité publique. Autrement dit, le régime de laïcité articule le principe de laïcité avec le principe de tolérance. La dérive communautariste consiste à abolir la laïcité de la sphère publique, ce qui revient à « communautariser » l’ensemble de la société. »

 

Source : Questions fréquentes sur la laïcité, article 6, http://www.mezetulle.net/article-28976423.html

C’est ainsi, au nom de cette laïcité, que les crèches de Noël, qui mettent en scène la naissance de l’enfant Jésus reconnu comme divinité par les chrétiens, n’ont aucunement leur place dans les espaces dédiés à l’autorité publique, laquelle n’est soumise à aucune religion officielle, tout en demeurant possibles dans n’importe qu’elle vitrine d’un magasin. Et c’est au nom de cette même laïcité que le voile ou la kippa peuvent être portés dans la rue.

 

Il semble donc plus qu’opportun de revenir à l’étymologie et à l’histoire du mot « laïc » afin de revenir à l’essence de celui-ci et non aux fantasmes religieux qui l’entourent.

 

Originellement, laïc procède du mot grec « laos », qui désigne la population dans sa globalité, sans exclusive.

C’est à compter de la rédaction du Nouveau Testament, que « laos » ne désigne plus que le peuple d’un dieu. « Le peuple des laïcs » désigne à compter de ce temps, le peuple des fidèles, qui reçoit des clercs, les vérités religieuses et l’enseignement de ce qu’il importe de croire exclusivement.

La soumission intellectuelle se double d’une soumission morale : seul le clergé détient la vérité, le droit d’interprétation et constitue la référence indépassable. Le clerc fait la leçon au laïc, qu’il domine.

Ferdinand Édouard Buisson (1841-1932), philosophe, éducateur et homme politique français
Statue en bronze de Condorcet par Jacques Perrin, Quai de Conti, Paris, 1894
Buste de Victor Hugo à l’Assemblée nationale avec extrait de son discours de 1849

L’universalité qui empreint le mot « laïc » naît de la prise en compte de l’ensemble du peuple, sans exclusive, sans restriction à une simple communauté d’adeptes d’une religion. Et c’est au niveau de l’Etat, en ce qu’il règle la vie sociale et les institutions publiques, et du droit, en ce qu’il pose les termes, que l’émancipation va se jouer, dans le but d’atteindre l’intérêt commun.

 

C’est dans ce contexte qu’apparaît le mot « laïque », indifféremment masculin et féminin, qui revêt le sens de « partisan de la laïcité ».

Ferdinand Buisson, dans son Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, définit l’Etat laïque comme un « Etat neutre entre les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique ». Quant au mot de laïcité, il est de plus en plus employé à compter des années 1880 et Jules Ferry l’emploie au sujet de l’école, comme synonyme de « neutralité confessionnelle ».

Mais, nous rappelle Henri Pena-Ruiz, « l’esprit des textes fondateurs de Condorcet imprègne le mot d’un sens positif, et pas seulement négatif. Est laïque ou laïc ce qui porte le souci de la liberté, du jugement rationnel, de la lucidité critique et de l’universel. Puisque des hommes ont des options spirituelles particulières, les uns croyant en Dieu, les autre non, et d’autres encore suspendant leur jugement, une république de tout le peuple ne peut promouvoir aucune croyance particulière : elle se doit donc d’être laïque, en ce sens que ses références et sa finalité ne peuvent être que ce qui est de tous (l’ensemble du laos) et non de certains (telle ou telle communauté religieuse) » (H. Pena-Ruiz - Dictionnaire amoureux de la laïcité, Plon, 2014).

 

Victor Hugo, dans son discours contre le contrôle du clergé sur l’école, s’exclamait « Je veux l’Etat laïque, purement laïque, exclusivement laïque ».

 

Si l’on intervertit fréquemment laïc et laïque, il peut ne s’agir que d’une erreur relativement répandue. Mais il s’agit aussi beaucoup plus fréquemment d’une volonté de brouillage idéologique, émanant particulièrement de l’Eglise catholique romaine, qui a énormément de mal à se départir de son vocabulaire. Or, si « laïc » se distingue de « clerc » (au sens membre de l’institution et donc hiérarchiquement supérieur au laïc défini comme croyant subordonné au clerc), « laïque » ne s’oppose pas à « religieux », mais à « clérical ».

Ce que Ferdinand Buisson définit ainsi :

« Le mot qui s’oppose étymologiquement et historiquement à laïque, de la façon la plus directe, ce n’est pas ecclésiastique, ni religieux, ni moine, ni prêtre, c’est le mot clerc.

 

Le mot clerc, qui aujourd’hui a reçu plusieurs acceptions assez éloignées l’une de l’autre, n’a eu à l’origine qu’une signification unique : celle de « membre du clergé ». Il a été formé du latin clericus, par éviscération d’abord, c’est-à-dire par l’élimination de la voyelle placée au cœur du mot, l’i, et la contraction des parties restantes, et ensuite par la chute de la désinence us. Clericus a, comme laïcus, donné des doublets : à côté du mot clerc, substantif, de formation ancienne, le français moderne a créé un adjectif, clérical, qui est une forme savante, calquée sur le patron latin ; clérical est à laïque ce que clerc est à lai.

 

Comme pour le mot laïque, ce n’est pas le latin qui nous fournira la racine de clerc et de clericus : il faut remonter jusqu’au grec. Le latin clericus est la transcription de l’adjectif grec klêrikos, dérivé du substantif klêros, qui a pris, dans le langage des auteurs ecclésiastiques, le sens de « clergé », mais qui signifie originairement « lot ». Ceux qui font partie du klêros, ce sont ceux qui forment le « bon lot », ceux qui ont été « mis à part », les « élus », c’est-à-dire, au début, les chrétiens par opposition aux gentils, et, plus tard, dans la société chrétienne, les prêtres par opposition à ceux qui ne l’étaient pas. La transcription latine du grec klêros est clerus, qui a passé dans l’allemand sans changer de forme et dans l’italien et l’espagnol sous la forme clero. Notre mot français clergé, dont la forme ancienne est clergie (état de celui qui est clerc), n’a pas été tiré directement du latin clerus, mais a été dérivé du français clerc.

 

Ces recherches étymologiques conduisent à autre chose qu’à la satisfaction d’une vaine curiosité. Les constatations que nous venons de faire portent avec elles leur enseignement. Le clergé, les clercs, c’est une fraction de la société qui se tient pour spécialement élue et mise à part, et qui pense avoir reçu la mission divine de gouverner le reste des humains ; l’esprit clérical, c’est la prétention de cette minorité à dominer la majorité au nom d’une religion. Les laïques, c’est le peuple, c’est la masse non mise à part, c’est tout le monde, les clercs exceptés, et l’esprit laïque, c’est l’ensemble des aspirations du peuple, du laos, c’est l’esprit démocratique et populaire. »

 

Source : http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3005

Il faut donc, en matière de laïcité, faire œuvre de pédagogie, afin que celle-ci ne soit plus cet épouvantail, pire encore, ce travestissement de la réalité, que nombre de clercs de toutes religions, mais aussi de déclinistes, communautaristes et autres pourfendeurs de l’esprit honni des Lumières et plus encore de la liberté de conscience - citons, à cet égard, l’exemple de la déclaration, surréaliste à notre époque, du pape François le 15 janvier 2015, à propos de l’attentat ayant visé Charlie-Hebdo, sur le sujet -, agitent comme une forme de fin des temps et d’annonciation de notre disparition prochaine en tant que civilisation.

Sans jamais citer Charlie Hebdo, le pape a observé, en référence à un discours de son prédécesseur Benoît XVI, l’existence d’une « mentalité post-positiviste, qui porte à croire que les religions sont une sorte de sous-culture, qu’elles sont tolérées mais sont peu de chose ». « Cela est un héritage des Lumières », a-t-il poursuivi : « Il y a tant de gens qui parlent mal des autres religions, les tournent en dérision, font de la religion des autres un jouet. Ce sont des gens qui provoquent ». Que dire de la provocation pour les héritiers des Lumières, pour les athées, pour les agnostiques, pour tous ceux qui ne participent pas à la religion catholique ou à toute autre religion dite monothéiste, que constituent de tels propos ? Que dire de ce qu’une telle affirmation laisse supposer à savoir que l’athéisme serait une religion ? Car c’est bien là le sens qu’il convient de donner à l’idée que tant de gens (dans le cas de Charlie-Hebdo, il s’agissait d’un athéisme affiché) parlent mal « des autres religions ». Comment appréhender la confusion volontaire d’un chef d’Etat entre athéisme, laïcité, théisme, déisme (la plupart des philosophes des Lumières étaient déistes et pas non-croyants ne l’oublions pas).

Face à de tels amalgames, aux confusions sémantiques volontaires ou involontaires, qu’il nous est donné d’entendre à tous les niveaux de responsabilités, politiques ou religieuses, il apparaît que toute une éducation est à faire, toute une pédagogie est à mettre en œuvre, non seulement à destination des populations, mais encore à celle de ces « responsables » dont les discours finissent par causer bien des dommages et susciter des idéologies dont les fondements sont totalement erronés. Cela pourrait nous éviter, notamment, à chaque attentat, les surenchères communautaristes visant à enfoncer autant de coins dans la laïcité, toujours invoquée à ces occasions, mais à condition qu’elle intègre des préceptes et règles religieuses, notamment à l'égard des femmes, mais encore cette soudaine frénésie de volonté de financement des cultes dits monothéistes, quand athéisme mais aussi et surtout culture, ne reçoivent, pour le premier, aucun financement - ce qui représenterait donc une rupture complète d’égalité - et pour la seconde, de moins en moins de soutient public que ce soit dans ou hors de nos frontières.